Climat et fourmis : l’étude qui rebat les cartes de la biodiversité
Une étude publiée dans Royal Society Open Science révèle que les variations climatiques expliquent mieux la diversité actuelle des fourmis que les plantes à fleurs
Le consensus tenait depuis des décennies. Les fourmis devaient leur diversité aux plantes à fleurs. Une étude internationale vient de le bousculer.
Les enjeux
Ce qu'il faut comprendre
Le consensus scientifique bousculé
Le rôle dominant des plantes à fleurs dans la diversification des fourmis, longtemps acquis, est nuancé par l'étude.
Le climat comme moteur sous-estimé
Les variations passées de température et du niveau marin expliquent souvent mieux les patrons de diversité observés.
Une grille de lecture pour le présent
L'étude fournit des éléments pour comprendre l'influence des variations environnementales sur le déclin actuel de la biodiversité.
Des histoires évolutives multiples
Quatre groupes étudiés, quatre moteurs différents : niveau marin, températures, angiospermes, gymnospermes.
L'essentiel
Ce qu'il faut retenir
- Une étude internationale publiée dans Royal Society Open Science teste 22 scénarios pour 30 groupes de fourmis.
- Les variations climatiques passées expliquent souvent mieux la diversité actuelle des fourmis que les plantes à fleurs.
- Les fourmis sont apparues il y a 140 millions d'années et comptent près de 15 000 espèces.
- L'étude éclaire le déclin actuel de la biodiversité dans un contexte de dérèglement climatique.
Au Jardin des Plantes [1], rue Buffon, les cartons s’empilent encore dans les bureaux. Julie Campana [2] vient de publier. L’étude est sortie dans Royal Society Open Science [3]. Elle remet en cause un consensus vieux de plusieurs décennies sur l’évolution des fourmis.
Le postulat tenait depuis longtemps: la diversification des fourmis serait principalement la conséquence du développement des plantes à fleurs [4]. 335 000 espèces d’angiospermes [5], offrant abris et nourriture aux 15 000 espèces [6] de fourmis recensées sur la planète. Le récit était simple. Il était partiel.
Une équipe internationale, trente groupes, vingt-deux scénarios
L’étude est cosignée par le Muséum national d’Histoire naturelle [9], le CNRS [10], l’University of Oxford [11], l’University of Maryland [12] et l’Okinawa Institute of Science and Technology Graduate University [13]. Quatre auteurs: Campana, Jouault, Economo, Condamine [14].
Méthode. Les chercheurs ont d’abord classé les 15 000 espèces de fourmis en 30 groupes aux propriétés proches [7]. Puis ils ont évalué 22 scénarios de diversification [15], combinant quatre variables environnementales: deux biotiques (plantes à fleurs, plantes à graines nues) et deux abiotiques (température et niveau marin) [8].
« C’est un peu comme les scénarios du GIEC, les scénarios d’évolution du climat. On a testé différents scénarios de diversification avec les quatre variables séparées. Grâce à des méthodes probabilistes, on a déterminé quels scénarios pouvaient expliquer le mieux ce qu’on observait aujourd’hui en termes de diversité chez les fourmis », résume Julie Campana [16].
Le climat, longtemps sous-estimé
Verdict: les variations passées de la température et du niveau marin expliquent souvent mieux les patrons de diversité observés [17] que les plantes à fleurs. Pas exclusivement. Mais davantage que prévu.
« On avait jusqu’à présent un peu sous-estimé l’influence de ces facteurs environnementaux plutôt physiques. Mais notre article met surtout en avant le fait que l’environnement est multiple », souligne la chercheuse [18]. Le rôle longtemps sous-estimé des variations climatiques dans l’évolution des fourmis [19] devient l’angle mort que cette publication vient combler.
Quatre groupes, quatre histoires
Les variations passées du niveau marin expliquent l’histoire évolutive du groupe Solenopsidini, auquel appartient l’espèce Adelomyrmex coco [20]. Les variations de températures ont favorisé le développement des Heteroponerini, auquel appartient l’espèce Heteroponera imbellis [21].
Pour d’autres lignées, les plantes restent le moteur dominant de la biodiversité. Les angiospermes sont bien à l’origine de la richesse du groupe Leptanillini, auquel appartient Leptanilla japonica [22]. Et la diversification des plantes à graines nues a favorisé celle du groupe Dolichoderini [23]. L’environnement est multiple. C’est tout le message.
La fin d’un grand récit unique
Derrière cette mosaïque, un déplacement théorique. Pendant des décennies, la biologie évolutive a cherché un moteur dominant pour expliquer les grandes radiations. L’étude de Campana et de ses coauteurs montre qu’à l’intérieur d’un même grand groupe - les fourmis, 140 millions d’années d’histoire évolutive [24] - quatre groupes peuvent répondre à quatre moteurs différents. Le « grand récit » unique cède la place à une juxtaposition de trajectoires.
