Bombshell : comment Jay Roach a filmé lui-même la scène sensible avec Margot Robbie
Le réalisateur a pris la troisième caméra pour éviter à l'actrice de rejouer une séquence de harcèlement particulièrement éprouvante
Sur le tournage de Bombshell en 2019, film qui retrace le scandale de harcèlement sexuel ayant ébranlé Fox News en 2016, le réalisateur Jay Roach a fait un choix inhabituel. Pour préserver Margot Robbie lors d'une scène où son personnage soulève sa jupe face au prédateur Roger Ailes, il a lui-même opéré la troisième caméra, remplaçant un membre d'équipe absent. Un geste qui illustre l'attention portée aux actrices dans ce film précurseur du mouvement #MeToo.
- Jay Roach a personnellement filmé la scène sensible où Margot Robbie soulève sa jupe, remplaçant un technicien absent pour éviter une seconde prise
- Bombshell retrace le scandale Fox News de 2016 où Roger Ailes, PDG de la chaîne pendant 20 ans, a contraint des dizaines de femmes à des relations sexuelles
- Le film a reçu trois nominations aux Oscars en 2020, dont deux pour Charlize Theron et Margot Robbie, un an avant l'explosion du mouvement #MeToo
- Fox News aurait versé plusieurs millions de dollars à des victimes présumées pour acheter leur silence selon le New York Times
- L'affaire Ailes en 2016 a précédé et préfiguré le scandale Weinstein qui a ébranlé Hollywood en 2017
En 2019, le plateau de tournage de Bombshell (Scandale en français) devient le théâtre d’une décision inhabituelle. Jay Roach, réalisateur habitué aux comédies politiques, saisit lui-même une caméra pour filmer l’une des séquences les plus délicates du film : celle où Margot Robbie, incarnant la productrice fictive Kayla Pospisil, doit soulever sa jupe devant Roger Ailes, le patron prédateur de Fox News joué par John Lithgow. Un membre de l’équipe technique étant absent ce jour-là, Roach refuse d’imposer à l’actrice de rejouer cette scène éprouvante et prend la troisième caméra, garantissant ainsi une prise unique dans un environnement de confiance minimale.
Un film au cœur du scandale qui a précédé #MeToo
Selon RTS, Bombshell raconte « ce qui a été un des scandales les plus retentissants dans le monde des médias américains : une affaire de harcèlement sexuel massif qui a secoué la chaîne d’information américaine Fox News ». De 1996 à 2016, Roger Ailes a dirigé sans partage la chaîne conservatrice, contraignant selon les témoignages plusieurs dizaines de journalistes et speakerines à des relations sexuelles en échange de leur promotion à l’antenne.
Le film, comme le rappelle AlloCiné, plonge dans les coulisses de cette chaîne « aussi puissante que controversée » et retrace comment « des femmes journalistes ont réussi à briser la loi du silence pour dénoncer l’inacceptable ». La première à parler publiquement fut Gretchen Carlson, ex-Miss America et star de la chaîne, incarnée à l’écran par Nicole Kidman. Elle entraîna dans son sillage une vingtaine de collègues, dont Megyn Kelly, jouée par une Charlize Theron méconnaissable.
Margot Robbie, visage d’une génération de victimes
Comme l’indique Première, Margot Robbie incarne « le personnage fictif de Kayla Pospisil, jeune productrice associée de la chaîne ». Ce choix narratif permet au film de représenter les nombreuses employées anonymes qui n’ont jamais témoigné publiquement mais ont subi les mêmes violences. La scène où Kayla doit soulever sa jupe constitue le moment le plus explicite du film, montrant la mécanique du harcèlement dans toute sa brutalité.
Cette séquence particulièrement sensible nécessitait une approche respectueuse. En prenant lui-même la caméra, Jay Roach limitait le nombre de personnes présentes et garantissait qu’aucune répétition ne serait nécessaire. Un geste qui résonne avec l’intention générale du film : raconter cette histoire du point de vue des femmes, sans voyeurisme ni complaisance.
Un trio d’actrices au service d’un témoignage historique
Nicole Kidman, interrogée sur son rôle de Gretchen Carlson, déclarait selon RTS :
« Je pense que cela va au-delà du récit. L’histoire est forte, et en plus racontée du point de vue des femmes. L’affaire Ailes marque un moment dans l’histoire qui, je l’espère, sera le catalyseur d’un immense changement. »
Ce changement est effectivement survenu. Une année après les événements de 2016 chez Fox News, le mouvement #MeToo déferlait sur Hollywood, provoquant la chute d’Harvey Weinstein. Le film de Jay Roach a d’ailleurs reçu trois nominations aux Oscars, dont deux pour Charlize Theron et Margot Robbie, reconnaissance de leur interprétation dans ces rôles exigeants.
Selon Paris Match Belgique, « une enquête du New York Times » révéla que « Fox News aurait versé plusieurs millions de dollars à des victimes présumées du présentateur pour acheter leur silence ». Les procédures civiles intentées par d’anciennes collaboratrices dépeignirent des exemples d’avances, de violences verbales et physiques, ou d’employées traitées de « putes » ou de « salopes ».
Une comédie politique qui documente l’indocumentable
Jay Roach, connu pour ses comédies politiques comme Dalton Trumbo, a choisi un ton particulier pour Bombshell. RTS qualifie le film de « comédie politique, rythmée et bien documentée » qui « revient sur le combat précurseur des animatrices de cette chaîne d’information en continu ». Ce mélange de tension dramatique et de rythme enlevé permet d’aborder frontalement des scènes difficiles sans tomber dans le misérabilisme.
Le premier teaser, diffusé en octobre 2019, montrait déjà cette approche : une simple scène d’ascenseur où Nicole Kidman, Charlize Theron et Margot Robbie se croisent en silence, la tension palpable. Première notait que « si la scène pourrait être innocente, il n’en est rien » : « le film tourne autour des femmes journalistes ayant dénoncé le harcèlement sexuel de leur PDG ».
L’héritage d’un scandale qui a changé les médias
Roger Ailes, contraint à la démission en juillet 2016, est décédé en mai 2017 sans avoir été jugé au pénal. Mais son affaire a ouvert une brèche. Plusieurs anciennes employées de Fox News ont accusé la chaîne de les avoir écartées après leurs témoignages, comme le rapporte Paris Match Belgique. L’affaire a précédé de quelques mois le scandale Weinstein, « qui a depuis emporté avec lui de nombreux responsables et journalistes au sein d’autres chaînes et rédactions ».
Le geste de Jay Roach sur le tournage, prenant lui-même la caméra pour protéger Margot Robbie, illustre le changement de paradigme que le film cherchait à documenter. En refusant d’exposer inutilement son actrice, en limitant les témoins d’une scène de harcèlement même fictive, le réalisateur appliquait concrètement les leçons de l’affaire qu’il racontait. Une méthodologie qui interroge : combien de productions cinématographiques ont, par le passé, reproduit les dynamiques de pouvoir qu’elles prétendaient dénoncer ?
Sources
- RTS (22 janvier 2020)
- AlloCiné (15 octobre 2020)
- Première (7 octobre 2019)
- Paris Match Belgique (22 août 2019)