Meta brevète une IA posthume capable de gérer les comptes de personnes décédées

Déposé en 2023 et accordé en décembre 2025, ce brevet controversé permettrait de simuler l'activité en ligne après la mort

Meta brevète une IA posthume capable de gérer les comptes de personnes décédées
Siège social de Meta avec logos des applications principales Nathalie Rousselin / INFO.FR (img2img)

En décembre 2025, Meta a obtenu un brevet décrivant une intelligence artificielle capable de maintenir actif le compte d'une personne décédée en reproduisant son comportement numérique. Cette technologie, qui s'inscrit dans le domaine émergent des « grief tech », pourrait publier, commenter et même passer des appels vidéo au nom du défunt. Bien que l'entreprise affirme ne pas vouloir déployer ce système, ce brevet relance le débat sur l'héritage numérique et les frontières entre mémoire et exploitation commerciale des données personnelles.

L'essentiel — les faits vérifiés
  • Meta a obtenu en décembre 2025 un brevet déposé en 2023 décrivant une IA capable de simuler l'activité en ligne d'utilisateurs décédés en reproduisant leur comportement numérique
  • La technologie pourrait publier, commenter, liker et même passer des appels vidéo en imitant le style et les habitudes de communication de la personne disparue
  • Meta justifie ce système par le besoin de maintenir l'expérience utilisateur des autres membres, l'absence créant un « vide dans le flux » selon l'entreprise
  • Un porte-parole affirme que Meta n'a « pas l'intention de donner suite » à ce projet, malgré l'obtention officielle du brevet fin 2025
  • Ce brevet soulève des questions majeures sur le consentement post-mortem, la propriété des données des défunts et les risques d'exploitation commerciale de l'identité numérique

Décembre 2025 marque une étape troublante dans l’histoire de Meta. La maison-mère de Facebook, Instagram et WhatsApp s’est vue accorder un brevet déposé en 2023, décrivant un système d’intelligence artificielle capable de simuler l’activité en ligne d’un utilisateur absent ou décédé. Selon Numerama, qui a révélé cette information le 13 février 2026, le modèle pourrait répondre aux publications, liker des contenus et même simuler des appels audio ou vidéo, comme si la personne était toujours présente.

L’entreprise justifie cette innovation par un argument surprenant : l’absence d’un internaute, temporaire ou définitive, affecterait l’expérience utilisateur des autres membres du réseau social. Pour combler ce vide dans le flux d’actualités, Meta envisage la création d’un clone numérique alimenté par les données personnelles historiques de l’utilisateur. Le Café du Geek précise que cette technologie permettrait de « maintenir une continuité numérique », transformant ainsi la mort en simple interruption technique.

Une technologie au cœur des « grief tech »

Ce brevet s’inscrit dans un secteur en pleine expansion : les « grief tech », ou technologies de deuil. Ces outils prétendent adoucir la perte d’un proche en créant des versions virtuelles capables d’interagir indéfiniment. Des applications comme Replika, fondée en 2017 par Eugenia Kuyda après la mort d’un ami, proposent déjà de recréer des personnes disparues sous forme de chatbots nourris de milliers de messages.

Mais l’entrée d’un géant comme Meta dans ce domaine change radicalement la donne. Avec ses 3 milliards d’utilisateurs actifs mensuels sur Facebook seul, l’entreprise dispose d’une masse de données personnelles sans précédent. Le brevet décrit l’utilisation d’un modèle de langage de grande taille capable d’analyser des années d’historique : publications, commentaires, réactions, messages privés, photos partagées. L’IA pourrait ainsi reproduire non seulement le style d’écriture, mais aussi les opinions, les centres d’intérêt et même les habitudes de communication de l’utilisateur.

Selon Business Insider, cité par Numerama, la technologie irait jusqu’à simuler des appels audio ou vidéo, créant une présence virtuelle presque indiscernable de la réalité. Une perspective qui soulève des questions vertigineuses sur l’authenticité des interactions sociales en ligne.

Meta affirme ne pas vouloir déployer le système

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Face à la controverse naissante, un porte-parole de Meta a rapidement réagi. L’entreprise affirme n’avoir « pas l’intention de donner suite » à ce projet, comme l’a rapporté Numerama dans son article du 13 février. Cette déclaration laisse pourtant perplexe : pourquoi déposer un brevet aussi détaillé en 2023 et le faire valider en 2025 si aucune application concrète n’est envisagée ?

Les observateurs du secteur technologique y voient une stratégie classique de protection intellectuelle. En brevetant cette technologie, Meta s’assure de contrôler un domaine potentiellement lucratif, même si l’opinion publique n’est pas encore prête à l’accepter. L’histoire récente de l’entreprise montre que les déclarations d’intention peuvent évoluer : le metavers, présenté comme l’avenir de Meta en 2021, a vu ses investissements considérablement réduits face aux résultats décevants.

Le Café du Geek souligne que ce type de technologie n’est pas totalement inédit, mais que l’échelle envisagée par Meta transforme radicalement la question. Là où Replika propose un service opt-in limité, Meta pourrait théoriquement activer ce système pour des centaines de millions d’utilisateurs, créant une population de « fantômes numériques » interagissant avec les vivants.

