Mara rachète 64% d’Exaion : une clause bloque EDF pendant 2 ans

Le Trésor autorise l'acquisition mais ne s'oppose pas à l'interdiction faite à EDF de miner du Bitcoin jusqu'en 2027

Mara rachète 64% d’Exaion : une clause bloque EDF pendant 2 ans
Centre de données moderne avec équipements de minage Bitcoin illuminé par lumière naturelle Alexandre Mercier / INFO.FR

Une lettre confidentielle de la Direction générale du Trésor révèle les dessous de l'autorisation accordée au géant américain Mara Holdings pour racheter 64% d'Exaion, la filiale blockchain d'EDF. Si l'État impose des conditions classiques de préservation des activités sensibles, il laisse passer une clause de non-concurrence qui interdit à EDF toute activité dans le calcul haute performance et le minage de Bitcoin pendant deux ans. Une décision qui interroge alors que la France fait face à une surcapacité électrique croissante et que le minage pourrait devenir un outil stratégique de stabilisation du réseau.

L'essentiel - les faits vérifiés
  • Le Trésor autorise Mara à racheter 64% d'Exaion avec des conditions classiques de préservation des activités sensibles et de protection des données
  • Une clause de non-concurrence interdit à EDF toute activité dans le calcul haute performance et le minage de Bitcoin pendant 2 ans, jusqu'en 2027
  • RTE a constaté en 2024 une surcapacité électrique croissante avec multiplication des périodes de prix négatifs sur le réseau français
  • Le minage de Bitcoin pourrait devenir un outil stratégique de stabilisation du réseau, capable de consommer les surplus et de s'effacer en quelques secondes
  • Cette opération soulève des questions de souveraineté énergétique alors que l'Europe prend conscience de ses dépendances vis-à-vis des États-Unis

La Direction générale du Trésor a accordé son feu vert au rachat de 64% d’Exaion par Mara Holdings, géant américain du minage de Bitcoin. Mais une lettre confidentielle, dont les détails ont été révélés sur les réseaux sociaux, soulève une question de souveraineté économique : pourquoi l’État français n’a-t-il pas remis en cause la clause de non-concurrence qui empêche EDF de se lancer dans le calcul haute performance pendant deux ans ? Cette clause, déposée à la Securities and Exchange Commission (SEC) américaine l’été dernier, pourrait offrir à Mara un avantage décisif sur un marché émergent.

Une autorisation sous conditions, mais une clause qui passe inaperçue

Selon le document obtenu, la Direction générale du Trésor impose des conditions strictes à Mara : maintien des capacités industrielles en France, protection des données sensibles, continuité des services rendus à EDF, et droit de regard renforcé de l’administration sur la gouvernance et la stratégie de l’entreprise. Des exigences classiques pour une opération impliquant une filiale d’un fleuron national comme EDF.

Pourtant, le Trésor ne remet pas en question la clause de non-concurrence qui interdit à EDF toute activité dans le domaine du calcul haute performance (HPC) et, par extension, le minage de Bitcoin, jusqu’en 2027. Une source proche du dossier, citée dans les révélations, ne mâche pas ses mots :

« C’est open bar pour les Américains. La chance de Mara, c’est que personne n’y comprend rien. Ce n’est pas Exaion qui est stratégique, c’est cette clause qui l’est. »

Cette clause, validée dans le contrat de vente déposé à la SEC, pourrait permettre à Mara de prendre une avance considérable sur un secteur qui pourrait devenir crucial pour la gestion du réseau électrique français. Pendant deux ans, EDF ne pourra pas développer d’activité concurrente, laissant le champ libre à l’entreprise américaine pour s’imposer comme acteur dominant sur le sol français.

Le minage de Bitcoin, futur outil de stabilisation du réseau électrique

Publicité

La question du minage de Bitcoin pourrait sembler anecdotique, mais elle prend une dimension stratégique dans le contexte énergétique français actuel. Les travaux récents de RTE, publiés en décembre 2024, ont mis en évidence une situation de surcapacité électrique marquée : consommation stagnante, production nucléaire et renouvelable élevée, et multiplication des périodes de prix négatifs. L’année 2024 a marqué un tournant à ce sujet, selon le gestionnaire du réseau de transport d’électricité.

Dans une lettre adressée en décembre 2024 par Bernard Fontana, PDG d’EDF, au président de la Cour des comptes Pierre Moscovici, le dirigeant alerte sur les limites économiques et industrielles de cette situation. Le parc nucléaire, conçu historiquement comme producteur en base, se retrouve contraint de moduler faute de débouchés suffisants. Or, l’électricité ne se stocke pas : sans nouveaux usages, l’équilibre du système se fait par la contrainte, non par la valorisation.

