GNL russe : la Chine revend au Japon à 3 fois le prix d’achat

Pékin achète le gaz naturel liquéfié russe à prix cassé et le réexpédie vers le Japon et l'Asie à des marges record, atteignant des niveaux d'expédition jamais vus.

GNL russe : la Chine revend au Japon à 3 fois le prix d'achat
GNL russe : la Chine revend au Japon à 3 fois le prix d'achat Illustration par Alexandre Mercier / INFO.FR

La Chine réexporte le GNL russe vers le Japon et l'Asie à 2 à 3 fois son prix d'achat. Les volumes atteignent des records historiques en 2024.

L'essentiel — les faits vérifiés
  • La Chine réexporte le GNL russe vers le Japon et l'Asie à 2 à 3 fois son prix d'achat, avec des marges nettes d'environ 35 millions de dollars par cargaison.
  • Les volumes de réexportation ont atteint des records historiques au premier semestre 2024, représentant un flux de profits estimé entre 1 et 1,7 milliard de dollars par an.
  • La Chine est devenue le premier importateur mondial de GNL russe en 2023 avec 8,3 millions de tonnes, en hausse de 23 % sur un an.
  • Le Japon achète indirectement du gaz russe via des traders chinois, contournant de fait ses engagements au sein du G7.
  • La guerre commerciale sino-américaine accélère le phénomène en rendant le GNL américain moins compétitif sur le marché chinois.

Le mécanisme est d’une simplicité brutale. La Chine achète du gaz naturel liquéfié russe entre 6 et 8 dollars par million de BTU, dans le cadre de contrats long terme signés avant et après l’invasion de l’Ukraine. Elle le réexpédie ensuite vers le Japon, la Corée du Sud et d’autres acheteurs asiatiques à des prix spot oscillant entre 14 et 20 dollars par million de BTU. La marge brute atteint 100 à 150 % par cargaison. Ce n’est pas du commerce. C’est de l’arbitrage géopolitique.

LES ENJEUX
Contournement des sanctions
Contournement des sanctions
Le GNL russe réexporté par la Chine échappe à la traçabilité, permettant au Japon d'acheter indirectement du gaz russe malgré les engagements du G7.
Rente d'arbitrage colossale
Rente d'arbitrage colossale
Avec des marges de 100 à 150 % par cargaison, la Chine génère entre 1 et 1,7 milliard de dollars de profits annuels sur la réexportation de GNL russe.
Levier géopolitique chinois
Levier géopolitique chinois
Pékin devient un hub gazier incontournable en Asie, capable de dicter les prix et les volumes à ses voisins dépendants du GNL.
Escalade tarifaire contre-productive
Escalade tarifaire contre-productive
Les droits de douane américains sur le GNL poussent la Chine à acheter davantage de gaz russe, renforçant le circuit que les sanctions visaient à briser.
Sécurité énergétique japonaise
Sécurité énergétique japonaise
Le Japon, troisième importateur mondial de GNL, dépend de plus en plus d'un intermédiaire chinois pour son approvisionnement gazier.

Des volumes record en 2024

Selon les données compilées par Reuters et S&P Global, les réexportations chinoises de GNL russe vers l’Asie ont atteint des niveaux jamais enregistrés au premier semestre 2024. En volume, on parle de plusieurs millions de tonnes réacheminées depuis les terminaux chinois vers des acheteurs qui, officiellement, ne veulent plus toucher au gaz russe. Le Japon, troisième importateur mondial de GNL, est le premier bénéficiaire de ce circuit détourné.

2 à 3xLe multiplicateur de prix entre l'achat chinois de GNL russe et sa revente sur le marché spot asiatique

Rapporté aux volumes totaux, la Chine a importé environ 8,3 millions de tonnes de GNL russe en 2023, soit une hausse de 23 % sur un an. Elle est devenue le premier acheteur mondial de GNL russe, devant la France et l’Espagne. Ce que les chiffres agrégés ne disent pas, c’est qu’une fraction croissante de ces cargaisons ne reste pas en Chine. Elle repart, avec une étiquette de prix radicalement différente.

Le calcul que personne ne fait

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Prenons une cargaison standard de 70 000 tonnes de GNL. Au prix contractuel russo-chinois d’environ 7 dollars par million de BTU, la facture d’achat s’établit aux alentours de 25 millions de dollars. Revendue sur le marché spot asiatique à 18 dollars par million de BTU - prix courant au premier trimestre 2024 -, la même cargaison rapporte environ 65 millions de dollars. Déduisez 3 à 5 millions de frais de transport, de regazéification et de courtage : il reste une marge nette de 35 à 37 millions de dollars. Par cargaison. Les comptes parlent.

