Maroc : un ex-agent dévoile l’arsenal de surveillance d’État
Une enquête internationale coordonnée par Forbidden Stories révèle l'ampleur du dispositif d'espionnage numérique marocain ciblant opposants et journalistes, y compris français.
Le 16 juillet 2026, Le Monde publie le témoignage d'un ex-officier de la DGST marocaine sous pseudonyme. Son récit, au cœur d'une enquête menée par 14 rédactions internationales, détaille un arsenal combinant Pegasus, mouchards et écoutes, déployé contre des voix critiques au Maroc et à l'étranger.
L'essentiel
Ce qu'il faut retenir
- Un ex-officier de la DGST marocaine témoigne sous le pseudonyme « Safir » dans une enquête publiée le 16 juillet 2026 par Le Monde.
- L'enquête, menée par Forbidden Stories, Amnesty International et 14 rédactions, s'appuie sur des courriels fuités, des manuels internes et des documents judiciaires.
- L'arsenal comprend Pegasus, des mouchards préinstallés, des écoutes et des caméras cachées, ciblant opposants et journalistes.
- Parmi les cibles Edwy Plenel et Lenaïg Bredoux de Mediapart.
- Le montant évoqué pour l'achat de Pegasus au Maroc atteint 60 à 80 millions d'euros selon le revendeur français de NSO.
Un ancien agent des services secrets marocains a levé le voile sur les méthodes de surveillance électronique déployées par Rabat contre opposants politiques et journalistes. Le témoignage de « Safir » - identité protégée - publié ce 16 juillet par Le Monde constitue la pièce centrale d’une investigation internationale coordonnée par Forbidden Stories, le Security Lab d’Amnesty International et 14 rédactions partenaires.
Un témoignage inédit au cœur d’une enquête pluriannuelle
Les révélations de cet ex-officier de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) ont alimenté le travail du journaliste marocain Hicham Mansouri sur plusieurs années. Selon Le Monde, l’enquête s’appuie sur des courriels fuités, des manuels de formation internes, des enregistrements de ciblage et des documents issus de procédures judiciaires. Le consortium a pu authentifier la nature et l’étendue des outils utilisés par les services marocains.
Pegasus, mouchards préinstallés et caméras cachées
L’arsenal technologique détaillé combine plusieurs couches de surveillance. Le logiciel espion Pegasus, développé par la société israélienne NSO Group, figure en première ligne. Comme l’a documenté Forbidden Stories sur X, le dispositif inclut également des mouchards préinstallés sur certains téléphones, des systèmes d’écoute classiques et des caméras cachées.
Le revendeur officiel de NSO en France a évoqué des échanges avec les services de renseignement marocains portant sur un montant de « 60 à 80 millions d’euros » pour l’acquisition de Pegasus, selon un tweet de Forbidden Stories.
Des cibles françaises identifiées
L’enquête révèle que des journalistes français ont été surveillés par les services marocains. Edwy Plenel et Lenaïg Bredoux, tous deux de Mediapart, figurent parmi les cibles identifiées, selon The Guardian. Cette dimension transfrontalière de la surveillance marocaine a conduit Radio France à qualifier l’affaire d’espionnage de « citoyens et dirigeants français ».
Les opposants politiques marocains, en exil ou sur le territoire national, constituent l’autre catégorie principale de personnes ciblées. Les documents analysés montrent une approche systématique du renseignement d’origine électromagnétique (ROEM) appliquée aux voix critiques du régime.
Contexte au Maroc
Le royaume chérifien entretient depuis des années une relation ambiguë avec la liberté de la presse et l’opposition politique. Le Maroc se classe régulièrement dans le dernier tiers du classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières. Le pays a connu plusieurs affaires d’espionnage numérique ces dernières années, mais le témoignage d’un agent actif - même sous pseudonyme - représente une première.
La DGST, principal service de renseignement intérieur marocain, dispose de moyens techniques importants et entretient des partenariats avec des entreprises de cybersurveillance occidentales et israéliennes. L’affaire Pegasus avait déjà éclaboussé Rabat en 2021, lorsqu’une première enquête internationale avait révélé l’utilisation du logiciel espion contre des personnalités marocaines et étrangères.
Implications pour la France
La surveillance de ressortissants français par un État étranger soulève des questions diplomatiques et judiciaires. La France et le Maroc entretiennent des relations historiques complexes, oscillant entre coopération économique étroite et tensions récurrentes sur les questions de droits humains et de sécurité. Paris n’a pas encore réagi officiellement à ces nouvelles révélations.
Les autorités judiciaires françaises avaient ouvert une enquête préliminaire en 2021 après les premières révélations sur Pegasus. L’enquête actuelle, plus documentée et s’appuyant sur un témoignage direct, pourrait relancer les investigations.
Une enquête collaborative de grande ampleur
Le consortium réuni par Forbidden Stories illustre la montée en puissance du journalisme d’investigation collaboratif face aux États autoritaires dotés de moyens technologiques sophistiqués. Les 14 rédactions impliquées ont croisé leurs sources et expertises techniques pour authentifier les révélations de Safir. Le Security Lab d’Amnesty International a apporté son expertise forensique pour analyser les traces numériques et valider l’usage des outils décrits.
Cette méthode de travail, déjà éprouvée lors du projet Pegasus en 2021 ou des Panama Papers, permet de mutualiser les risques juridiques et de garantir la robustesse des informations publiées face aux démentis attendus des autorités concernées.
Rabat n’avait pas réagi publiquement aux révélations à l’heure de la publication de l’enquête. Les prochaines semaines diront si ces révélations entraînent des conséquences diplomatiques ou judiciaires pour le royaume, et si d’autres témoignages d’agents viendront compléter le tableau dressé par Safir.