Questions éthiques et juridiques vertigineuses

Le brevet de Meta soulève des interrogations fondamentales sur le consentement post-mortem. Comment s’assurer qu’une personne accepte que son identité numérique survive à sa mort ? Qui contrôle ce clone virtuel : la famille, les héritiers, ou Meta elle-même ? Et surtout, qui possède les contenus générés par cette IA après le décès de l’utilisateur original ?

La législation actuelle reste largement inadaptée à ces questions. En France, le Règlement général sur la protection des données (RGPD) permet aux utilisateurs de définir des directives concernant leurs données après leur mort, mais ne prévoit pas le cas d’une IA continuant à produire du contenu en leur nom. Aux États-Unis, où Meta est basé, le cadre juridique est encore plus flou.

Au-delà des aspects légaux, c’est toute notre conception de l’identité et de la mort qui se trouve questionnée. Le Café du Geek pose la question essentielle : « Faut-il accepter que nos profils deviennent des entités autonomes, capables de continuer à interagir indéfiniment ? Ou faut-il préserver l’idée que la mort marque une fin, y compris dans l’espace virtuel ? »

Les implications commerciales sont également considérables. Meta tire l’essentiel de ses revenus de la publicité ciblée, qui repose sur l’analyse des comportements en ligne. Des comptes maintenus actifs artificiellement augmenteraient mécaniquement le nombre d’utilisateurs et les interactions, gonflant ainsi la valeur publicitaire de la plateforme. Certains experts redoutent une instrumentalisation des données personnelles des défunts à des fins purement mercantiles.

Un contexte de transformation profonde chez Meta

Ce brevet intervient dans une période de bouleversements pour Meta. En novembre 2025, Futura Sciences révélait le départ de Yann LeCun, scientifique en chef de l’IA chez Meta depuis 12 ans et lauréat du prix Turing 2018. Le chercheur français a quitté l’entreprise pour fonder sa propre startup, en désaccord avec l’orientation prise par Meta sur les grands modèles de langage.

LeCun travaillait sur un modèle alternatif baptisé Jepa (Joint Embedding Predictive Architecture), visant à créer des systèmes « capables de comprendre le monde physique, dotés d’une mémoire persistante, capables de raisonner et de planifier des séquences d’actions complexes », selon ses propres mots rapportés par Futura Sciences. Son départ témoigne des tensions internes sur la stratégie d’intelligence artificielle de Meta.

Parallèlement, Meta fait face à des défis juridiques sur d’autres fronts. En janvier 2026, Acuité rapportait une plainte de Solos Technology accusant Meta et EssilorLuxottica de violation de brevets sur les lunettes connectées Ray-Ban Meta, avec des dommages réclamés se chiffrant en milliards de dollars. L’entreprise multiplie également les dépôts de brevets dans des domaines variés, de la réalité virtuelle à la publicité personnalisée.

L’avenir incertain de l’identité numérique

Le débat ouvert par ce brevet dépasse largement le cadre technologique. Il interroge notre rapport collectif à la mort, à la mémoire et à l’héritage. Traditionnellement, les sociétés humaines ont développé des rituels et des pratiques pour honorer les défunts tout en marquant clairement la séparation entre les vivants et les morts. Les cimetières, les monuments, les cérémonies funéraires créent des espaces dédiés au souvenir, distincts de l’espace des vivants.

Les réseaux sociaux ont déjà commencé à brouiller ces frontières. Facebook propose depuis plusieurs années de transformer les profils de personnes décédées en « comptes de commémoration », où les proches peuvent continuer à partager des souvenirs. Mais ces comptes restent figés, marqués par l’absence. L’IA de Meta franchirait un seuil radicalement différent : non plus commémorer, mais simuler une présence active.

Pour certains, cette technologie pourrait offrir un réconfort dans le deuil, permettant de « garder un lien » avec les disparus, comme le note Le Café du Geek. Pour d’autres, elle représente une manipulation émotionnelle inacceptable, exploitant la vulnérabilité des personnes endeuillées. Le risque psychologique n’est pas négligeable : comment faire son deuil si la personne continue à répondre à vos messages ?

« Ce dilemme illustre les tensions entre innovation et respect des individus. De plus, cela montre que l’avenir des réseaux sociaux ne se limite plus à la vie terrestre », conclut Le Café du Geek.

La question reste ouverte : Meta déploiera-t-il finalement cette technologie malgré ses dénégations actuelles ? L’acceptation sociale évoluera-t-elle au point de normaliser ces « fantômes numériques » ? Une chose est certaine : le brevet de décembre 2025 marque une étape symbolique dans la numérisation de l’existence humaine, y compris au-delà de la mort biologique. Les prochaines années diront si cette frontière ultime sera effectivement franchie, et à quel prix pour notre humanité.

Sources

  • Numerama (13 février 2026)
  • Le Café du Geek (17 février 2026)
  • Business Insider via Numerama (13 février 2026)
  • Futura Sciences (20 novembre 2025)
  • Acuité (26 janvier 2026)
Nathalie Rousselin

Nathalie Rousselin

Reporter et journaliste d'investigation. Parcours en sciences sociales et journalisme de terrain. Expertise dans le traitement des faits de société et les enquêtes de fond. Expérience en presse quotidienne régionale. Rejoint INFO.FR pour couvrir l'actualité société et les faits divers.

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