« L’environnement est multiple », répète Julie Campana [18]. La formule, modeste, porte une exigence méthodologique forte: ne plus tester un facteur contre un autre, mais évaluer leur poids respectif lignée par lignée. C’est précisément ce que permettent les 22 scénarios combinés à des méthodes probabilistes [16]. La biodiversité n’a peut-être pas une cause. Elle en a plusieurs, distribuées.
PNAS 2024, Royal Society 2026: pourquoi les deux résultats ne se contredisent pas
Une autre étude, publiée le 11 mars 2024 dans PNAS [25] sous le titre « The Angiosperm Terrestrial Revolution buffered ants against extinction » [26], défendait le rôle critique des angiospermes. Elle montrait que la diversification des plantes à fleurs avait protégé les fourmis contre l’extinction [27]. Deux ans plus tard, une partie de ces chercheurs - dont Fabien Condamine, co-auteur des deux travaux [28] - affine.
La contradiction n’est qu’apparente. Les deux études ne mesurent pas la même grandeur. L’étude PNAS 2024 portait sur la résistance à l’extinction: pourquoi les fourmis n’ont-elles pas disparu lors des crises du Crétacé et du Paléogène? Réponse: les angiospermes ont joué un rôle tampon en diversifiant leurs ressources alimentaires [29]. L’étude 2026 pose une autre question: pourquoi observe-t-on aujourd’hui telle ou telle répartition des espèces entre les 30 groupes? Réponse: les variations climatiques expliquent souvent mieux ces patrons que les plantes [17]. Survie d’un côté, foisonnement de l’autre. Deux processus, deux moteurs dominants, pas de contradiction. La science avance par distinctions de périmètre.
Pourquoi maintenant
Le timing n’est pas neutre. L’étude tombe au moment où le réchauffement actuel atteint une ampleur comparable aux plus grands changements mondiaux des dernières dizaines de millions d’années [30]. Les projections climatiques futures prévoient une aggravation du réchauffement, une élévation du niveau de la mer et une augmentation de la fréquence et de l’intensité des événements extrêmes [31].
Or les fourmis sont ectothermes: elles dépendent de la température extérieure [32]. Dans certains écosystèmes, leur biomasse atteint 15% de la biomasse terrestre totale [33].
Du paléoclimat aux projections de conservation
C’est là que l’étude prend son utilité opérationnelle. En calibrant le poids respectif du niveau marin, de la température et de la végétation sur 140 millions d’années [24], les chercheurs fournissent une grille - au sens propre - pour évaluer comment les fourmis pourraient répondre aux conditions à venir. L’étude « fournit des éléments pour mieux comprendre l’influence des variations environnementales sur le déclin actuel de la biodiversité » [34]. Concrètement, un groupe dont l’histoire évolutive est dominée par le niveau marin, comme les Solenopsidini [20], devient un candidat prioritaire à surveiller dans les zones côtières menacées par la montée des eaux. Un groupe sensible aux variations de température, comme les Heteroponerini [21], devient un indicateur précoce du réchauffement dans son aire de répartition.
Le raisonnement n’est pas neuf: c’est celui qu’utilisent les paléoclimatologues depuis longtemps pour caler les modèles du GIEC sur des analogues passés. Mais l’appliquer aux fourmis change l’échelle. Plus de 200 espèces ont déjà établi des populations en dehors de leur aire de distribution d’origine [35], et plus de 600 ont été déplacées hors de leur zone native [36]. Ces deux chiffres ne mesurent pas la même réalité: les 200 désignent des populations durablement installées et reproductrices hors de leur aire historique; les 600 incluent toute espèce déplacée par l’activité humaine, y compris des introductions ponctuelles ou non viables. L’écart reflète moins une contradiction qu’une gradation, de la mobilité au remplacement écologique. Le passé éclaire le présent: ce sont ces mêmes mécanismes - variations de température, du niveau marin, transformation de la végétation - qui ont sculpté la diversité actuelle et qui la sculpteront demain.
Le rôle invisible
Au sanctuaire de Silole, à Kajiado au Kenya [37], une fourmi moissonneuse géante d’Afrique a été photographiée le 13 mai 2026 [38]. Elle ne fait pas la une. Pourtant, les fourmis dispersent les graines dans les forêts, ce qui permet de renouveler les plantes et les arbres; elles aèrent les sols via les galeries que certaines espèces creusent pour construire leurs fourmilières [39].
