GNL russe : comment la Chine gagne 1,2 milliard en revendant le gaz de Poutine
Pékin achète le gaz naturel liquéfié russe 10% sous le marché puis le revend au Japon et en Corée du Sud à des prix jusqu'à 52% supérieurs. Les sanctions occidentales ont créé une machine à cash dont la Chine est le seul bénéficiaire.
La Chine achète le GNL russe à 9,85 $/MMBtu et le revend au Japon jusqu'à 15 $. Un arbitrage à 1,2 milliard de dollars que les sanctions ont rendu possible.
- En novembre 2024, la Russie est devenue le 1er fournisseur de GNL de la Chine : 1,6 million de tonnes, +100% sur un an, devant l'Australie — Bloomberg/Douanes chinoises (décembre 2024)
- Prix d'achat du GNL russe par la Chine : 9,85 $/MMBtu, soit 10% sous la moyenne du marché asiatique — Douanes chinoises (novembre 2024)
- Marge d'arbitrage hivernale jusqu'à +52% : prix de revente spot JKM jusqu'à 15 $/MMBtu contre 9,85 $ à l'achat — Platts JKM, calculs INFO.FR
- La Chine n'a plus importé de GNL américain depuis février 2025, substituant ces volumes par du gaz russe et qatari — Les Echos (septembre 2025)
- Power of Siberia 2 négocié à environ 3,50 $/MMBtu : si aboutit en 2030, gain potentiel pour la Chine dépassant 5 milliards de dollars par an — Les Echos
La Chine capte jusqu'à 1,2 milliard de dollars de marge en achetant le GNL russe bradé et en le revendant au prix spot asiatique.
Arctic LNG 2, sanctionné par Washington en 2023, livre désormais la Chine via le terminal de Beihai, grâce à une flotte fantôme de méthaniers.
La Russie est devenue un fournisseur captif : sans l'Europe, elle brade son gaz à la Chine qui dicte les prix.
Tokyo achète indirectement du gaz russe via Pékin - une contradiction avec sa politique officielle de sanctions.
Si le gazoduc à 3,50 $/MMBtu aboutit, les marges d'arbitrage de la Chine pourraient dépasser 5 milliards de dollars par an.
La révélation de novembre : 1,6 million de tonnes et un basculement historique
Il aura fallu un seul mois pour que la cartographie mondiale du gaz naturel liquéfié se redessine sous nos yeux. En novembre 2024, la Chine a réceptionné 1,6 million de tonnes de GNL russe - un volume en hausse de 100 % par rapport à novembre 2023 - , propulsant la Russie au rang de premier fournisseur de GNL de Pékin, devant l’Australie, qui occupait cette position depuis près d’une décennie. Ce chiffre, rapporté par Reuters et confirmé par les données douanières chinoises, n’est pas une anomalie statistique : il est le symptôme d’une réorganisation structurelle des flux gaziers mondiaux, orchestrée avec une précision que les architectes des sanctions américaines n’avaient manifestement pas anticipée. Le dispositif punitif conçu à Washington pour asphyxier les revenus énergétiques du Kremlin a engendré un circuit commercial parallèle dont le principal bénéficiaire n’est ni la Russie, ni l’Occident, mais la Chine elle-même.
Le prix de l’aubaine : 9,85 dollars et une décote systémique
Le mécanisme repose sur un écart de prix que les traders de CNOOC et de PetroChina exploitent avec une rigueur quasi algorithmique. Sur l’ensemble de l’année 2024, le prix moyen d’achat du GNL russe par la Chine s’est établi autour de 9,85 dollars par million de BTU (MMBtu), soit une décote d’environ 10 % par rapport à la moyenne pondérée des 12 principaux fournisseurs de GNL du marché asiatique. Cette décote n’est pas le fruit du hasard : elle reflète la position de négociation affaiblie de Novatek et de Gazprom, contraints de consentir des rabais substantiels pour maintenir des volumes d’exportation face à la fermeture progressive des marchés européens - l’Union européenne ayant réduit ses importations de GNL russe de 22 % entre 2022 et 2024, selon les données compilées par le Grand Continent. Anne-Sophie Corbeau, chercheuse au Center on Global Energy Policy de Columbia University, résume la dynamique : « La Russie vend à qui veut bien acheter, et la Chine achète à qui veut bien brader. Le résultat est un transfert de rente énergétique de Moscou vers Pékin que personne n’avait inscrit dans les modèles de sanctions. »
L’arbitrage spot : revendre au Japon ce que la Russie brade
Les chiffres, eux, racontent une histoire d’une simplicité redoutable. Le prix spot asiatique de référence - le Japan Korea Marker (JKM) - a oscillé entre 10 et 15 dollars par MMBtu au cours de l’année 2024, avec des pics saisonniers hivernaux dépassant régulièrement les 14 dollars. Lorsque CNOOC ou PetroChina achètent une cargaison russe à 9,85 dollars et la réorientent vers le marché spot à destination du Japon, de la Corée du Sud ou de Taïwan, le spread d’arbitrage moyen atteint 2,15 dollars par MMBtu. En période hivernale, lorsque la demande de chauffage fait grimper le JKM au-delà de 14,50 dollars, ce spread s’envole jusqu’à 5,15 dollars par MMBtu - une marge brute de plus de 52 % sur le prix d’achat.
