Londres perd son avantage sur l’assurance maritime : 40 % du fret mondial en jeu

Les assureurs britanniques annulent leurs couvertures dans le détroit d'Ormuz tandis que Trump propose une alternative américaine

Londres perd son avantage sur l’assurance maritime : 40 % du fret mondial en jeu
Bâtiment historique de Lloyd's of London dans la City avec gratte-ciels financiers Alexandre Mercier / INFO.FR (img2img)

Le marché mondial de l'assurance, évalué à 7 000 milliards d'euros en 2024 selon Allianz, traverse une zone de turbulences inédite. La décision des principaux assureurs maritimes britanniques d'annuler leurs couvertures de risques de guerre dans le détroit d'Ormuz marque un tournant stratégique majeur. Plus de 150 navires sont actuellement bloqués, les tarifs ont triplé, et l'administration Trump vient d'annoncer une offre alternative d'assurance maritime américaine, remettant en cause la domination historique de la City de Londres sur ce secteur stratégique.

L'essentiel — les faits vérifiés
  • Lloyd's of London assure environ 40 % du fret maritime mondial, une position hégémonique construite sur trois siècles mais désormais menacée par le retrait des couvertures dans le détroit d'Ormuz
  • Le marché mondial de l'assurance a atteint 7 000 milliards d'euros en 2024 avec une croissance de 8,6 %, mais Swiss Re prévoit un ralentissement brutal à 2 % en 2025
  • Plus de 150 navires sont bloqués dans le détroit d'Ormuz après l'annulation des couvertures de guerre, avec des tarifs qui ont triplé et un marin décédé
  • L'annonce de Trump d'offrir une assurance maritime américaine avec protection navale marque une tentative de briser l'hégémonie britannique sur un secteur stratégique
  • La France maintient sa cinquième place mondiale avec 292 milliards de dollars de primes en 2024, en hausse de 10,8 %, mais reste exposée à la fragmentation géopolitique du marché

Le 4 mars 2026, le secteur de l’assurance maritime mondiale fait face à une reconfiguration géopolitique sans précédent. Alors que le marché mondial de l’assurance affichait une croissance robuste de 8,6 % en 2024 pour atteindre 7 000 milliards d’euros de primes collectées, une fissure majeure vient d’apparaître dans l’architecture financière qui régit le commerce maritime international. La décision brutale des assureurs londoniens de retirer leurs couvertures de guerre dans le détroit d’Ormuz, par où transite près d’un tiers du pétrole mondial, constitue bien plus qu’un simple ajustement tarifaire : elle signale une rupture dans l’équilibre des pouvoirs qui structure le commerce mondial depuis des décennies.

L’empire invisible de la City menacé dans ses fondations

La domination de Londres sur l’assurance maritime ne relève pas du hasard historique. Selon les données du marché, Lloyd’s of London assure environ 40 % du fret maritime mondial, une position hégémonique construite sur trois siècles d’expertise et de réseaux. Cette mainmise s’étend bien au-delà des navires : gratte-ciel, usines, ports, satellites, chaînes d’approvisionnement entières dépendent des capacités de souscription londoniennes. Le marché britannique de l’assurance représentait 485 milliards de dollars en 2024, le plaçant au troisième rang mondial derrière les États-Unis et la Chine.

Mais cette suprématie repose sur un avantage concurrentiel rarement évoqué : l’accès privilégié aux renseignements. Le siège du MI6 se trouve stratégiquement situé en face de l’Organisation maritime internationale (IMO) sur les rives de la Tamise, à quelques minutes de marche des bureaux de Lloyd’s. Cette proximité géographique reflète une réalité opérationnelle : la capacité à évaluer les risques que les concurrents ne peuvent que deviner constitue le cœur de la rentabilité assurantielle. Et cette capacité dépend largement de l’alliance Five Eyes, où les États-Unis génèrent la majorité des renseignements via la CIA, la NSA et le NRO.

Quand l’annulation remplace la réévaluation tarifaire

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La stratégie habituelle des assureurs face aux crises géopolitiques consiste à augmenter les primes, pas à se retirer du marché. Durant le conflit en mer Noire lié à l’Ukraine, les assureurs ont multiplié les tarifs par trois ou quatre, engrangeant des profits considérables. L’annulation pure et simple de la couverture dans le détroit d’Ormuz constitue donc une escalade sans précédent. Elle signale une incertitude si profonde que les souscripteurs ne peuvent même plus modéliser le risque, suggérant soit une dégradation dramatique de la situation sécuritaire, soit une rupture dans l’accès aux renseignements nécessaires à l’évaluation.

Les conséquences immédiates se chiffrent en centaines de millions de dollars. Plus de 150 navires sont actuellement immobilisés, incapables de transiter sans couverture assurantielle. Les armateurs qui acceptent de naviguer sans assurance ou avec des couvertures réduites font face à des tarifs qui ont triplé en quelques semaines. Un marin a déjà perdu la vie dans ce contexte de tensions accrues. Selon le Global Insurance Report 2025 d’Allianz, le segment maritime représente une part significative des 2 424 milliards d’euros de primes collectées en assurance biens et responsabilités en 2024.

L’offensive américaine sur un bastion britannique

L’annonce du président Trump d’offrir une assurance maritime à prix raisonnable, couplée à la surveillance de la marine américaine dans le détroit d’Ormuz, marque une tentative audacieuse de redessiner la carte du pouvoir assurantiel mondial. Cette initiative s’inscrit dans une logique de substitution : là où Londres se retire, Washington propose d’intervenir, non seulement avec une capacité militaire mais aussi avec une infrastructure financière alternative. Le message est clair : les États-Unis peuvent désormais combiner puissance de feu et capacité de souscription, court-circuitant le modèle traditionnel où Londres assurait et Washington protégeait.