« Les fourmis font partie de ces petits organismes qu’on ne voit pas forcément parce qu’elles sont souvent très petites et aussi parce qu’on les prend souvent seulement pour des ouvrières », avance Julie Campana [40]. Elles sont 20 millions de milliards [41]. Leur poids dépasse celui de tous les oiseaux et mammifères sauvages réunis [42]. Pour découvrir comment les pollinisateurs sont également affectés par le climat, des recherches similaires se poursuivent.
Au Jardin des Plantes [1], la lumière baisse. Les cartons sont toujours là. La prochaine question est déjà posée: si le climat passé a sculpté la diversité actuelle, que sculptera le climat à venir?
Sources
Voir le détail de chaque fait sourcé (42)
« Les laboratoires de l’Institut se trouvent au Jardin des Plantes dans des bâtiments situés rue Buffon et rue Cuvier »
isyeb.mnhn.fr ↗ ↩
« Julie Campana, première autrice de l'étude publiée mercredi dans Royal Society Open Science [.] explique la chercheuse française du Muséum national d'histoire naturelle et pour le CNRS au sein de l'Institut des Sciences de l'Evolution de Montpellier (sud) »
science.lu ↗ ↩
« première autrice de l'étude publiée mercredi dans Royal Society Open Science »
boursorama.com ↗ ↩
« Le consensus scientifique a longtemps postulé que la diversification des fourmis était principalement la conséquence du développement des plantes à fleurs (angiospermes). »
swissinfo.ch ↗ ↩
« Celles-ci, offrant abris et nourriture aux fourmis et fortes de leurs 335.000 espèces, leur ont ouvert la voie de la diversification »
science.lu ↗ ↩
« Elles sont 20 millions de milliards, réparties en 15.000 espèces, et pèsent ensemble plus que tous les oiseaux et les mammifères sauvages »
science.lu ↗ ↩
« les scientifiques ont d'abord classé les 15.000 espèces de fourmis en 30 groupes, aux propriétés proches »
science.lu ↗ ↩
« combinant quatre variables environnementales: deux pour les facteurs biotiques (plantes à fleurs et plantes à graines nues) et deux pour les facteurs abiotiques (température et niveau marin). »
boursorama.com ↗ ↩
« Menée par une équipe internationale (Muséum national d’Histoire naturelle, CNRS, University of Oxford, University of Maryland, Okinawa Institute of Science and Technology Graduate University) »
isyeb.mnhn.fr ↗ ↩
« Menée par une équipe internationale (Muséum national d’Histoire naturelle, CNRS, University of Oxford, University of Maryland, Okinawa Institute of Science and Technology Graduate University) »
isyeb.mnhn.fr ↗ ↩
« Menée par une équipe internationale (Muséum national d’Histoire naturelle, CNRS, University of Oxford, University of Maryland, Okinawa Institute of Science and Technology Graduate University) »
isyeb.mnhn.fr ↗ ↩
« Menée par une équipe internationale (Muséum national d’Histoire naturelle, CNRS, University of Oxford, University of Maryland, Okinawa Institute of Science and Technology Graduate University) »
isyeb.mnhn.fr ↗ ↩
« Menée par une équipe internationale (Muséum national d’Histoire naturelle, CNRS, University of Oxford, University of Maryland, Okinawa Institute of Science and Technology Graduate University) »
isyeb.mnhn.fr ↗ ↩
« Campana, J.L.M., Jouault, C., Economo, E. P., & Condamine, F. L. (2026). Testing tribe-specific macroevolutionary responses to palaeoenvironmental changes in ants »
isyeb.mnhn.fr ↗ ↩
« En évaluant 22 scénarios de diversification, cette étude met en évidence que les plantes à fleurs n’ont pas été le seul moteur de diversification des fourmis »
isyeb.mnhn.fr ↗ ↩
« C'est un peu comme les scénarios du GIEC, les scénarios d'évolution du climat. On a testé différents scénarios de diversification avec les quatre variables séparées. Grâce à des méthodes probabilistes, on a déterminé quels scénarios pouvaient expliquer le mieux ce qu'on observait aujourd'hui en termes de diversité chez les fourmis »
boursorama.com ↗ ↩
« les variations passées de la température et du niveau marin expliquent souvent mieux les patrons de diversité observés »
isyeb.mnhn.fr ↗ ↩
« On avait jusqu'à présent un peu sous-estimé l'influence de ces facteurs environnementaux plutôt physiques. Mais notre article met surtout en avant le fait que l'environnement est multiple »
boursorama.com ↗ ↩
« cette étude met en évidence le rôle déterminant des changements environnementaux passés, et notamment celui longtemps sous-estimé des variations climatiques, dans l’évolution des fourmis »
