La Pascaline de 1642 estimée entre 2 et 3 millions d’euros bloquée en France

Le tribunal administratif de Paris suspend l'exportation de la machine à calculer de Blaise Pascal quelques heures avant sa vente chez Christie's

La Pascaline de 1642 estimée entre 2 et 3 millions d’euros bloquée en France
Gros plan sur une Pascaline de 1642, machine à calculer mécanique de Blaise Pascal Nathalie Rousselin / INFO.FR

À quelques heures de sa mise aux enchères prévue ce mercredi 19 novembre 2025 à 16 heures, la vente de la Pascaline a été suspendue par Christie's. Le tribunal administratif de Paris a interdit mardi 18 novembre la sortie du territoire de cette machine à calculer construite en 1642 par Blaise Pascal, estimée entre 2 et 3 millions d'euros. Des scientifiques et chercheurs mobilisés demandent sa requalification en trésor national pour éviter sa dispersion à l'étranger.

L'essentiel

  • Christie's a suspendu la vente de la Pascaline prévue le 19 novembre 2025 à 16 heures après la décision du tribunal administratif de Paris d'interdire sa sortie du territoire
  • Il n'existe que 8 Pascalines de l'époque de Pascal dans le monde, dont 6 en France, et celle mise en vente est l'unique exemplaire d'arpentage permettant de calculer pieds, toises et pouces
  • L'objet estimé entre 2 et 3 millions d'euros appartient à un particulier et avait reçu un certificat d'exportation du ministère de la Culture en mai 2025
  • Des scientifiques et chercheurs ont saisi la justice en urgence pour demander la requalification de la machine en trésor national, stupéfaits de n'avoir été informés de la vente qu'au dernier moment
  • Le tribunal administratif a reconnu que la Pascaline est susceptible d'être qualifiée de trésor national au regard de sa valeur historique et scientifique, le jugement sur le fond pourrait prendre plusieurs mois

À 4 heures 37 minutes de la vente programmée, Christie’s a dû se résoudre à l’impensable : suspendre la mise aux enchères de l’une des machines les plus emblématiques de l’histoire des sciences. Ce mercredi 19 novembre 2025, la Pascaline, cette machine à calculer conçue par Blaise Pascal en 1642, devait changer de mains dans les salons parisiens de la prestigieuse maison de vente. Mais la justice administrative en a décidé autrement, provoquant un coup de théâtre juridique qui révèle les tensions entre propriété privée et patrimoine national.

Selon Sud Ouest, Christie’s a expliqué que « dans l’attente du jugement définitif de la justice administrative, compte tenu du caractère provisoire de cette décision et conformément aux instructions de son client, Christie’s suspend la vente de la Pascaline, prévue le 19 novembre à 16 heures ». Une décision prise après que le tribunal administratif de Paris a « interdit la sortie de territoire » de cet instrument unique mardi 18 novembre.

3 chiffres qui résument tout

La Pascaline mise en vente représente un objet d’une rareté absolue : il n’existe plus que 8 machines de cette époque dans le monde, auxquelles s’ajoute une neuvième réalisée peu après. Parmi elles, 6 sont conservées en France dans des musées, et 2 autres en Allemagne, comme le rapporte Actu.fr. Mais celle proposée à la vente possède une particularité qui la distingue de toutes les autres : c’est l’unique Pascaline d’arpentage permettant de calculer les pieds, les toises et les pouces.

L’estimation financière fixée entre 2 et 3 millions d’euros reflète cette rareté exceptionnelle. Propriété d’un particulier, cette machine cristallise aujourd’hui un débat juridique et patrimonial qui pourrait durer plusieurs mois. Le certificat d’exportation, délivré en mai 2025 par le ministère de la Culture dans des conditions jugées conformes aux procédures habituelles, est au cœur de la controverse. Deux experts, l’un du Centre national des arts et métiers et l’autre du musée du Louvre, avaient pourtant donné leur accord pour sa délivrance, selon La Croix.

Le pattern invisible

L’affaire révèle un dysfonctionnement dans les mécanismes de protection du patrimoine français. Des scientifiques et chercheurs ont exprimé devant le tribunal administratif leur stupéfaction de n’avoir été informés de cette vente qu’au dernier moment, les privant de la possibilité de lancer une procédure de classement en trésor national dans les délais normaux. Cette découverte tardive les a contraints à déposer en urgence un référé suspension du certificat d’exportation.

