Minelli en redressement judiciaire : la mode française décimée
Deuxième passage au tribunal en trois ans pour l'enseigne de chaussures, symptôme d'une crise structurelle qui emporte le commerce de mode français.
Minelli retombe en redressement judiciaire. 71 % des emplois supprimés, 4 M€ de pertes annuelles : le modèle de reprise du commerce de mode est mort.
- Minelli a perdu 71 % de ses effectifs lors de sa reprise en 2024, passant de 600 à 171 salariés, pour retomber en cessation de paiements en mars 2026.
- L'enseigne affiche un chiffre d'affaires stagnant à 22 millions d'euros et des pertes nettes de 3,7 millions sur son dernier exercice.
- 45 000 emplois ont disparu du secteur de l'habillement français en dix ans selon l'Alliance du commerce.
- En 2025, la France a enregistré 69 957 procédures collectives — un record depuis plus d'une décennie selon Altares.
Le patient zéro rechute
Premier redressement judiciaire en septembre 2023, devant le tribunal de commerce de Marseille. Reprise début 2024 par un trio d’investisseurs associés à la marque Mes Demoiselles Paris. Nouvelle entité baptisée « Maison Minelli ». Promesse de renouveau. Montée en gamme. Rationalisation du réseau.
Les chiffres racontent une autre histoire.
Premier exercice de Maison Minelli : 22 millions d’euros de chiffre d’affaires, 4,2 millions de perte nette. Exercice suivant (2024-2025) : 22 millions de ventes, 3,7 millions de perte nette. Deux années consécutives de pertes abyssales pour un chiffre d’affaires qui stagne. Le jugement de sauvegarde de septembre 2025, cité par l’AFP, pointait déjà le problème : « une dizaine de boutiques reprises s’avèrent être déficitaires. »
La direction affiche aujourd’hui un plan : fermer les boutiques qui perdent de l’argent, poursuivre la montée en gamme. Le même discours qu’en 2024. Avec 171 salariés au compteur, contre 600 avant la reprise.
La propagation : un secteur entier contaminé
Minelli n’est pas un accident. C’est un symptôme.
La liste des enseignes de mode et d’habillement passées par la case tribunal depuis 2024 ressemble à un bulletin de guerre. Jennyfer, liquidée en mai 2025 avant d’être partiellement reprise par le groupe Beaumanoir. Naf Naf. Zapa. Christine Laure. Claire’s. Okaïdi. Jott. Et plus récemment IKKS, avec ses 600 salariés et environ 180 millions d’euros de chiffre d’affaires, entrée à son tour en procédure collective.
Le point commun : des marques installées, connues du grand public, avec des réseaux de boutiques physiques hérités d’une époque révolue. Celle où le centre-ville et le centre commercial suffisaient à faire tourner une enseigne.
Les chiffres de la contagion
Les données de l’Alliance du commerce sont sans appel. En dix ans, le secteur a perdu plus de 45 000 emplois et 1 350 établissements. Depuis 2019, les enseignes de l’habillement ont vu disparaître 20 % de leurs magasins en France. Un cinquième du parc. En six ans.
Le phénomène s’accélère. Selon le cabinet Altares, 69 957 procédures collectives ont été ouvertes en 2025, en hausse de 3,1 % par rapport à 2024. Un niveau inédit depuis plus d’une décennie. Le commerce représente une défaillance sur cinq, avec 3 007 ouvertures au troisième trimestre 2025. Les PME et ETI de 100 salariés et au-delà sont particulièrement touchées : 236 défaillances en 2025, soit +18,6 %, un record. Au total, 267 000 emplois sont directement menacés.
Le segment cuir et chaussure, celui de Minelli, subit une pression concurrentielle spécifique. L’habillement dans son ensemble enregistre +5 % de défaillances.
Les causes profondes : trois virus simultanés
Le choc Shein-Temu
L’ultra-fast-fashion chinoise a redistribué les cartes du prix. Shein et Temu proposent chaussures et accessoires à des tarifs contre lesquels une enseigne française avec boutiques, loyers, salariés et charges sociales ne peut tout simplement pas rivaliser. La montée en gamme, stratégie affichée par Minelli, suppose une clientèle prête à payer davantage. Dans un contexte où les Français retirent massivement leur épargne du Livret A , 2,6 milliards d’euros en deux mois début 2026 , cette hypothèse est fragile.
