Mayotte : M’toro Chamou dénonce les limites de l’opération Kingia
Le chanteur mahorais estime que les renforts policiers créent une pression sur toute la population sans s'attaquer aux racines de la délinquance
Lancée le 7 avril 2026, l'opération Kingia s'est achevée fin mai. Le chanteur M'toro Chamou a pris la parole dans Mayotte Hebdo le 1er juin pour dénoncer une opération qui, selon lui, « oppresse » les Mahorais sans traiter les causes profondes de l'insécurité.
L’essentiel
- Opération : Kingia lancée le 7 avril 2026 par l’État, terminée vers le 28-29 mai, avec notamment +49 policiers de l’Hexagone déployés à Mayotte.
- Démolitions : 72 cases détruites lors d’une opération à Moya (Petite-Terre) les 29-30 mai ; total estimé à environ 400 habitations précaires rasées.
- Critique publique : M’toro Chamou dénonce le 1er juin 2026 dans Mayotte Hebdo une « pression insoutenable » sur l’ensemble de la population mahoraise.
- Poursuite annoncée : Le préfet Frédéric Poisot a déclaré vouloir continuer les démolitions « même en dehors de Kingia ».
- Population : Mayotte compte environ 329 000 habitants au 1er janvier 2025, selon l’INSEE.
Un « coup de gueule » dans Mayotte Hebdo
Le 1er juin 2026, Mayotte Hebdo publie une tribune signée M’toro Chamou, chanteur mahorais né en 1974 à Mamoudzou. Le titre ne laisse pas de place au doute : « Les Mahorais sont oppressés par l’État ». Le musicien, figure connue du paysage culturel de l’île, cible directement l’opération Kingia et ses méthodes.
Selon lui, le renforcement des effectifs de police et de gendarmerie ainsi que les contrôles intensifiés - contrôles routiers, opérations CODAF - exercent une « pression insoutenable » sur l’ensemble de la population mahoraise. Pas seulement sur les délinquants. L’État, estime-t-il, ne s’attaque pas aux causes profondes de l’insécurité.
Le compte X de SpaceDromCom a relayé la déclaration dans les heures suivant la publication :
Ce qu’était l’opération Kingia
Kingia - « protéger » en shimaoré - a été lancée officiellement le 7 avril 2026 par la préfecture de Mayotte. Objectifs affichés : délinquance, immigration irrégulière, habitat informel, économie informelle. L’État a déployé, entre autres, 49 policiers supplémentaires venus de l’Hexagone, selon la préfecture.
L’opération s’est terminée vers le 28-29 mai 2026. Des bilans intermédiaires publiés par les autorités ont fait état de résultats « au-delà des objectifs » selon certains médias locaux, notamment Le Journal de Mayotte, citant des chiffres d’interpellations et de saisies.
Sur le volet démolitions, le préfet Frédéric Poisot - nommé en avril 2026 en remplacement de François-Xavier Bieuville - a conduit une opération de décasage à Moya, en Petite-Terre, les 29-30 mai : 72 habitations précaires détruites, entre 150 et 330 personnes concernées selon les sources. Le total des démolitions réalisées pendant Kingia avoisine les 400 cases.
Le préfet veut continuer après Kingia
Sur les lieux du décasage de Moya, Frédéric Poisot a été clair, selon Outremers360 et La 1ère Mayotte : « Je souhaite que ces opérations continuent même en dehors de Kingia. » Une déclaration qui confirme que la fin de l’opération ne marque pas un arrêt de la politique de démolition des bidonvilles.
Cette posture tranche avec les critiques formulées par des ONG. Des organisations dont l’UNICEF et Human Rights Watch ont alerté sur les impacts des opérations pour les enfants et les familles vulnérables. Dans un message relayé sur X, HRW a rappelé que « les impératifs de sécurité ne sauraient justifier des interventions qui exposent davantage les enfants et les familles les plus vulnérables à des ruptures de droits et de protection ».
Contexte dans le département (976 - Mayotte)
Mayotte compte environ 329 000 habitants au 1er janvier 2025, selon l’INSEE - une croissance estimée à +2,8 % par rapport à 2024, dans un contexte post-cyclone Chido (décembre 2024) qui a contraint à un recensement exhaustif entre fin novembre 2025 et janvier 2026.
Kingia s’inscrit dans une séquence d’opérations sécuritaires récurrentes : Wuambushu (lancée en avril 2023, environ 400 cases détruites sur un objectif initial de 1 000 à 1 250, avec une baisse de 10 % des violences revendiquée par le ministre à l’époque) et Place nette Mayotte (avril-juillet 2024). À chaque cycle, le même débat resurgit : les opérations traitent-elles les symptômes ou les causes ?
Sur l’île, la tension entre nécessité d’ordre public et conditions de vie des populations précaires reste structurelle. Des blocages de route et des affrontements avec les gendarmes ont encore eu lieu récemment à Tsararano, signe que l’instabilité ne se limite pas aux grandes opérations d’État. Un cambriolage de la mairie annexe de Koungou dans la nuit du 29 mai a également alimenté un sentiment d’insécurité persistant.
Une critique qui pointe vers le fond
M’toro Chamou ne conteste pas la nécessité d’agir contre la délinquance. Son argument porte sur la méthode : des opérations qui, selon lui, font pression sur tous les Mahorais sans distinction, au lieu de cibler précisément les causes - pauvreté, manque d’équipements, absence de perspectives pour la jeunesse. Les causes profondes que les bilans chiffrés d’interpellations ne mesurent pas.
Sa prise de parole intervient au moment où le SMIC à Mayotte vient d’être revalorisé à 9,56 € brut de l’heure au 1er juin 2026, dans un département où les écarts de niveau de vie restent parmi les plus marqués de France.
La préfecture n’a pas répondu publiquement aux déclarations de M’toro Chamou à la date de publication de cet article. Le préfet Poisot a annoncé la poursuite des démolitions sans fixer de calendrier précis pour la prochaine opération.
Sources
- Mayotte Hebdo : Coup de gueule de M'toro Chamou : « Les Mahorais sont oppressés par l'Etat »
- Préfecture de Mayotte : L'État lance une opération d'envergure pour renforcer la sécurité des Mahorais : Kingia
- Outremers360 : Le Préfet de Mayotte réaffirme sa volonté de poursuivre les démolitions au-delà de l'opération Kingia
- France info La 1ère Mayotte : "Je souhaite que ces opérations continuent même en dehors de Kingia", affirme le préfet de Mayotte