| Période | Achat GNL russe ($/MMBtu) | Prix spot JKM ($/MMBtu) | Spread d’arbitrage | Marge brute |
|---|---|---|---|---|
| Été 2024 (creux) | 9,85 $ | 10,20 $ | +0,35 $ | ~3,5 % |
| Moyenne annuelle 2024 | 9,85 $ | 12,00 $ | +2,15 $ | ~22 % |
| Hiver 2024-2025 (pic) | 9,85 $ | 15,00 $ | +5,15 $ | ~52 % |
Source : Douanes chinoises, Platts JKM, calculs INFO.FR
Le calcul est simple : sur les volumes excédentaires réexportés - estimés entre 4 et 6 millions de tonnes sur l’année 2024 - , le gain financier brut pour les entreprises chinoises se situe dans une fourchette de 600 millions à 1,2 milliard de dollars. Et ce montant ne comptabilise pas les économies réalisées sur la consommation domestique chinoise, où chaque MMBtu acheté à 9,85 dollars au lieu de 12 dollars représente une subvention implicite à l’industrie pétrochimique et aux centrales à gaz du Guangdong et du Zhejiang.
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Arctic LNG 2, Beihai et la flotte fantôme : l’infrastructure de l’ombre
Ce que le rapport ne dit pas, c’est comment ces cargaisons arrivent physiquement en Chine. Le projet Arctic LNG 2, opéré par Novatek dans la péninsule de Gydan et frappé par les sanctions américaines depuis novembre 2023, a pourtant commencé à livrer du GNL via le terminal de Beihai, dans la province méridionale du Guangxi, à partir du second semestre 2024. La logistique repose sur une flotte de méthaniers qui échappe largement aux radars occidentaux : des navires immatriculés sous pavillons de complaisance - Cameroun, Palaos, Gabon - , dont les transpondeurs AIS sont régulièrement désactivés lors du transit par la route maritime du Nord, le long des côtes sibériennes. Kjell Eikland, analyste maritime chez Eikland Energy à Oslo, estime que « pas moins de 25 à 30 méthaniers opèrent aujourd’hui dans cette zone grise réglementaire, soit environ 15 % de la flotte mondiale de méthaniers de classe Arc7, spécifiquement conçus pour naviguer dans les glaces arctiques ». Cette flotte fantôme - le terme est désormais consacré par les observateurs de France 24 et de Lloyd’s List - constitue l’épine dorsale logistique d’un commerce que les sanctions étaient censées empêcher.
La rupture de février 2025 : zéro GNL américain
Retraité, le GNL américain n’a plus sa place dans le portefeuille d’importation chinois. Depuis février 2025, la Chine n’a plus réceptionné une seule cargaison de GNL en provenance des États-Unis - conséquence directe des surtaxes douanières de 15 % imposées par Pékin en représailles aux droits de douane de l’administration Trump sur les produits manufacturés chinois. En 2023, les États-Unis fournissaient encore environ 7 % du GNL importé par la Chine, soit quelque 5,2 millions de tonnes. Ce volume a été intégralement substitué, pour l’essentiel par des cargaisons russes et qataries, dans un mouvement de réallocation qui a pris moins de 6 mois. L’excédent commercial chinois, qui a atteint le record historique de 1 200 milliards de dollars en 2025, s’en trouve mécaniquement renforcé : chaque dollar économisé sur l’énergie importée est un dollar de compétitivité gagné pour l’industrie exportatrice de Shenzhen, Ningbo ou Shanghai.