Cette offensive intervient dans un contexte de fragilisation des relations transatlantiques en matière de renseignement. Les rapports suggèrent que le Premier ministre britannique Keir Starmer aurait été pris au dépourvu par l’ampleur des frappes américano-israéliennes contre l’Iran récemment, révélant une dégradation du partage d’informations au sein de Five Eyes. Si le MI6 ne reçoit plus les renseignements américains avec la même fluidité, l’avantage informationnel de Lloyd’s s’évapore, et avec lui, la justification de sa prime de marché.

« La décision du Royaume-Uni de vendre Diego Garcia, qui abrite la base américaine la plus importante sur le plan stratégique dans l’océan Indien, a profondément irrité Washington et pourrait expliquer cette restriction du flux de renseignements »

Un marché mondial en pleine recomposition

Au-delà du cas spécifique du détroit d’Ormuz, le marché mondial de l’assurance traverse une phase de transformation structurelle. Selon Swiss Re Institute, la croissance mondiale des primes devrait ralentir à 2 % en 2025, contre 5,2 % en 2024, avant de rebondir légèrement à 2,3 % en 2026. Ce ralentissement affecte tous les segments, avec une croissance de l’assurance vie tombant à seulement 1 % en 2025 après un pic à 6,1 % en 2024.

La France maintient sa position de cinquième marché mondial avec 292 milliards de dollars de primes collectées en 2024, en hausse de 10,8 % sur un an, représentant 3,8 % du marché global. Elle devance l’Allemagne (266 milliards) mais reste loin des États-Unis (3 497 milliards), de la Chine (792 milliards) et du Royaume-Uni (485 milliards). Les données de Marsh montrent que les prix de l’assurance au Royaume-Uni ont diminué de 7 % au quatrième trimestre 2025, reflétant une concurrence accrue dans un contexte de capacités excédentaires.

Les implications géopolitiques d’une guerre de l’assurance

Contrôler l’assurance, c’est contrôler le commerce. Cette maxime, longtemps vérifiée par la domination britannique, pourrait être en train de basculer. Londres ne contrôle pas seulement une part massive du commerce maritime mondial, mais aussi l’assurance de presque toutes les infrastructures critiques : gratte-ciel, usines, ports, satellites. Il est pratiquement impossible de participer aux marchés publics internationaux ou de lever des capitaux importants sans assurance, et donc sans passer par les places londoniennes ou leurs équivalents.

L’émergence d’une alternative américaine dans le détroit d’Ormuz pourrait préfigurer une fragmentation plus large du marché mondial de l’assurance selon des lignes géopolitiques. Si Washington démontre sa capacité à fournir couverture et sécurité de manière intégrée, d’autres puissances pourraient suivre. La Chine développe déjà ses propres capacités assurantielles pour soutenir ses routes de la soie. L’Union européenne pourrait être tentée de créer des mécanismes similaires pour garantir son autonomie stratégique.

« Le marché de l’assurance maritime hors États-Unis pourrait bénéficier d’une réorganisation des chaînes d’approvisionnement au profit d’échanges inter-blocs régionaux », selon l’analyse de Swiss Re

Vers une crise systémique ou une nouvelle architecture

La question demeure : le marché mondial de l’assurance se dirige-t-il vers une crise systémique ou vers une reconfiguration multipolaire ? Les signaux sont contradictoires. D’un côté, la rentabilité globale des assureurs reste préservée grâce aux revenus d’investissement, avec des ratios de solvabilité élevés en Europe et une demande croissante pour certains segments comme l’assurance cyber, dont le marché atteint 15,3 milliards de dollars en 2024 selon Munich Re. De l’autre, les retraits de couverture dans des zones stratégiques et la fragmentation géopolitique menacent la mutualisation mondiale des risques qui constitue le fondement même de l’assurance.

La situation actuelle révèle la vulnérabilité d’un système où l’information est devenue l’actif stratégique décisif. Si les canaux de renseignement se ferment ou se réorientent selon des considérations politiques plutôt que commerciales, c’est toute l’architecture de la gestion mondiale des risques qui pourrait se fragmenter. Les 150 navires bloqués dans le détroit d’Ormuz ne sont peut-être que les premiers symptômes visibles d’une transformation bien plus profonde : le passage d’un ordre assurantiel globalisé et centré sur Londres à un système multipolaire où chaque bloc géopolitique développe ses propres capacités de souscription et de protection.

Dans ce nouveau paysage, la France, avec ses 292 milliards de dollars de marché et sa position de cinquième puissance assurantielle mondiale, pourrait jouer un rôle de pivot. Mais la fenêtre d’opportunité est étroite, et les enjeux dépassent largement la simple question des primes d’assurance : c’est la capacité à participer au commerce mondial du XXIe siècle qui se joue dans les bureaux feutrés de la City et les salles de situation de Washington.

Sources

  • Swiss Re Institute (novembre 2025)
  • Allianz Global Insurance Report 2025 (juin 2025)
  • Marsh Global Insurance Market Index (mars 2025)
  • S&P Global Ratings (janvier 2025)
Alexandre Mercier

Alexandre Mercier

Analyste économique et journaliste à INFO.FR. Formation supérieure en économie et communication. Spécialisé en rédaction web et analyse des marchés financiers. Couvre l'actualité économique française et internationale au quotidien. Passionné par la vulgarisation des sujets économiques complexes.

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