Dans ce contexte, le minage de Bitcoin apparaît dans de nombreux pays comme un outil d’absorption des surplus électriques. Cette activité de calcul intensif est pilotable : elle peut consommer massivement quand la demande est faible et s’effacer en quelques secondes quand elle est forte. Un expert du secteur regrette :

« On parle du minage comme un outil de flexibilité qui va devenir majeur dans les années à venir, mais qu’aujourd’hui tout le monde considère avec dédain. »

Un risque de dépendance stratégique vis-à-vis des États-Unis

Si demain l’État français décidait de lancer une politique publique pour favoriser le minage comme outil de stabilisation du réseau, il se retrouverait face à un acteur dominant déjà solidement installé, protégé par le droit américain, mais opérant sur le sol français. Un problème considérable dans le contexte où l’Europe prend actuellement conscience de ses dépendances de souveraineté vis-à-vis de son ancien allié américain.

Même si la clause de non-concurrence ne dure « que » deux ans, Mara pourrait prendre une avance considérable pendant ce temps-là. L’entreprise américaine disposerait ainsi d’un quasi-monopole pour développer des infrastructures de minage connectées au réseau électrique français, avec l’expertise technique d’Exaion, ancienne filiale d’EDF spécialisée dans la blockchain et le calcul haute performance.

Cette situation soulève des questions sur la capacité de l’État français à anticiper les enjeux énergétiques et technologiques de demain. Alors que d’autres pays, notamment les États-Unis et certains États nordiques, ont déjà intégré le minage dans leur stratégie de gestion du réseau électrique, la France pourrait se retrouver dépendante d’un acteur étranger pour valoriser ses surplus de production.

Une décision qui interroge sur la vision stratégique de l’État

L’autorisation accordée par le Trésor à Mara pour le rachat d’Exaion reflète une approche classique de contrôle des investissements étrangers dans les secteurs sensibles. Mais elle révèle aussi une possible méconnaissance des enjeux liés au calcul haute performance et au minage de cryptomonnaies dans la gestion future des réseaux électriques.

Plusieurs observateurs du secteur énergétique s’étonnent que l’État n’ait pas conditionné son autorisation à la suppression ou à l’assouplissement de cette clause de non-concurrence. D’autant que la question de la valorisation des surplus électriques devient urgente : les périodes de prix négatifs se multiplient, mettant sous pression la rentabilité du parc nucléaire français.

La clause de non-concurrence court jusqu’en 2027, soit deux années pendant lesquelles Mara pourra développer son activité sans concurrence directe d’EDF. Un délai qui pourrait s’avérer suffisant pour créer un avantage compétitif durable, notamment en termes d’infrastructures et de relations avec les gestionnaires de réseau.

Quelle marge de manœuvre pour la France ?

La question reste ouverte : l’État français pourra-t-il, dans deux ans, développer une politique publique ambitieuse sur le minage de Bitcoin sans se heurter à la domination de Mara sur ce marché ? Ou devra-t-il composer avec un acteur américain déjà solidement implanté, bénéficiant de l’expertise technique d’Exaion et d’un accès privilégié au réseau électrique français ?

Dans un contexte géopolitique marqué par les tensions entre l’Europe et les États-Unis sur les questions de souveraineté technologique et énergétique, cette opération pourrait apparaître rétrospectivement comme une occasion manquée de préserver les intérêts stratégiques français. La capacité à valoriser les surplus électriques par des usages flexibles et pilotables sera l’un des enjeux majeurs de la transition énergétique dans les années à venir.

Reste à savoir si les autorités françaises sauront tirer les leçons de cette affaire pour mieux encadrer les futures opérations impliquant des actifs stratégiques dans le secteur énergétique et technologique. En attendant, Mara Holdings dispose d’une fenêtre de tir de deux ans pour s’imposer comme l’acteur incontournable du minage de Bitcoin en France.

Sources

  • Direction générale du Trésor (janvier 2026)
  • Securities and Exchange Commission (été 2025)
  • RTE (décembre 2024)
  • Lettre Bernard Fontana à Pierre Moscovici (décembre 2024)
Alexandre Mercier

Alexandre Mercier

Analyste économique et journaliste à INFO.FR. Formation supérieure en économie et communication. Spécialisé en rédaction web et analyse des marchés financiers. Couvre l'actualité économique française et internationale au quotidien. Passionné par la vulgarisation des sujets économiques complexes.

Publicité
Lien copié !
× Infographie agrandie