Histoire des jeux d’argent en France : des cercles de jeux à l’ANJ 2026
L'histoire des jeux d'argent en France est celle d'un long bras de fer entre trois forces : le désir de jouer, l'appétit du crime organisé, et la volonté de l'État de reprendre la main. Des salons feutrés des cercles parisiens aux machines à sous des stations balnéaires, en passant par les règlements de comptes du milieu corse, ce récit traverse plus d'un siècle de fascination, d'argent et d'ombre. Voici comment la France est passée du jeu clandestin au marché le plus encadré d'Europe.
Les cercles de jeux : la tradition aristocratique du hasard
Avant les casinos modernes, il y a les cercles. Pendant tout le XXe siècle, ces clubs privés parisiens furent les hauts lieux du jeu d'argent dans la capitale, là où les casinos étaient interdits. On y jouait au baccara, à l'écarté, plus tard au poker, dans une atmosphère de smoking et de tapis vert. L'un des plus emblématiques, le English Club, fut fondé en 1917 et réunissait autour des tables des aviateurs britanniques, américains et australiens. Pendant un siècle, ces cercles ont incarné un jeu élégant, mondain, mais aussi opaque.
Car derrière le décor, l'argent liquide circulait sans contrôle. Cette opacité allait devenir leur malédiction.
1907 : l'État pose les premières règles
Le texte fondateur est la loi du 15 juin 1907. Elle encadre le jeu dans les cercles et autorise les casinos, mais uniquement dans les stations balnéaires, thermales et climatiques. C'est cette règle géographique qui explique encore aujourd'hui la carte des casinos français : Deauville, Cannes, Vichy, Divonne. Le législateur voulait cantonner le jeu aux lieux de villégiature, loin des grandes villes, pour en limiter l'emprise sur la population.
L'après-guerre et l'ombre du milieu
C'est après la Seconde Guerre mondiale que tout bascule. Selon les historiens, plusieurs cercles parisiens auraient été confiés à des figures corses, en récompense de leur rôle dans la Résistance. Le ver était dans le fruit. Peu à peu, le crime organisé s'installe dans les coulisses du jeu, attiré par une mécanique idéale : des montagnes de cash, peu traçable, parfaite pour le blanchiment.
Le sud de la France devient le théâtre d'une guerre souterraine. Le Gang de la Brise de Mer, organisation criminelle corse née dans les années 1970, prend le contrôle du trafic des machines à sous. En 1980, la tentative de mainmise sur le casino de Menton met au jour l'intervention de la Camorra italienne, via une société écran et des représentants du milieu corse. Les règlements de comptes se multiplient pour le contrôle des appareils imposés, souvent sous la menace, dans les bars et les débits de boissons.
1987 : Pasqua et la révolution des machines à sous
Paradoxalement, c'est en légalisant que l'État va commencer à assainir. Les machines à sous avaient été interdites par la loi du 12 juillet 1983. Mais la loi du 5 mai 1987, portée par le ministre de l'Intérieur Charles Pasqua, les autorise à nouveau, dans les casinos et eux seuls. C'est un tournant majeur : en faisant entrer les machines à sous dans les établissements agréés et contrôlés, l'État les retire du circuit clandestin et transforme le modèle économique des casinos, qui s'ouvrent à un public bien plus large.
Le casino français cesse d'être un salon réservé à une élite pour devenir un lieu de loisir de masse. Et surtout, l'argent commence à passer sous le regard de l'État.
La chute des cercles parisiens
Les cercles, eux, n'ont pas su se réformer. À partir des années 2000, les scandales s'enchaînent. Le Cercle Wagram, près de la place de l'Étoile, aurait financé pendant des années le crime corse. Le Cercle Concorde donne lieu à des condamnations pour extorsion. Au total, treize cercles de jeux ferment leurs portes à partir de 2007, dans la foulée d'opérations de police.
Le coup de grâce vient à la fin des années 2010. En février 2017, le English Club, avant-dernier cercle actif, ferme sur fond de soupçons de blanchiment. En septembre 2018, la fermeture du Cercle Clichy-Montmartre, pour fraude fiscale, blanchiment et travail dissimulé, marque la fin d'une époque : les cercles de jeux ont disparu de la capitale.
Des cercles aux clubs : l'État reprend la main
Plutôt que de laisser un vide, l'État réorganise. Le décret du 9 mai 2017 abroge le régime juridique des cercles et lance, à compter du 1er janvier 2018, une expérimentation : les clubs de jeux. Strictement encadrés, confiés à des opérateurs solides et réputés comme les groupes Barrière et Ardent, ces clubs ramènent le jeu à Paris, mais cette fois sous contrôle. L'expérience, d'abord prévue pour trois ans, a depuis vocation à devenir pérenne.
La régulation moderne : du contrôle à l'identité à l'ANJ
Parallèlement, l'encadrement des casinos se durcit. Le protocole du 5 janvier 2006 entre le ministère de l'Intérieur et les associations de casinos impose le contrôle d'identité à l'entrée des établissements, une mesure clé contre le blanchiment et pour la protection des joueurs interdits.
Puis vient la révolution numérique. La loi du 12 mai 2010 ouvre les jeux en ligne à la concurrence (paris sportifs, paris hippiques et poker uniquement) et crée l'ARJEL, l'autorité de régulation des jeux en ligne. En 2020, l'ARJEL laisse place à l'ANJ, l'Autorité nationale des jeux, dotée de pouvoirs élargis sur l'ensemble du secteur. En un peu plus d'un siècle, la France est ainsi passée du tapis vert clandestin, sous influence du milieu, à l'un des marchés du jeu les plus régulés d'Europe.
Ce qu'il faut retenir
L'histoire des jeux d'argent en France est une lente conquête de la transparence. Chaque grande loi (1907, 1987, 2010) a consisté à arracher une part du jeu à l'ombre pour la placer sous le contrôle de l'État. Les casinos en ligne, aujourd'hui interdits et toujours aux mains d'opérateurs offshore, sont d'une certaine façon la dernière zone d'ombre de ce récit. La suite reste à écrire.
Sources : ministère de l'Intérieur, Sénat, Wikipédia (Cercle de jeux, Gang de la Brise de Mer), France 3 Paris Île-de-France, lois du 15 juin 1907, du 5 mai 1987 et du 12 mai 2010. Dossier mis à jour en 2026 par la rédaction d'info.fr. Jouer comporte des risques : endettement, isolement, dépendance. 09 74 75 13 13 (appel non surtaxé). Interdit aux mineurs.