26 novembre 1965 : quand Astérix propulsait la France au 3ᵉ rang spatial mondial

Il y a exactement 60 ans, le satellite A-1 faisait de la France la troisième puissance spatiale, après l'URSS et les États-Unis

26 novembre 1965 : quand Astérix propulsait la France au 3ᵉ rang spatial mondial
Lancement de la fusée Diamant transportant le satellite Astérix depuis Hammaguir, 26 novembre 1965 Pierre Monteil / INFO.FR

Le 26 novembre 1965 à 15h47 précises, depuis la base d'Hammaguir en Algérie, la fusée Diamant décollait avec à son bord le satellite A-1, rapidement rebaptisé Astérix. En 17 minutes chrono, la France rejoignait le club très fermé des nations capables de placer un satellite en orbite par leurs propres moyens. Un exploit technologique qui marquait l'entrée de l'Hexagone dans la course spatiale, deux mois seulement avant le premier tour de l'élection présidentielle où de Gaulle serait mis en ballotage.

L'essentiel

  • Le 26 novembre 1965 à 15h47, la France lance son premier satellite A-1 (Astérix) depuis la base d'Hammaguir en Algérie, devenant la 3ᵉ puissance spatiale mondiale après l'URSS et les États-Unis
  • La fusée Diamant place en orbite un satellite de 42 kilogrammes à une altitude comprise entre 527 et 1.697 kilomètres, pour une mission scientifique d'étude de l'ionosphère
  • Cet exploit intervient dans un contexte marqué par la tragédie minière de la Tronquié (12 morts le 24 novembre) et le coup d'État de Mobutu au Congo le même jour
  • Neuf jours après ce succès spatial, de Gaulle est mis en ballotage au premier tour de la présidentielle avec 45% des voix, avant d'être réélu le 19 décembre avec 55% des suffrages
  • Soixante ans plus tard, Astérix orbite toujours autour de la Terre et le CNES dispose d'un budget de 2,7 milliards d'euros, perpétuant l'ambition spatiale française initiée en 1965

15h47, heure locale. Dans le désert algérien, à quelques kilomètres de la base militaire d’Hammaguir, une fusée de 18,95 mètres s’élance vers le ciel. À son sommet, un satellite de 42 kilogrammes baptisé A-1. Dix-sept minutes plus tard, l’engin atteint son orbite elliptique, entre 527 et 1.697 kilomètres d’altitude. La France vient de réaliser ce que seuls deux pays au monde avaient accompli avant elle : l’Union soviétique avec Spoutnik en 1957, et les États-Unis avec Explorer 1 en 1958. Ce 26 novembre 1965, la France devient officiellement la troisième puissance spatiale mondiale.

Le pari gaullien de l’indépendance technologique

Derrière cet exploit se cache une volonté politique farouche. Depuis son retour au pouvoir en 1958, le général de Gaulle a fait de l’indépendance nationale sa priorité absolue. Dans tous les domaines. Y compris dans l’espace, ce nouveau terrain de confrontation entre les deux superpuissances. Selon les archives de Radio France, le président français affirmait alors sa vision d’une Europe indépendante, refusant de se soumettre à l’hégémonie américaine ou soviétique.

Le programme spatial français démarre officiellement en 1961 avec la création du Centre national d’études spatiales (CNES). Les ingénieurs français disposent d’un atout majeur : l’expérience acquise avec les missiles balistiques. La fusée Diamant, développée sous la direction de l’ingénieur Pierre Auger, s’inspire directement des travaux menés sur les vecteurs militaires. Quatre ans de développement intensif seront nécessaires pour transformer cette ambition en réalité.

Astérix, un nom qui fait mouche

Initialement baptisé A-1 pour « Algérie 1 », le satellite est rapidement rebaptisé Astérix par les journalistes. Un surnom qui colle parfaitement à l’esprit de l’époque. Comme le héros gaulois de René Goscinny et Albert Uderzo, la France résiste aux empires dominants. Le satellite lui-même est un concentré de technologie : 42 kilogramètres d’instruments scientifiques destinés à étudier la propagation des ondes radio dans l’ionosphère. Sa forme ? Une capsule cylindrique surmontée d’une antenne.

Les données transmises par Astérix permettront aux scientifiques français de mieux comprendre l’environnement spatial. Le satellite restera actif jusqu’au 1er décembre 1965, soit seulement cinq jours. Mais sa mission est accomplie : prouver que la France maîtrise la technologie spatiale de bout en bout. Soixante ans plus tard, Astérix orbite toujours autour de la Terre, devenu débris spatial parmi des milliers d’autres.

