Achats publics : 150 € pour une ampoule, le gouffre des mairies

Normes d'habilitation, centrales d'achat opaques et doubles marges : l'empilement bureaucratique qui transforme chaque geste de maintenance en facture aberrante pour les collectivités.

Achats publics : 150 € pour une ampoule, le gouffre des mairies

Une bouilloire à 160 €, un fauteuil à 260 €, une ampoule à 150 €. Les mairies françaises paient jusqu'à trois fois le prix du marché pour des achats.

LES ENJEUX
3,7 milliards gaspillés par an
Avec un surcoût estimé à 5 % sur les 73,4 milliards d'achats des collectivités, le gaspillage annuel équivaut au budget de 6 000 communes.
Normes kafkaïennes
La norme NF C 18-510 impose un électricien habilité pour changer une ampoule dans un bâtiment public, transformant un geste de 3 minutes en facture de 150 euros.
Centrales d'achat opaques
L'UGAP brasse 6,88 milliards d'euros sans comparaison publique de ses prix avec le marché privé, avec des marges fournisseurs atteignant 39 %.
Alerte prix sans sanction
Le ministre David Amiel a annoncé un dispositif d'alerte prix, mais sans mécanisme contraignant pour forcer la baisse des tarifs.
Le modèle italien fonctionne
La centrale d'achat Consip a réduit les prix de 20 à 30 % en Italie grâce à la transparence et la mise en concurrence systématique.
L'essentiel — les faits vérifiés
  • Changer une ampoule dans un bâtiment municipal coûte environ 150 euros en raison de l'obligation de recourir à un électricien habilité.
  • Les collectivités paient jusqu'à trois fois le prix du marché pour des fournitures courantes via les centrales d'achat publiques.
  • L'IGF estime à 5 milliards d'euros les économies réalisables sur les achats des collectivités territoriales.
  • Le ministre David Amiel a annoncé en décembre 2025 la création d'une alerte prix pour les achats publics.
  • L'Italie a réduit ses coûts d'achat public de 20 à 30 % grâce à sa centrale Consip, un modèle que la France refuse d'adopter.

Le chiffre paraît inventé. Il ne l’est pas. Dans des dizaines de communes françaises, faire remplacer une ampoule dans un bâtiment municipal coûte autour de 150 euros. Pas parce que l’ampoule est en or, mais parce que la réglementation impose qu’un électricien habilité au sens de la norme NF C 18-510 intervienne dans tout établissement recevant du public - même pour visser une LED dans un plafonnier. Forfait de déplacement (30 à 60 euros), main-d’oeuvre facturée au tarif du marché public, frais de gestion administrative du contrat : l’addition est mécanique. Et elle est systémique.

233 milliards d’euros et zéro contrôle des prix

La commande publique française représente 233 milliards d’euros en 2024 selon l’Observatoire économique de la commande publique (OECP). Les collectivités territoriales en absorbent 73,4 milliards, soit 43 % du total. C’est colossal. Et c’est dans cette masse que se nichent les aberrations documentées par l’enquête d’Ouest-France publiée fin 2025 : une machine à café facturée 160 euros à la mairie de Pontoise quand elle coûte 60 euros en grande surface, un fauteuil de bureau à 260 euros contre 90 euros dans le commerce, une tablette avec un surcoût de 500 euros par rapport au prix public.

233 milliards d'eurosVolume annuel de la commande publique française en 2024

Le fournisseur dominant de l’UGAP - la centrale d’achat de l’État - affiche une marge moyenne de 39 %. C’est le taux d’un commerce de luxe appliqué à des fournitures de bureau. L’UGAP elle-même a brassé 6,88 milliards d’euros en 2024. Le calcul est simple : à 39 % de marge moyenne, ce sont potentiellement 2,7 milliards d’euros de surcoût absorbés sans broncher par le contribuable.

