Myopie : 37,8% des Français touchés, 60% en 2050 selon les projections

Un trouble visuel qui a triplé depuis 1950, porté par les écrans et le manque d'exposition à la lumière naturelle

Myopie : 37,8% des Français touchés, 60% en 2050 selon les projections
Enfant portant des lunettes utilisant un smartphone en intérieur, symbolisant la myopie infantile Nathalie Rousselin / INFO.FR

En l'espace de 70 ans, la proportion de myopes en France est passée de 15% en 1950 à 40% en 2020. Et les projections sont alarmantes : 60% des Français devraient être concernés d'ici 2050. Cette progression fulgurante, qui touche particulièrement les enfants dès l'âge de 7 ans, s'explique par des facteurs environnementaux liés au mode de vie moderne. Les ophtalmologistes tirent la sonnette d'alarme sur cette épidémie silencieuse qui menace la santé visuelle des générations futures.

L'essentiel

  • La proportion de myopes en France est passée de 15% en 1950 à 40% en 2020, avec une projection à 60% en 2050, soit une multiplication par 4 en un siècle
  • Plus de 20% des enfants-adolescents français sont actuellement myopes, avec 33,1% des 7-9 ans progressant de plus de -0,50 dioptrie par an selon l'étude du CHU de Poitiers sur 130 000 enfants
  • 66% des Français ignorent que la faible exposition à la lumière naturelle favorise la myopie, et 74% méconnaissent l'impact du temps de lecture quotidien
  • Les enfants de 3-6 ans passent en moyenne 3h29 par jour sur écrans et livres, chiffre qui grimpe à 6h54 pour les 11-13 ans, favorisant la vision de près au détriment de l'exposition extérieure
  • Les verres freinateurs DIMS ont montré une efficacité avec une progression de seulement -0,32 dioptrie sur 24 mois contre plus de -1 dioptrie normalement, mais leur remboursement reste limité malgré leur inscription sur la LPPR

Dans les cabinets d’ophtalmologie français, le constat est sans appel : la myopie gagne du terrain à une vitesse vertigineuse. Les chiffres révélés par RTL sont édifiants. Dans les années 1980, environ 20% des adultes étaient myopes. Aujourd’hui, la proportion a doublé pour atteindre 40% de la population adulte. Plus inquiétant encore : selon les projections scientifiques, 60% des Français seront myopes en 2050, transformant ce trouble de la vision en véritable enjeu de santé publique.

3 chiffres qui résument tout

La progression de la myopie en France suit une courbe exponentielle qui interpelle les spécialistes. En 1950, seuls 15% des Français étaient myopes. Sept décennies plus tard, ce chiffre a été multiplié par 2,67 pour atteindre 40% en 2020. Et les modèles prédictifs annoncent une augmentation de 50% supplémentaires d’ici 2050. Cette dynamique épidémique n’est pas propre à l’Hexagone : TF1 Info rapporte que 40% de la population mondiale est désormais myope, un chiffre qui pourrait grimper à 50% d’ici trois décennies.

Comme le souligne Ramin Tadayoni, chef de service d’ophtalmologie à l’Hôpital Fondation Adolphe de Rothschild, cité par TF1 Info :

« Nous avons un décalage de quinze ans avec l’Asie »

. Cette observation révèle que l’Europe suit la trajectoire asiatique, où la myopie atteint déjà des proportions alarmantes, avec des taux dépassant 80% chez les jeunes adultes dans certaines métropoles comme Séoul ou Singapour.

Les enfants sont en première ligne de cette épidémie. Une étude prospective française menée par le Pr Nicolas Leveziel au CHU de Poitiers, portant sur plus de 130 000 enfants entre 2013 et 2019 et relayée par Medscape, révèle que plus de 20% des enfants-adolescents français sont actuellement touchés. Plus préoccupant encore : la proportion d’enfants progressant de plus de -0,50 dioptrie par an atteint 33,1% dans le groupe des 7-9 ans et 29,4% chez les 10-12 ans.

Le pattern invisible

Derrière cette explosion des cas de myopie se cache un bouleversement radical de nos modes de vie. Esther Blumen Ohana, vice-présidente du syndicat national des ophtalmologistes, explique dans RTL :

« L’espèce humaine a été fabriquée par la nature pour solliciter sa vision de loin. Or, avec la vie moderne, de plus en plus tôt, les enfants sont exposés à la lecture, aux téléphones ou encore aux tablettes »

. Cette sollicitation précoce et intensive de la vision de près favorise l’allongement excessif du globe oculaire, mécanisme physiopathologique central de la myopie.

Pourtant, selon une enquête Ipsos réalisée en juin 2022, la méconnaissance des facteurs de risque reste massive. Si 68% des Français identifient le temps passé devant les écrans comme un facteur aggravant, 66% ignorent que la faible exposition à la lumière du jour joue un rôle déterminant. Plus troublant : 74% méconnaissent l’impact du temps consacré à la lecture quotidienne, et 86% ne savent pas que l’origine ethnique influence la prédisposition à la myopie.

Les chiffres sur les habitudes des enfants sont éloquents. Selon TF1 Info, les enfants entre 3 et 6 ans passent en moyenne 3 heures 29 minutes par jour sur des livres ou des écrans. Ce temps grimpe à 6 heures 54 minutes pour les 11-13 ans. Cette surexposition à la vision de près, combinée à une diminution drastique des activités extérieures, crée un environnement optimal pour le développement de la myopie.

