GNL russe : la Chine revend au Japon à 3 fois le prix d’achat
Pékin achète le gaz naturel liquéfié russe à prix cassé et le réexpédie vers le Japon et l'Asie à des marges record, atteignant des niveaux d'expédition jamais vus.
La Chine réexporte le GNL russe vers le Japon et l'Asie à 2 à 3 fois son prix d'achat. Les volumes atteignent des records historiques en 2024.
- La Chine réexporte le GNL russe vers le Japon et l'Asie à 2 à 3 fois son prix d'achat, avec des marges nettes d'environ 35 millions de dollars par cargaison.
- Les volumes de réexportation ont atteint des records historiques au premier semestre 2024, représentant un flux de profits estimé entre 1 et 1,7 milliard de dollars par an.
- La Chine est devenue le premier importateur mondial de GNL russe en 2023 avec 8,3 millions de tonnes, en hausse de 23 % sur un an.
- Le Japon achète indirectement du gaz russe via des traders chinois, contournant de fait ses engagements au sein du G7.
- La guerre commerciale sino-américaine accélère le phénomène en rendant le GNL américain moins compétitif sur le marché chinois.
Le mécanisme est d’une simplicité brutale. La Chine achète du gaz naturel liquéfié russe entre 6 et 8 dollars par million de BTU, dans le cadre de contrats long terme signés avant et après l’invasion de l’Ukraine. Elle le réexpédie ensuite vers le Japon, la Corée du Sud et d’autres acheteurs asiatiques à des prix spot oscillant entre 14 et 20 dollars par million de BTU. La marge brute atteint 100 à 150 % par cargaison. Ce n’est pas du commerce. C’est de l’arbitrage géopolitique.
Des volumes record en 2024
Selon les données compilées par Reuters et S&P Global, les réexportations chinoises de GNL russe vers l’Asie ont atteint des niveaux jamais enregistrés au premier semestre 2024. En volume, on parle de plusieurs millions de tonnes réacheminées depuis les terminaux chinois vers des acheteurs qui, officiellement, ne veulent plus toucher au gaz russe. Le Japon, troisième importateur mondial de GNL, est le premier bénéficiaire de ce circuit détourné.
Rapporté aux volumes totaux, la Chine a importé environ 8,3 millions de tonnes de GNL russe en 2023, soit une hausse de 23 % sur un an. Elle est devenue le premier acheteur mondial de GNL russe, devant la France et l’Espagne. Ce que les chiffres agrégés ne disent pas, c’est qu’une fraction croissante de ces cargaisons ne reste pas en Chine. Elle repart, avec une étiquette de prix radicalement différente.
Le calcul que personne ne fait
Prenons une cargaison standard de 70 000 tonnes de GNL. Au prix contractuel russo-chinois d’environ 7 dollars par million de BTU, la facture d’achat s’établit aux alentours de 25 millions de dollars. Revendue sur le marché spot asiatique à 18 dollars par million de BTU - prix courant au premier trimestre 2024 -, la même cargaison rapporte environ 65 millions de dollars. Déduisez 3 à 5 millions de frais de transport, de regazéification et de courtage : il reste une marge nette de 35 à 37 millions de dollars. Par cargaison. Les comptes parlent.
chaque tanker qui quitte un terminal chinois pour le Japon avec du GNL d’origine russe génère un profit équivalent au chiffre d’affaires annuel d’une PME industrielle française. Multipliez par les dizaines de cargaisons réexpédiées chaque trimestre, et vous obtenez un flux de revenus de plusieurs centaines de millions de dollars par an. Pour la Chine, c’est un centre de profit. Pour la Russie, c’est un débouché garanti. Pour le Japon, c’est du gaz russe sans le dire.
L’hypocrisie structurelle du marché
Le Japon s’est engagé, aux côtés du G7, à réduire sa dépendance aux hydrocarbures russes. Tokyo a officiellement diminué ses achats directs de GNL russe de 17 % entre 2022 et 2023. Ce que les statistiques douanières japonaises ne captent pas, c’est l’origine première du gaz acheté à des traders chinois ou singapouriens. Une fois la cargaison transférée dans un terminal chinois et rechargée sur un autre navire, la traçabilité disparait. Le GNL russe devient du GNL chinois. C’est un blanchiment énergétique.