Laurence Plazenet, présidente de la Société des amis de Port-Royal, a fait valoir lors de l’audience la valeur unique de l’instrument : « Cette machine a dû répondre à une commande particulière faite à Pascal », évoquant des personnalités proches du roi Louis XIV comme Vauban, Artus de Roannez ou les frères Perrault. Cette hypothèse suggère que la Pascaline mise en vente pourrait avoir été conçue pour un usage spécifique lié aux grands travaux du royaume, notamment les fortifications de Vauban qui nécessitaient des calculs d’arpentage précis.

Le tribunal administratif a reconnu dans son communiqué qu’« au regard de sa valeur historique et scientifique », cette machine à calculer est « susceptible d’être qualifiée de trésor national », ce qui fait « obstacle à la délivrance d’un certificat d’exportation ». Une formulation juridique qui ouvre la voie à une requalification définitive lors du jugement sur le fond.

Pourquoi maintenant ?

Le timing de cette affaire n’est pas anodin. La mobilisation de la communauté scientifique intervient dans un contexte de vigilance accrue sur la dispersion du patrimoine national. Ces dernières années, plusieurs objets historiques majeurs ont quitté le territoire français, suscitant des regrets tardifs. L’affaire de la Pascaline cristallise ces inquiétudes autour d’un objet qui symbolise le génie français du Grand Siècle.

Me Sophie Le Cadet du cabinet CLL Avocats, qui défendait l’action menée par plusieurs associations et chercheurs, a commenté auprès de l’AFP : « C’est un grand soulagement ». Elle a précisé que « le recours n’était pas directement dirigé contre la vente organisée par la maison Christie’s, mais contre le certificat d’exportation de la Pascaline », soulignant la nature juridique précise de la démarche.

La Pascaline représente bien plus qu’un simple instrument de calcul. Construite par Blaise Pascal à l’âge de 19 ans pour aider son père, intendant de Rouen, dans ses calculs fiscaux, elle incarne l’une des premières tentatives de mécanisation du calcul dans l’histoire de l’humanité. L’exemplaire d’arpentage proposé à la vente témoigne de l’adaptation de cette invention aux besoins pratiques de l’administration royale du XVIIe siècle.

Les 48 prochaines heures

Christie’s se trouve dans une situation délicate. La maison de vente doit désormais gérer les attentes de son client vendeur, un particulier qui espérait récupérer entre 2 et 3 millions d’euros, et celles des acheteurs potentiels qui s’étaient positionnés sur ce lot exceptionnel. La suspension provisoire de la vente pourrait se prolonger pendant plusieurs mois, le temps que la justice administrative statue sur le fond.

Les requérants disposent désormais d’un délai pour constituer un dossier solide en vue de la requalification en trésor national. Cette procédure implique une expertise approfondie de l’objet, la démonstration de son caractère unique et de son importance pour le patrimoine national. Si la qualification de trésor national est prononcée, l’État français disposera d’un droit de préemption pour acquérir la Pascaline au prix estimé.

L’impact à 30 jours

Cette affaire pourrait créer un précédent juridique important pour la protection du patrimoine scientifique et technique français. Elle soulève la question des procédures d’alerte et de consultation de la communauté scientifique lors de la mise en vente d’objets historiques majeurs. Le ministère de la Culture pourrait être amené à revoir ses protocoles de délivrance des certificats d’exportation pour les biens présentant une valeur patrimoniale exceptionnelle.

Pour les musées français, l’enjeu est considérable. Si la Pascaline est finalement classée trésor national, elle pourrait rejoindre les collections publiques et être exposée aux côtés des autres exemplaires conservés en France. Cette perspective réjouit les historiens des sciences qui considèrent que l’unique Pascaline d’arpentage connue mérite d’être accessible aux chercheurs et au public.

Au-delà du cas particulier de cette machine à calculer, l’affaire interroge le statut des collections privées d’objets historiques en France. Comment concilier le droit de propriété avec l’intérêt patrimonial national ? La réponse de la justice administrative dans les prochains mois pourrait redéfinir l’équilibre entre ces deux principes. Une chose est certaine : la Pascaline de 1642, conçue pour faciliter les calculs, aura généré une équation juridique autrement plus complexe que celles qu’elle était destinée à résoudre.

Sources

  • Sud Ouest (19 novembre 2025)
  • La Croix (19 novembre 2025)
  • Actu.fr (18 novembre 2025)
  • AFP (18 novembre 2025)
Nathalie Rousselin

Nathalie Rousselin

Reporter et journaliste d'investigation. Parcours en sciences sociales et journalisme de terrain. Expertise dans le traitement des faits de société et les enquêtes de fond. Expérience en presse quotidienne régionale. Rejoint INFO.FR pour couvrir l'actualité société et les faits divers.