Pokémon Go : vos photos ont entraîné une IA pour robots livreurs

Niantic a utilisé 30 milliards d'images collectées via ses applications de réalité augmentée pour alimenter un système de navigation commerciale.

Un utilisateur de Pokemon Go dans une rue.
Un utilisateur de Pokemon Go dans une rue. Illustration INFO.FR

Chaque scan de PokéStop, chaque photo en mode AR : les joueurs de Pokémon Go ont, sans le savoir, bâti l'une des plus vastes bases de données visuelles du monde réel. Niantic vient de révéler que ces 30 milliards d'images servent désormais à guider des robots de livraison dans les rues. Un coup de génie qui pose la question du consentement.

L'essentiel — les faits vérifiés
  • 30 milliards d'images géolocalisées collectées via Pokémon Go et les applications Niantic (iPhoneSoft, 16 mars 2026)
  • Partenariat entre Niantic Spatial et Coco Robotics officialisé le 10 mars 2026 pour guider des robots livreurs (iPhoneSoft)
  • Le Visual Positioning System (VPS) permet une navigation centimétrique là où le GPS est insuffisant (iPhoneSoft)
  • Questions juridiques sur le consentement des joueurs et la conformité au RGPD restent sans réponse officielle (iPhoneSoft)

Ce mardi matin, dans les rues d’une ville américaine dont Niantic ne précise pas le nom, un robot de livraison slalome entre les piétons. Il ne suit pas un GPS classique, trop imprécis entre les immeubles. Il analyse visuellement son environnement, façade par façade, trottoir par trottoir. Et cette carte mentale ultra-précise, il la doit aux millions de joueurs qui, depuis 2016, ont chassé des Pikachu dans ces mêmes rues.

Selon iPhoneSoft, Niantic a collecté plus de 30 milliards d’images géolocalisées via ses applications de réalité augmentée, dont Pokémon Go. Ces clichés alimentent le Visual Positioning System (VPS), une technologie de navigation désormais commercialisée auprès de Coco Robotics, une startup spécialisée dans la livraison automatisée. Le partenariat a été officialisé le 10 mars 2026.

Pikachu et robots livreurs, même combat technique

Le mécanisme est aussi discret qu’efficace. Chaque mission de recherche sur le terrain, chaque scan d’un PokéStop pour gagner quelques PokéCoins a généré un cliché précis d’un carrefour, d’une façade, d’un monument. Au fil des années, Niantic Spatial, la filiale IA de l’entreprise, a transformé ces données en une carte 3D centimétrique de nombreuses villes à travers le monde. John Hanke, PDG de Niantic Spatial, résume l’idée dans une interview au MIT Technology Review : « faire courir Pikachu de façon réaliste dans une rue et guider un robot de livraison en toute sécurité, c’est techniquement le même défi ».

Les robots de Coco Robotics utilisent donc cette cartographie pour se repérer dans les zones urbaines denses où le GPS satellite se révèle insuffisant. Plutôt que de s’appuyer sur un signal imprécis, ils comparent ce qu’ils voient avec la base de données construite par les joueurs. Histoire de livrer un burger sans se perdre entre deux immeubles.

On appréciera la cohérence : transformer une application de jeu grand public en outil de collecte de données massives, puis revendre l’accès à cette technologie. Niantic aurait, selon iPhoneSoft, économisé des centaines de millions d’euros grâce à cette collecte gratuite. Les premiers déploiements seraient en cours dans plusieurs villes américaines et européennes, bien que ces informations n’aient pas été confirmées officiellement.

Le consentement implicite, cette zone grise juridique

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Reste une question, que peu de joueurs se sont posée en capturant leur millième Rattata : en acceptant les conditions d’utilisation de Pokémon Go, ont-ils consenti à ce que leurs données servent à des usages commerciaux bien au-delà du jeu ? La collecte massive d’images urbaines via une application ludique soulève des interrogations juridiques, notamment au regard du RGPD en Europe (comme nous l’analysions dans l’affaire Cegedim, où la question du consentement éclairé était également centrale).

Les conditions d’utilisation de Pokémon Go mentionnent-elles explicitement l’usage commercial des images collectées ? Niantic facture-t-elle l’accès à son VPS, et à quel tarif ? Les joueurs peuvent-ils refuser que leurs données alimentent cette technologie tout en continuant à jouer ? Autant de questions qui, pour l’heure, restent sans réponse publique. Niantic n’a pas communiqué officiellement sur ces aspects juridiques depuis l’annonce du partenariat.

Ce qui est certain, c’est que cette affaire illustre un phénomène plus large : la transformation silencieuse des utilisateurs en contributeurs involontaires de bases de données commerciales. Les intelligences artificielles ont besoin de données massives pour s’entraîner. Et quoi de plus efficace que de gamifier leur collecte, en faisant courir des millions de personnes après des créatures virtuelles ? Le cynisme a ceci de pratique qu’il se déguise en innovation ludique.

Du coup, la prochaine fois que vous scannerez un PokéStop, vous saurez que vous ne jouez pas seulement. Vous cartographiez.

Sources

Nathalie Rousselin

Nathalie Rousselin

Reporter et journaliste d'investigation. Parcours en sciences sociales et journalisme de terrain. Expertise dans le traitement des faits de société et les enquêtes de fond. Expérience en presse quotidienne régionale. Rejoint INFO.FR pour couvrir l'actualité société et les faits divers.

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