L’effet Vinted
Vinted est devenu le premier vendeur de vêtements en France. Le marché de la seconde main ne cannibalise pas seulement les volumes : il modifie la perception de la valeur. Pourquoi acheter une paire de bottines neuves à 130 euros quand on en trouve une à 35 euros, portée deux fois, livrée en trois jours ? Pour une marque comme Minelli, positionnée milieu de gamme, l’étau est mortel. Trop chère face à Shein. Pas assez désirable face au luxe. Concurrencée sur son propre terrain par l’occasion.
Le boulet immobilier
Les réseaux de boutiques physiques, autrefois atout majeur, sont devenus un passif. Loyers commerciaux rigides, baux difficiles à renégocier, fréquentation en baisse dans les centres-villes moyens. La « dizaine de boutiques déficitaires » identifiée chez Minelli n’est pas un problème de gestion. C’est un problème structurel que partagent toutes les enseignes du secteur.
[CHRONO:La chute de Minelli : chronologie d’un double naufrage
, 1973 | Création de Minelli, spécialiste chaussures et maroquinerie pour femmes
, Septembre 2023 | Premier redressement judiciaire (tribunal de commerce de Marseille)
, Début 2024 | Reprise par trois investisseurs et Mes Demoiselles Paris, création de « Maison Minelli ». Effectifs réduits de 600 à moins de 200
, 2024-2025 | Premier exercice : 22 M€ de CA, 4,2 M€ de perte nette. Deuxième exercice : 22 M€ de CA, 3,7 M€ de perte nette
, Septembre 2025 | Placement en procédure de sauvegarde (pas encore cessation de paiements)
, Mars 2026 | Conversion en redressement judiciaire. Cessation de paiements confirmée. 171 salariés
[/CHRONO

Le modèle de reprise en procès
Ce que le dossier Minelli révèle dépasse le cas d’une enseigne de chaussures en difficulté. Il expose la faillite d’un modèle de reprise devenu réflexe dans le commerce français.
Le schéma est rodé. Une enseigne tombe. Des repreneurs se présentent. On taille dans les effectifs , ici, 70 % des postes supprimés. On ferme des magasins. On promet une montée en gamme et un virage digital. Le tribunal valide. Les médias saluent le sauvetage de la marque. Deux ans plus tard, rebelote.
Le problème n’est pas l’exécution. Le problème, c’est le diagnostic. On a traité Minelli comme un patient souffrant d’un excès de coûts. La maladie était ailleurs : un positionnement prix devenu intenable, une transformation digitale jamais menée à son terme, un modèle de distribution physique obsolète face aux plateformes.
Sacrifier 430 emplois pour stabiliser un chiffre d’affaires à 22 millions d’euros , et continuer à perdre près de 4 millions par an , n’est pas un plan de sauvetage. C’est un sursis. Les repreneurs ont acheté du temps, pas une solution.
La vraie question n’est plus de savoir si Minelli survivra. Elle est de savoir combien d’enseignes françaises de mode vont encore s’engouffrer dans le même schéma , reprise à bas coût, compression sociale, promesse de repositionnement , avant d’admettre que le modèle lui-même est mort.
Avec 267 000 emplois menacés par les défaillances d’entreprises en 2025 et un secteur de l’habillement qui perd un magasin sur cinq en six ans, la contagion n’en est plus à ses débuts.
Sources
- Le Monde (6 avril 2026) - https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/04/06/la-marque-de-chaussures-minelli-de-nouveau-placee-en-redressement-judiciaire_6676969_3234.html
- Challenges (2 octobre 2025) - https://www.challenges.fr/entreprise/commerce-et-distribution/la-tempete-shein-emporte-lenseigne-de-mode-ikks-et-le-chausseur-minelli_626445
- Le Figaro (2 octobre 2025) - https://www.lefigaro.fr/flash-eco/minelli-place-en-procedure-de-sauvegarde-un-an-apres-son-rachat-20251002
- LSA Conso (15 octobre 2025) - https://www.lsa-conso.fr/claire-s-minelli-zapa-20-des-defaillances-d-entreprises-concernent-le-commerce,462726
- FashionUnited (10 février 2026) - https://fashionunited.fr/actualite/business/defaillances-dentreprises-pourquoi-la-mode-francaise-paie-le-prix-fort-en-2025/2026021040691