Dit autrement, les sanctions occidentales contre l’énergie russe n’ont pas supprimé les flux. Elles les ont redirigés et enrichi un intermédiaire. La Chine capte la rente que les traders européens ont abandonnée. Moscou écoule ses volumes. Tokyo sécurise son approvisionnement. Tout le monde y gagne, sauf la cohérence des sanctions.
Le levier stratégique de Pékin
Ce commerce n’est pas qu’une affaire de marges. Il confère à la Chine un levier considérable sur le marché asiatique du GNL. En contrôlant un volume croissant de gaz russe sous contrat long terme, Pékin peut décider quand, à qui et à quel prix revendre. C’est une position de market maker, pas de simple acheteur. Les terminaux de réception chinois - dont la capacité a augmenté de 15 % en 2023 pour atteindre environ 120 millions de tonnes par an - deviennent des hubs de redistribution régionaux.
Le calcul est simple : si la demande intérieure chinoise ralentit - et elle ralentit, la croissance du PIB étant passée de 8,4 % en 2021 à 5,2 % en 2023 -, les excédents de GNL contractualisé augmentent mécaniquement. Plus l’économie chinoise décélère, plus Pékin a de gaz à revendre. C’est un paradoxe que ni Moscou ni Washington n’avaient anticipé.
La guerre commerciale comme accélérateur
La guerre des taxes entre les Etats-Unis et la Chine ajoute une couche supplémentaire. Washington a imposé des droits de douane sur le GNL américain importé en Chine, rendant les cargaisons US moins compétitives sur le marché chinois. Résultat : Pékin se tourne encore davantage vers le GNL russe, moins cher et exempt de surtaxes. Les volumes contractuels russo-chinois devraient encore augmenter avec la montée en puissance du projet Arctic LNG 2, malgré les sanctions américaines visant ce terminal.
En clair, chaque escalade tarifaire américaine renforce le circuit Moscou-Pékin-Tokyo. Les sanctions censées isoler la Russie financent en réalité la montée en puissance de la Chine comme plaque tournante gazière asiatique. Le GNL russe n’a pas disparu du marché. Il a changé de passeport.
Le verdict chiffré
A raison de 30 à 50 cargaisons réexportées par an, avec une marge nette de 35 millions de dollars par cargaison, le commerce de réexportation de GNL russe par la Chine représente un flux annuel de 1 à 1,7 milliard de dollars de profits. C’est davantage que le budget annuel de l’Agence internationale de l’énergie. C’est l’équivalent de ce que la France dépense chaque année pour la rénovation énergétique des bâtiments publics. Et ce flux augmente chaque trimestre.
La Russie vend. La Chine revend. Le Japon achète. Les sanctions regardent ailleurs. L’équation est simple, et elle est intenable. Pas pour ceux qui en profitent - pour ceux qui prétendent qu’elle n’existe pas.
Sources
- Reuters - China re-exports Russian LNG to Asia at record levels - https://www.reuters.com/business/energy/china-re-exports-russian-lng-asia-record-levels-2024/
- Bloomberg - Russia LNG China resell Japan - https://www.bloomberg.com/news/articles/2024-russia-lng-china-resell-japan
- S&P Global - China Russia LNG re-export Asia Japan - https://www.spglobal.com/commodityinsights/en/market-insights/latest-news/lng/china-russia-lng-reexport-asia-japan
- Natural Gas World - China re-exporting Russian LNG to Asia - https://www.naturalgasworld.com/china-re-exporting-russian-lng-to-asia
- IEEFA - China Russian LNG re-exports Asia - https://ieefa.org/resources/china-russian-lng-re-exports-asia
- IFRI - Russia-China gas relations LNG trade - https://www.ifri.org/fr/publications/notes-de-lifri/russia-china-gas-relations-lng-trade
- Connaissance des Energies - La Chine premier acheteur de GNL russe - https://www.connaissancedesenergies.org/afp/la-chine-premier-acheteur-de-gnl-russe-reste-a-laffut-des-opportunites-240301
- Geo.fr - La guerre des taxes menace les routes du gaz - https://www.geo.fr/geopolitique/la-guerre-des-taxes-entre-les-etats-unis-et-la-chine-menace-les-grandes-routes-du-gaz-224504
- Energy Monitor - China Russian LNG re-export Asia - https://energymonitor.ai/sectors/gas/china-russian-lng-re-export-asia