isyeb.mnhn.fr ↗ ↩
« Ces variations passées du niveau marin peuvent ainsi expliquer l'histoire évolutive du groupe Solenopsidini, auquel appartient l'espèce Adelomyrmex coco. »
boursorama.com ↗ ↩
« Mais ce sont les variations de températures qui ont favorisé le développement des Heteroponerini, auquel appartient l'espèce Heteroponera imbellis. »
boursorama.com ↗ ↩
« Et si les angiospermes sont bien à l'origine de la richesse du groupe Leptanillini, auquel appartient l'espèce Leptanilla japonica »
boursorama.com ↗ ↩
« c'est la diversification des plantes à graines nues (gymnospermes) qui a, par exemple, favorisé celle du groupe Dolichoderini, auquel appartient l'espèce Dolichoderus quadridenticulatus. »
boursorama.com ↗ ↩
« Apparues il y a environ 140 millions d’années, les fourmis (Formicidae) constituent une des lignées d’insectes les plus diversifiées »
isyeb.mnhn.fr ↗ ↩
« Une étude scientifique parue le 11 mars 2024 dans Proceedings of the National Academy of Sciences, PNAS »
oseren.univ-rennes.fr ↗ ↩
« The Angiosperm Terrestrial Revolution buffered ants against extinction »
oseren.univ-rennes.fr ↗ ↩
« la diversification des plantes à fleurs a joué [.] en les protégeant contre l’extinction »
oseren.univ-rennes.fr ↗ ↩
« Jouault, C., Condamine, F. L., Legendre, F., & Perrichot, V. (2024) »
oseren.univ-rennes.fr ↗ ↩
« les changements de flores associé à la radiation des plantes à fleurs auraient diversifié les ressources alimentaires des fourmis »
oseren.univ-rennes.fr ↗ ↩
« Le réchauffement de la planète au 21e Siècle par exemple est d’une ampleur comparable aux plus grands changements mondiaux des 65 derniers millions d’années »
encyclopedie-environnement.org ↗ ↩
« Les projections climatiques futures prévoient une aggravation de ce réchauffement de la planète, mais aussi une élévation du niveau de la mer et une augmentation de la fréquence et de l’intensité des événements extrêmes »
encyclopedie-environnement.org ↗ ↩
« Ne produisant pas de chaleur interne, les fourmis dépendent de la température extérieure (on dit qu’elles sont ectothermes) »
encyclopedie-environnement.org ↗ ↩
« la biomasse des fourmis atteint 15% de la biomasse terrestre totale »
encyclopedie-environnement.org ↗ ↩
« cette étude fournit des éléments pour mieux comprendre l’influence des variations environnementales sur le déclin actuel de la biodiversité qui se déroule à un rythme préoccupant »
isyeb.mnhn.fr ↗ ↩
« plus de 200 espèces de fourmis ont des populations établies en-dehors de leur aire de distribution d’origine »
encyclopedie-environnement.org ↗ ↩
« plus de 600 espèces ont déjà été déplacées en-dehors de leur zone native »
encyclopedie-environnement.org ↗ ↩
« dans le sanctuaire de Silole, à Kajiado au Kenya »
boursorama.com ↗ ↩
« Une fourmi moissonneuse géante d'Afrique, dans le sanctuaire de Silole, à Kajiado au Kenya, le 13 mai 2026 ( AFP / SIMON MAINA ) »
boursorama.com ↗ ↩
« Elles ont des rôles écologiques très diversifiés, qui vont de la dispersion des graines dans les forêts - ce qui permet de renouveler les plantes, les arbres - à l'aération des sols via les galeries que certaines espèces vont creuser pour construire leurs fourmilières »
boursorama.com ↗ ↩
« "Les fourmis font partie de ces petits organismes qu'on ne voit pas forcément parce qu'elles sont souvent très petites et aussi parce qu'on les prend souvent seulement pour des ouvrières", avance Julie Campana »
science.lu ↗ ↩
« Elles sont 20 millions de milliards, réparties en 15.000 espèces, et pèsent ensemble plus que tous les oiseaux et les mammifères sauvages »
science.lu ↗ ↩
« Leur poids total dépasse celui de tous les oiseaux et mammifères sauvages réunis »
lesinguliersete.fr ↗ ↩
Sources
- Une étude parue dans Royal Society Open Science éclaire l’histoire évolutive des fourmis (Formicidae)
- La fourmi, pur produit des changements environnementaux passés
- La fourmi, pur produit des changements environnementaux passés
- 20 millions de milliards de fourmis nous racontent l’histoire du climat
- Les fourmis, espèces sentinelles de l’impact des changements globaux
- Les fourmis à travers les âges : une étude de leur évolution et de leur diversification
- La fourmi, pur produit des changements environnementaux passés