Pourquoi maintenant ?

L’accélération récente du phénomène s’explique par la convergence de plusieurs facteurs environnementaux. La lumière naturelle joue un rôle protecteur crucial que la science commence seulement à comprendre pleinement. Selon Ipsos, en favorisant la sécrétion de dopamine, la lumière naturelle contribuerait à limiter l’allongement de l’œil et donc à freiner le développement ou l’aggravation de ce trouble de la vision. Or, avec l’urbanisation croissante et le mode de vie citadin, l’exposition des enfants à cette lumière protectrice s’est effondrée.

Le Dr Amandine Barjol, ophtalmologue pédiatrique à l’Hôpital Fondation Adolphe de Rothschild, recommande dans TF1 Info des mesures préventives simples :

« Il y a l’exposition régulière à la lumière du jour – le temps des récréations ou des sports par exemple. Il y a aussi le fait de relâcher son regard lorsqu’on est en vision de près ; toutes les 20/30 minutes, un peu près deux fois par heure, regarder à travers une fenêtre le ciel »

. Des conseils qui restent pourtant largement méconnus : seuls 23% des Français savent que passer du temps en extérieur réduit les risques de myopie.

Le dépistage précoce constitue un enjeu majeur. Selon Pourquoi Docteur, le Dr Vincent Dédès, président du SNOF, insiste sur l’importance d’une première visite dès l’âge de 9 mois, suivie d’un contrôle avant ou pendant le CP, puis autour de 10-11 ans, période correspondant à un pic de survenue de la myopie. Après 8-10 ans, les possibilités d’intervention pour freiner l’évolution deviennent limitées.

Les 48 prochaines heures

Face à cette épidémie, des solutions thérapeutiques émergent mais restent largement sous-utilisées. L’étude Ophtamyop, présentée lors du Congrès de la Société Française d’Ophtalmologie et relayée par L’Opticien Lunetier, évalue l’efficacité des verres freinateurs DIMS MiyoSmart sur 46 jeunes Français suivis pendant 24 mois. Les résultats montrent une variation moyenne de l’équivalent sphérique de -0,32 dioptrie au lieu de plus de -1 dioptrie habituellement constatée.

Le Pr Dominique Bremond-Gignac, qui dirige cette étude, conclut que ces résultats

« indiquent une tendance significative au contrôle de la myopie. Le système DIMS semble sûr, aucun effet indésirable n’ayant été enregistré. Des données supplémentaires incluant davantage de patients sont nécessaires »

. Ces verres défocalisants ont d’ailleurs récemment obtenu leur inscription en nom de marque sur la Liste des Produits et Prestations Remboursables, permettant une meilleure prise en charge.

D’autres approches thérapeutiques existent : collyres à base d’atropine microdosée, lentilles de contact nocturnes ou diurnes remodélant la cornée, ou encore chirurgie réfractive à l’âge adulte. Mais comme le déplore le Pr Nicolas Leveziel dans Medscape, l’absence de remboursement systématique pour ces solutions freinatrices efficaces limite considérablement leur utilisation, malgré un consensus scientifique sur leur intérêt pour réduire les complications futures.

L’impact à 30 jours

Les enjeux dépassent largement le simple inconfort de porter des lunettes. La myopie, cinquième cause de cécité dans le monde selon Medscape, constitue un facteur de risque majeur de complications potentiellement cécitantes à l’âge adulte : décollement de rétine, glaucome, cataracte précoce ou maculopathie myopique. Plus la myopie apparaît tôt et progresse rapidement, plus ces risques augmentent exponentiellement.

Gilles Martin, ophtalmologue à l’Hôpital Fondation Adolphe de Rothschild, résume dans TF1 Info les priorités : « La meilleure prévention chez l’enfant reste de privilégier les activités en extérieur, de réduire les activités prolongées en vision de près, et de réaliser des dépistages réguliers ». Des recommandations simples qui, si elles étaient largement appliquées, pourraient infléchir la courbe épidémique.

Dans certains pays asiatiques confrontés à des taux de myopie dépassant 80%, des mesures radicales ont été prises. Selon Pourquoi Docteur, les horaires scolaires ont été modifiés pour permettre aux enfants de pratiquer des activités sportives en extérieur l’après-midi, à la lumière du jour. Une piste que la France pourrait explorer face à l’ampleur du défi sanitaire qui s’annonce pour les trois prochaines décennies.

La question reste entière : la France saura-t-elle tirer les leçons de l’expérience asiatique pour endiguer cette épidémie silencieuse, ou suivra-t-elle aveuglément la même trajectoire avec quinze ans de retard ?

Sources

  • RTL.fr (21 août 2025)
  • L'Opticien Lunetier Magazine (16 juin 2025)
  • Ipsos (24 juin 2022)
  • Pourquoi Docteur (22 novembre 2024)
  • TF1 Info (28 juin 2022)
  • Medscape (5 février 2024)
Nathalie Rousselin

Nathalie Rousselin

Reporter et journaliste d'investigation. Parcours en sciences sociales et journalisme de terrain. Expertise dans le traitement des faits de société et les enquêtes de fond. Expérience en presse quotidienne régionale. Rejoint INFO.FR pour couvrir l'actualité société et les faits divers.