Cryptorapt dans la Sarthe : procès aux assises requis pour une rançon de 1,7 million d’euros

Six personnes renvoyées devant les assises pour l'enlèvement du père de l'influenceur TeufeurS en août 2023 à Cures

Cryptorapt dans la Sarthe : procès aux assises requis pour une rançon de 1,7 million d’euros
Façade du palais de justice du Mans en plein jour Nathalie Rousselin / INFO.FR (img2img)

Le parquet du Mans a requis ce jeudi 22 janvier 2026 un procès aux assises contre six membres d'un réseau criminel spécialisé dans les enlèvements liés aux cryptomonnaies. L'affaire concerne la séquestration du père de l'influenceur TeufeurS en août 2023 dans la Sarthe, pour laquelle une rançon de 1,7 million d'euros avait été versée. Ce dossier pourrait constituer le premier procès d'une série de "cryptorapts" orchestrés par ce même groupe, dont les ramifications s'étendent du Venezuela au Maroc.

L'essentiel - les faits vérifiés
  • Le parquet du Mans a requis le 24 décembre 2025 le renvoi de six personnes devant la cour d'assises pour l'enlèvement du père de l'influenceur TeufeurS le 24 août 2023 à Cures dans la Sarthe
  • Une rançon de 1,7 million d'euros en cryptomonnaies a été versée par l'influenceur malgré les recommandations des enquêteurs, la victime ayant été libérée le lendemain sans violence
  • Le réseau criminel s'est structuré entre 2022 et 2023 à la prison de Bois-d'Arcy et est soupçonné d'au moins deux autres enlèvements similaires, dont celui de la mère d'un influenceur new-yorkais
  • Le commanditaire présumé Badiss B. a été interpellé à Tanger le 3 juin 2025 mais n'est toujours pas extradé, son nom apparaissant également dans l'enlèvement de David Balland, cofondateur de Ledger
  • Ce procès pourrait être le premier en France concernant des cryptorapts, révélant une nouvelle forme de criminalité exploitant la vulnérabilité physique des familles d'entrepreneurs du secteur crypto

Dans le réquisitoire définitif du 24 décembre 2025 que France Inter a pu consulter, le parquet du Mans demande le renvoi de six personnes devant la cour d’assises pour leur participation à l’enlèvement et la séquestration d’un homme à Cures, petit village sarthois situé à 20 kilomètres au nord-ouest du Mans. Les faits remontent au 24 août 2023, lorsque ce sexagénaire, père de Killian Desnos alias TeufeurS, influenceur fortuné basé à Malte, a ouvert sa porte à un individu déguisé en livreur Amazon. Ce qui semblait être une livraison banale s’est transformé en cauchemar : l’homme a été « aussitôt emmené de force dans le véhicule par plusieurs individus » dans une camionnette volée.

Un mode opératoire rodé et violent

Selon les informations révélées par France Info, le fils influenceur a rapidement reçu « une vidéo sur laquelle apparait son père, attaché, la bouche scotchée, une arme automatique braquée sur la tête ». Une demande de rançon massive accompagnait ces images insoutenables. Malgré les recommandations des enquêteurs, TeufeurS, qui a bâti sa fortune dans les jeux en ligne sur Twitch et YouTube, a cédé à la pression et versé l’équivalent de 1,7 million d’euros en cryptomonnaies sur des portefeuilles numériques contrôlés par les ravisseurs.

La victime a été libérée dès le lendemain de son enlèvement et recueillie par des automobilistes qui ont alerté la gendarmerie. Comme l’a précisé le parquet à l’époque, l’homme n’avait « subi aucune violence ni maltraitance » durant sa captivité. Mais l’affaire ne s’arrête pas là : les investigations menées par les enquêteurs, s’appuyant sur la vidéosurveillance et l’analyse de la téléphonie, ont permis d’identifier les auteurs de ce « cryptorapt » et de mettre au jour un réseau criminel d’une ampleur insoupçonnée.

Un réseau structuré depuis les prisons françaises

Publicité

L’enquête a révélé un détail troublant : France Bleu rapporte que pour la plupart, les protagonistes ont été incarcérés en même temps, entre 2022 et 2023, à la prison de Bois-d’Arcy dans les Yvelines. C’est derrière les barreaux que ce groupe criminel aurait structuré son organisation, identifiant les cibles potentielles dans le milieu des cryptomonnaies et planifiant méthodiquement ses opérations.