L’ampoule à 150 euros : anatomie d’une absurdité normative

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Le cas de l’ampoule cristallise toute la mécanique du gaspillage. En France, la norme NF C 18-510 relative aux opérations sur les installations électriques classe le remplacement d’un luminaire dans un ERP comme une intervention nécessitant une habilitation électrique. Un agent municipal non habilité n’a pas le droit de monter sur un escabeau pour changer une ampoule dans une école ou une salle des fêtes. Il faut passer par le marché de maintenance électrique de la commune.

Ce marché, attribué par appel d’offres, inclut un forfait de déplacement incompressible - généralement entre 30 et 60 euros -, un taux horaire de main-d’oeuvre majoré par les contraintes du Code de la commande publique, et des frais de gestion du contrat. Résultat : une opération de trois minutes facturée comme une intervention technique qualifiée. Rapporté aux milliers de bâtiments publics du pays, le surcoût annuel se chiffre en dizaines de millions d’euros pour des gestes que n’importe quel particulier réalise gratuitement chez lui.

5 milliards d'eurosÉconomies potentielles identifiées par l'IGF sur les achats des collectivités

La double marge : le vice structurel

L’économiste Stéphane Saussier, spécialiste des marchés publics à l’IAE Paris, a documenté le phénomène de double marginalisation qui gangrène la commande publique. Le mécanisme est limpide : le fabricant vend à un grossiste référencé, qui prend sa marge, puis revend à la centrale d’achat publique, qui prend la sienne. Deux intermédiaires, deux marges, zéro mise en concurrence réelle au niveau du prix final.

La prise de conscience politique
Novembre 2025
Le Sénat publie un rapport accablant sur les surcoûts de la construction publique liés aux normes
Novembre 2025
Ouest-France révèle les écarts de prix aberrants dans les achats courants des mairies via l'UGAP
Décembre 2025
Le ministre David Amiel annonce la création d'une alerte prix pour les achats publics

L’Inspection générale des finances (IGF) a chiffré le potentiel d’économies à 5 milliards d’euros pour les seules collectivités territoriales. La Fondation IFRAP pousse l’estimation à 9 milliards sur l’ensemble des achats publics. Dit autrement : entre 5 et 9 milliards d’euros partent chaque année en surcoûts évitables. C’est l’équivalent du budget annuel du ministère de la Justice.

Le modèle italien : la preuve que c’est possible

L’Italie a créé Consip, une centrale d’achat publique qui a fait baisser les prix moyens de 20 à 30 % en imposant une transparence totale sur les tarifs et une mise en concurrence systématique. La France, elle, a l’UGAP - un organisme dont les prix ne sont même pas comparés publiquement à ceux du marché privé. La Fondation IFRAP recommande depuis des années de s’inspirer du modèle transalpin. Le rapport du Sénat de novembre 2025 va dans le même sens. Le ministre a annoncé une « alerte prix ». C’est un premier pas. Mais une alerte sans sanction, c’est un thermomètre sans médecin.

Le verdict des chiffres

Si l’on applique un surcoût conservateur de 5 % aux 73,4 milliards d’euros d’achats annuels des collectivités, on obtient 3,7 milliards d’euros gaspillés par an. C’est le budget de fonctionnement annuel de 6 000 communes de taille moyenne. C’est 37 000 postes d’enseignants. C’est 150 000 rénovations énergétiques de logements sociaux. Tout cela part en marges de grossistes, en forfaits de déplacement pour changer des ampoules et en fauteuils de bureau facturés trois fois leur prix.

Le système n’est pas cassé. Il fonctionne exactement comme il a été conçu : pour protéger les intermédiaires, pas le contribuable. Les comptes parlent.

Sources

Alexandre Mercier

Alexandre Mercier

Analyste économique et journaliste à INFO.FR. Formation supérieure en économie et communication. Spécialisé en rédaction web et analyse des marchés financiers. Couvre l'actualité économique française et internationale au quotidien. Passionné par la vulgarisation des sujets économiques complexes.

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