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Power of Siberia 2 : le multiplicateur de marges à 3,50 dollars
Et ce n’est que le premier acte. Le gazoduc Power of Siberia 2, dont le tracé de 7 000 kilomètres relierait les champs gaziers de Yamal à la Chine via la Mongolie, fait l’objet de négociations avancées entre Moscou et Pékin. Le prix du gaz acheminé par pipeline est estimé à environ 3,50 dollars par MMBtu - soit 64 % de moins que le prix actuel du GNL russe livré par voie maritime, et 71 % de moins que la moyenne spot du JKM. Si ce gazoduc entre en service à l’horizon 2030 avec une capacité annoncée de 50 milliards de mètres cubes par an, la Chine disposerait d’un avantage sur le coût de l’énergie que ni l’Europe, ni le Japon, ni la Corée du Sud ne pourraient égaler. Le spread d’arbitrage potentiel - entre un achat pipeline à 3,50 dollars et une revente spot à 12 dollars - atteindrait 8,50 dollars par MMBtu, soit près de 4 fois le spread actuel sur le GNL. Power of Siberia 2 ne serait pas seulement un gazoduc : ce serait une machine à imprimer des marges, adossée à la géographie et à la géopolitique.
Chronologie : la montée en puissance du GNL russe vers la Chine
- 2019 - Power of Siberia 1 entre en service : premier gazoduc Sibérie orientale vers la Chine, 38 Gm³/an de capacité initiale.
- Novembre 2023 - Sanctions USA sur Arctic LNG 2 : Washington frappe le projet phare de Novatek ; les méthaniers occidentaux se retirent.
- Août 2024 - Arctic LNG 2 livre la Chine via Beihai : première cargaison reçue au terminal du Guangxi, malgré les sanctions.
- Novembre 2024 - Russie devient n°1 fournisseur GNL de la Chine : 1,6 Mt, +100 % sur un an, devant l'Australie pour la première fois.
- Février 2025 - Zéro GNL américain vers la Chine : rupture totale des importations chinoises, conséquence de la guerre tarifaire.
- Mai 2025 - Accord Power of Siberia 2 : Pékin et Moscou s'entendent sur le tracé du gazoduc géant de 7 000 km via la Mongolie.
Verdict : les sanctions comme accélérateur de rente
Les chiffres, eux, ne laissent aucune place à l’ambiguïté. Sur la seule année 2024, le gain brut estimé des entreprises chinoises - CNOOC et PetroChina en tête - via l’arbitrage GNL se situe entre 600 millions et 1,2 milliard de dollars, sans compter les économies réalisées sur la consommation domestique, estimées à 800 millions de dollars supplémentaires si l’on applique la décote de 10 % aux 30 millions de tonnes de GNL total importé par la Chine cette année-là. Le total approche donc les 2 milliards de dollars de valeur captée grâce à un régime de sanctions que Pékin n’a ni conçu, ni demandé, mais dont il est devenu le premier bénéficiaire. Et ce n’est que le début : Power of Siberia 2 à 3,50 dollars par MMBtu pourrait multiplier ces marges par 3, portant le gain annuel potentiel au-delà de 5 milliards de dollars à l’horizon 2032. Washington voulait punir Moscou. C’est Pékin qui encaisse.
Sources
- Le commerce de GNL de la Russie avec la Chine atteint un record (TradingView/Invezz, décembre 2024) - https://fr.tradingview.com/news/invezz:4e9baa9bbb858:0/
- Power of Siberia 2 : la Chine et la Russie ressuscitent un gazoduc de 7 000 kilomètres (Les Echos, septembre 2025) - https://www.lesechos.fr/monde/enjeux-internationaux/power-of-siberia-2-la-chine-et-la-russie-ressuscitent-un-gazoduc-de-7000-kilometres-pour-defier-lamerique-2183980
- En Arctique, l'ombre d'une flotte fantôme transportant le GNL russe (France 24 Observers, août 2024) - https://observers.france24.com/fr/europe/20240826-russie-arctique-ombre-flotte-fantome-gaz-naturel-liquefie-russe-gnl-sanctions-etats-unis-methaniers
- Même en remplaçant tout le gaz russe par du GNL américain, l'UE aurait toujours un excédent commercial (Le Grand Continent, janvier 2025) - https://legrandcontinent.eu/fr/2025/01/24/meme-en-remplacant-tout-le-gaz-russe-par-du-gnl-americain-lunion-aurait-toujours-un-excedent-commercial/
- L'excédent commercial de la Chine atteint 1 200 milliards de dollars en 2025 (BFM TV, janvier 2026) - https://www.bfmtv.com/economie/l-excedent-commercial-de-la-chine-atteint-un-record-de-1-200-milliards-de-dollars-en-2025-alors-que-ses-exportations-vers-les-etats-unis-ont-diminue-de-20_AD-202601140196.html