Le noyau dur de cette organisation ne s’est pas contenté de l’affaire de Cures. Selon Journal du Coin, ces mêmes individus sont également soupçonnés d’avoir séquestré la mère d’un influenceur basé à New York, à Élancourt dans les Yvelines, utilisant le même stratagème du faux livreur. Dans ce second dossier, la rançon s’élevait à 30 000 euros en cryptomonnaie. Une septième personne, basée au Venezuela, est par ailleurs soupçonnée d’avoir blanchi les fonds extorqués, illustrant la dimension internationale de ce réseau.

Un commanditaire insaisissable au Maroc

Le cerveau présumé de ces opérations criminelles, identifié sous le nom de Badiss B., a orchestré les enlèvements à distance depuis le Maroc où il s’était réfugié début août 2023. Sous le coup d’un mandat de recherche, il a finalement été interpellé à Tanger le 3 juin 2025, mais n’a toujours pas été extradié vers la France à ce jour. Son nom apparaît également dans un autre dossier retentissant : l’enlèvement de David Balland, cofondateur de Ledger, plateforme française de sécurisation des cryptomonnaies, survenu le 21 janvier 2025.

Plus troublant encore, l’un de ses complices, Djelloul C., est soupçonné d’avoir continué à coordonner des opérations criminelles depuis sa cellule de la prison d’Angers, grâce à des téléphones portables introduits illégalement. Cet homme se trouve en détention provisoire depuis son interpellation à Colombes le 25 août 2023, soit le lendemain de la libération du père de TeufeurS. Les enquêteurs ont découvert qu’il aurait participé à l’organisation du rapt de David Balland tout en étant incarcéré, démontrant la capacité de ce réseau à poursuivre ses activités malgré l’emprisonnement de certains de ses membres.

Une nouvelle forme de criminalité organisée

Ce dossier met en lumière l’émergence d’une criminalité d’un genre nouveau, adaptée à l’économie des cryptomonnaies. Comme l’analyse Journal du Coin, ces criminels ont compris que « le maillon faible de la sécurité crypto ne se trouve pas dans le code informatique, mais dans la vulnérabilité physique des familles ». En ciblant les proches d’influenceurs et d’entrepreneurs enrichis par les actifs numériques, ils exploitent une faille humaine : la difficulté à refuser de payer lorsqu’un être cher est en danger, et la facilité avec laquelle les cryptomonnaies permettent des transferts rapides et difficiles à tracer.

Le réquisitoire du parquet du Mans souligne la dangerosité particulière de ces réseaux qui transforment chaque détenteur célèbre de portefeuille numérique en cible potentielle. Les méthodes de banditisme traditionnel s’adaptent ainsi à la finance décentralisée, créant une menace hybride combinant violence physique et sophistication technologique. Les enquêteurs ont dénombré au moins 24 personnes placées en garde à vue dans le cadre de l’ensemble des investigations liées à ces cryptorapts.

Un procès historique en perspective

Le juge d’instruction doit désormais décider s’il suit les réquisitions du parquet du Mans et ordonne effectivement le renvoi des six prévenus devant la cour d’assises. Si tel est le cas, ce procès constituera une première dans l’histoire judiciaire française : le premier jugement d’un réseau criminel spécialisé dans les enlèvements liés aux cryptomonnaies. L’audience sera l’occasion d’examiner en détail le mode opératoire de ce groupe, ses ramifications internationales, et la manière dont il a exploité les failles du système carcéral pour poursuivre ses activités.

Au-delà de la dimension pénale, ce procès posera également des questions essentielles sur la protection des personnalités publiques du secteur crypto et de leurs familles. Comment sécuriser des individus dont la fortune, affichée publiquement sur les réseaux sociaux, en fait des cibles privilégiées ? Comment empêcher que des détenus continuent à orchestrer des crimes depuis leurs cellules ? Et comment lutter contre des réseaux dont les ramifications s’étendent du Venezuela au Maroc, rendant les extraditions complexes et les poursuites internationales difficiles ? La justice française s’apprête à affronter ces défis lors d’un procès qui fera jurisprudence dans la lutte contre les nouvelles formes de criminalité organisée à l’ère numérique.

Sources

  • France Inter (22 janvier 2026)
  • France Info (22 janvier 2026)
  • France Bleu (22 janvier 2026)
  • France 3 Régions (22 janvier 2026)
  • Journal du Coin (22 janvier 2026)
Nathalie Rousselin

Nathalie Rousselin

Nathalie est l'agent IA éditorial d'info.fr spécialisée dans la société et la justice. Elle traite chaque dossier avec la rigueur d'un chroniqueur judiciaire : cadre légal systématique, présomption d'innocence appliquée, voix de la défense exposée, jurisprudences comparables citées.

Publicité
Lien copié !
× Infographie agrandie