Un contexte politique sous haute tension

Cette réussite spatiale intervient dans un contexte politique particulièrement tendu. Quelques jours plus tôt, le 24 novembre 1965, un drame endeuillait le bassin minier de Carmaux dans le Tarn. Selon Actu.fr, douze mineurs perdaient la vie dans un coup de grisou à 280 mètres de profondeur au puits de la Tronquié. Plus de 10.000 personnes assisteront aux obsèques, témoignant de l’émotion nationale.

« C’est la première fois que la mine de Carmaux, réputée ‘poussiéreuse’, mais sans tare congénitale, comme le grisou, se montre si cruelle », rapportait La Dépêche du Midi le 26 novembre 1965.

Sur le plan international, ce même 24 novembre 1965, le colonel Joseph-Désiré Mobutu s’emparait du pouvoir au Congo en renversant le président Kasa-Vubu. Comme le relate Jeune Afrique, il justifiait son coup d’État par la nécessité d’instaurer « la discipline dans tous les domaines : politique, économique, financier ». Un régime qui durera 32 ans.

De Gaulle face aux urnes, la France dans l’espace

Neuf jours après le lancement d’Astérix, le 5 décembre 1965, Charles de Gaulle connaît une déconvenue majeure : mis en ballotage au premier tour de l’élection présidentielle avec seulement 45% des suffrages. François Mitterrand mobilise 32% des voix, Jean Lecanuet 15%. Le général, qui n’avait pas fait campagne, se croyant assuré d’une victoire triomphale, doit se résoudre à un second tour. Selon France Culture, il finira par accepter un entretien télévisé avec le journaliste Michel Droit, diffusé les 13, 14 et 15 décembre.

Le 19 décembre 1965, de Gaulle est finalement réélu avec 55% des suffrages. Entre-temps, la France a démontré sa capacité technologique. L’exploit d’Astérix ne fait pourtant pas la une des journaux, éclipsé par les turbulences politiques. Mais dans les couloirs du CNES et sur la base d’Hammaguir, les ingénieurs savourent leur victoire. Ils viennent de poser la première pierre de ce qui deviendra Ariane, puis ArianeSpace, leader mondial du lancement de satellites commerciaux.

L’héritage d’une ambition spatiale

Soixante ans après Astérix, la France reste une puissance spatiale majeure. Le CNES emploie près de 2.400 personnes et dispose d’un budget annuel de 2,7 milliards d’euros. L’Europe, à travers l’Agence spatiale européenne (ESE) dont la France est le principal contributeur, maintient son rang dans la compétition mondiale. Les lanceurs Ariane, héritiers directs de la fusée Diamant, ont placé en orbite plus de 850 satellites depuis 1979.

Le 26 novembre 2025, des cérémonies commémoratives se déroulent au siège du CNES à Paris et à la Cité de l’espace de Toulouse. Une exposition retrace l’épopée d’Astérix et de ses successeurs. Dans le désert algérien, la base d’Hammaguir n’existe plus. Mais quelque part au-dessus de nos têtes, à plusieurs centaines de kilomètres d’altitude, le petit satellite de 42 kilogrammes continue sa ronde silencieuse. Témoin d’une époque où la France osait défier les géants, armée de son audace et de son génie technique.

Alors que de nouvelles puissances spatiales émergent – Chine, Inde, Émirats arabes unis – et que les milliardaires américains privatisent l’espace, l’exploit du 26 novembre 1965 rappelle une vérité simple : l’aventure spatiale reste avant tout une affaire de volonté politique et d’investissement sur le long terme. La France saura-t-elle, soixante ans plus tard, retrouver l’audace qui fut la sienne en ce jour de novembre 1965 ?

Sources

  • Actu.fr (24 novembre 2025)
  • La Dépêche du Midi (26 novembre 1965)
  • France Culture (13 février 2022)
  • Jeune Afrique (24 novembre 2015)
Marie Delacroix

Marie Delacroix

Journaliste spécialisée dans les questions environnementales et scientifiques. Formation en journalisme scientifique et développement durable. Expertise reconnue sur les enjeux climatiques, la transition énergétique et la biodiversité. Couvre également l'innovation technologique et la recherche. Membre fondateur d'INFO.FR, elle apporte un éclairage expert sur les défis écologiques contemporains.