Le Maroc a bien utilisé Pegasus : nouvelles preuves d’espionnage
Une enquête de Forbidden Stories et Radio France révèle que Rabat a espionné des responsables français et espagnols depuis 2017, malgré ses dénégations.
Le Maroc a bel et bien utilisé le logiciel espion Pegasus pour surveiller des personnalités étrangères, selon de nouvelles révélations de Forbidden Stories et de la Cellule investigation de Radio France. Parmi les cibles le ministre français Sébastien Lecornu et le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez.
L'essentiel
Ce qu'il faut retenir
- Le Maroc utilise Pegasus depuis 2017, acquisition facilitée par les Émirats arabes unis selon un ancien agent de la DGST
- Sébastien Lecornu, alors ministre des Collectivités territoriales, ciblé en juillet 2019, effectue actuellement une visite officielle au Maroc
- Les téléphones du Premier ministre espagnol Pedro Sánchez et de la ministre Margarita Robles infectés en mai et juin 2021
- La France a envisagé d'acheter Pegasus en 2019 avant d'y renoncer, Mediapart victime de cet espionnage
- Le Maroc nie et a annoncé en janvier 2026 des actions en justice devant les tribunaux espagnols
Le Maroc a utilisé le logiciel espion Pegasus dès 2017, selon les révélations d’un ancien agent de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) marocaine, recueillies par Forbidden Stories et Amnesty International. Ces nouvelles preuves contredisent les dénégations persistantes de Rabat, qui nie depuis 2021 avoir eu recours à cet outil de surveillance développé par la société israélienne NSO Group.
L’acquisition de Pegasus aurait été facilitée par les Émirats arabes unis, selon le témoignage de cet agent surnommé « Safir », rapporte la Cellule investigation de Radio France. Le logiciel a permis d’infecter les téléphones de personnalités françaises et espagnoles, dans une opération d’espionnage à grande échelle.
Sébastien Lecornu visé en 2019, alors qu’il est au Maroc
Le ministre des Armées Sébastien Lecornu a été ciblé par Pegasus en juillet 2019, lorsqu’il occupait le poste de ministre des Collectivités territoriales, révèle l’enquête. Le timing de cette révélation est particulièrement sensible : Lecornu effectue actuellement une visite officielle au Maroc.
Selon la Cellule investigation de Radio France, le téléphone du ministre aurait été infecté durant cette période, permettant aux services marocains d’accéder à ses communications, messages et données personnelles. Cette surveillance ciblée d’un membre du gouvernement français soulève des questions diplomatiques alors que Paris et Rabat entretiennent des relations étroites, notamment dans les domaines sécuritaire et économique.
L’Espagne également dans le viseur
L’Espagne a payé un prix encore plus lourd. Les téléphones du Premier ministre Pedro Sánchez et de la ministre de la Défense Margarita Robles ont été infectés par Pegasus en mai et juin 2021, selon les analyses techniques menées par Amnesty International et Citizen Lab. Ces infections sont survenues dans un contexte de crise diplomatique entre Madrid et Rabat, après que l’Espagne a accueilli le leader du Front Polisario, Brahim Ghali, pour des soins médicaux.
Le gouvernement espagnol avait alors officiellement accusé le Maroc d’être à l’origine de ces piratages, provoquant une tension majeure entre les deux pays. Rabat a toujours nié ces accusations et a annoncé en janvier 2026 qu’il engagerait des actions en justice devant les tribunaux espagnols pour diffamation.
La France a envisagé d’acheter Pegasus
L’enquête révèle un détail embarrassant pour Paris : la France a elle-même envisagé en 2019 d’acquérir le logiciel Pegasus, avant d’y renoncer officiellement. Cette information, rapportée par Edwy Plenel, directeur de Mediapart, jette une lumière crue sur l’ambiguïté des démocraties occidentales face à ces outils de surveillance.
Mediapart a d’ailleurs été victime de cet espionnage, selon Plenel. Le média d’investigation français, connu pour ses révélations embarrassantes pour plusieurs gouvernements, figurait parmi les cibles du logiciel. Les raisons de l’abandon du projet d’achat par la France n’ont pas été précisées à ce stade.
Un arsenal de surveillance massif
L’enquête de Forbidden Stories, menée avec plusieurs médias internationaux dont The Guardian et Radio France, documente l’arsenal déployé par les renseignements intérieurs marocains contre les voix critiques envers le Royaume. Pegasus permet d’infiltrer un smartphone à distance, sans que l’utilisateur ne clique sur un lien suspect, en exploitant des failles de sécurité dans iOS et Android.
Une fois installé, le logiciel donne accès à l’intégralité du contenu du téléphone : messages, emails, contacts, photos, géolocalisation en temps réel, et même la possibilité d’activer à distance le micro et la caméra. Cette technologie transforme le smartphone en dispositif de surveillance permanent.
Les services marocains ont ciblé un large éventail de profils : responsables politiques étrangers, journalistes, militants des droits humains et opposants au régime. Le nombre exact de personnes espionnées reste à ce jour inconnu, mais les projets précédents menés par Forbidden Stories, notamment le « Pegasus Project » en 2021, avaient révélé des dizaines de milliers de numéros ciblés.
Contexte au Maroc
Le Maroc est un acteur clé de la stabilité régionale en Afrique du Nord, avec une population de 37 millions d’habitants. Le royaume entretient des relations stratégiques avec l’Union européenne, notamment pour la gestion des flux migratoires et la coopération antiterroriste. Cette position lui confère une influence diplomatique importante, que Rabat n’hésite pas à utiliser.
Les accusations d’espionnage via Pegasus ne sont pas nouvelles pour le Maroc. En 2021, le consortium de médias du « Pegasus Project » avait déjà impliqué les services marocains dans la surveillance de milliers de personnes, dont le président français Emmanuel Macron. Rabat avait alors fermement démenti et menacé de poursuites judiciaires.
La DGST, héritière de la Direction de la surveillance du territoire créée en 1973, est l’un des piliers du renseignement marocain. Placée sous l’autorité directe du roi, elle est chargée de la sécurité intérieure et de la contre-ingérence. Le témoignage de l’ancien agent « Safir » constitue une rare brèche dans l’opacité qui entoure les activités de cette institution.
Dénégations et bataille juridique
Face à ces nouvelles révélations, le Maroc maintient sa ligne de défense : négation totale et menaces judiciaires. En janvier 2026, le royaume a annoncé qu’il engagerait des actions en justice devant les tribunaux espagnols contre les médias et organisations ayant publié des accusations d’espionnage.
Cette stratégie juridique vise à dissuader les enquêtes journalistiques et à préserver l’image du royaume. Mais les preuves techniques accumulées par Amnesty International et Citizen Lab, deux organisations reconnues pour leur expertise en cybersécurité, rendent ces dénégations de plus en plus difficiles à soutenir.
NSO Group, le fabricant israélien de Pegasus, affirme de son côté ne vendre son logiciel qu’à des gouvernements pour lutter contre le terrorisme et la criminalité grave, et prétend mettre fin aux contrats en cas d’abus. La réalité documentée par les enquêtes successives contredit largement ce discours.
Ces révélations tombent à un moment délicat pour les relations franco-marocaines. La visite de Sébastien Lecornu vise à renforcer la coopération militaire entre les deux pays, notamment dans le domaine de l’industrie de défense. Les questions sur l’espionnage dont il a été victime risquent de planer sur ces discussions.