~35 M$Marge nette estimée par cargaison de 70 000 tonnes de GNL réexportée

chaque tanker qui quitte un terminal chinois pour le Japon avec du GNL d’origine russe génère un profit équivalent au chiffre d’affaires annuel d’une PME industrielle française. Multipliez par les dizaines de cargaisons réexpédiées chaque trimestre, et vous obtenez un flux de revenus de plusieurs centaines de millions de dollars par an. Pour la Chine, c’est un centre de profit. Pour la Russie, c’est un débouché garanti. Pour le Japon, c’est du gaz russe sans le dire.

L’hypocrisie structurelle du marché

Le Japon s’est engagé, aux côtés du G7, à réduire sa dépendance aux hydrocarbures russes. Tokyo a officiellement diminué ses achats directs de GNL russe de 17 % entre 2022 et 2023. Ce que les statistiques douanières japonaises ne captent pas, c’est l’origine première du gaz acheté à des traders chinois ou singapouriens. Une fois la cargaison transférée dans un terminal chinois et rechargée sur un autre navire, la traçabilité disparait. Le GNL russe devient du GNL chinois. C’est un blanchiment énergétique.

La montée en puissance du circuit GNL Russie-Chine-Asie
Février 2022
Invasion de l'Ukraine, les acheteurs européens commencent à se détourner du gaz russe
2023
La Chine devient le premier importateur mondial de GNL russe avec 8,3 Mt
Début 2024
Les réexportations chinoises de GNL russe vers l'Asie atteignent des records historiques
Mi-2024
Les marges de revente atteignent 100 à 150 % par cargaison

Dit autrement, les sanctions occidentales contre l’énergie russe n’ont pas supprimé les flux. Elles les ont redirigés et enrichi un intermédiaire. La Chine capte la rente que les traders européens ont abandonnée. Moscou écoule ses volumes. Tokyo sécurise son approvisionnement. Tout le monde y gagne, sauf la cohérence des sanctions.

Le levier stratégique de Pékin

Ce commerce n’est pas qu’une affaire de marges. Il confère à la Chine un levier considérable sur le marché asiatique du GNL. En contrôlant un volume croissant de gaz russe sous contrat long terme, Pékin peut décider quand, à qui et à quel prix revendre. C’est une position de market maker, pas de simple acheteur. Les terminaux de réception chinois - dont la capacité a augmenté de 15 % en 2023 pour atteindre environ 120 millions de tonnes par an - deviennent des hubs de redistribution régionaux.

120 Mt/anCapacité d'importation de GNL de la Chine en 2023, en hausse de 15 %

Le calcul est simple : si la demande intérieure chinoise ralentit - et elle ralentit, la croissance du PIB étant passée de 8,4 % en 2021 à 5,2 % en 2023 -, les excédents de GNL contractualisé augmentent mécaniquement. Plus l’économie chinoise décélère, plus Pékin a de gaz à revendre. C’est un paradoxe que ni Moscou ni Washington n’avaient anticipé.

La guerre commerciale comme accélérateur

La guerre des taxes entre les Etats-Unis et la Chine ajoute une couche supplémentaire. Washington a imposé des droits de douane sur le GNL américain importé en Chine, rendant les cargaisons US moins compétitives sur le marché chinois. Résultat : Pékin se tourne encore davantage vers le GNL russe, moins cher et exempt de surtaxes. Les volumes contractuels russo-chinois devraient encore augmenter avec la montée en puissance du projet Arctic LNG 2, malgré les sanctions américaines visant ce terminal.

En clair, chaque escalade tarifaire américaine renforce le circuit Moscou-Pékin-Tokyo. Les sanctions censées isoler la Russie financent en réalité la montée en puissance de la Chine comme plaque tournante gazière asiatique. Le GNL russe n’a pas disparu du marché. Il a changé de passeport.

Infographie INFO.FR

Le verdict chiffré

A raison de 30 à 50 cargaisons réexportées par an, avec une marge nette de 35 millions de dollars par cargaison, le commerce de réexportation de GNL russe par la Chine représente un flux annuel de 1 à 1,7 milliard de dollars de profits. C’est davantage que le budget annuel de l’Agence internationale de l’énergie. C’est l’équivalent de ce que la France dépense chaque année pour la rénovation énergétique des bâtiments publics. Et ce flux augmente chaque trimestre.

La Russie vend. La Chine revend. Le Japon achète. Les sanctions regardent ailleurs. L’équation est simple, et elle est intenable. Pas pour ceux qui en profitent - pour ceux qui prétendent qu’elle n’existe pas.

Sources

Alexandre Mercier

Alexandre Mercier

Analyste économique et journaliste à INFO.FR. Formation supérieure en économie et communication. Spécialisé en rédaction web et analyse des marchés financiers. Couvre l'actualité économique française et internationale au quotidien. Passionné par la vulgarisation des sujets économiques complexes.

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