Portables au lycée : la loi d’interdiction dans l’impasse

Assemblée et Sénat ont voté deux textes contradictoires. À cinq mois de la rentrée, ni budget ni compromis ne sont en vue.

Portables au lycée : la loi d'interdiction dans l'impasse
Portables au lycée : la loi d'interdiction dans l'impasse Illustration Nathalie Rousselin / INFO.FR

93 % des membres du CSE ont voté contre le texte. À cinq mois de la rentrée, Assemblée et Sénat s'opposent sur le périmètre de l'interdiction.

L'essentiel — les faits vérifiés
  • Le Sénat a voté le 31 mars 2026 l'interdiction du portable dans toute l'enceinte des lycées, avec dérogations possibles par règlement intérieur
  • L'Assemblée nationale avait adopté une version différente le 26 janvier : usage autorisé dans une zone définie de la cour
  • Le SNES-FSU a voté contre à 93 % au CSE, dénonçant un texte d'affichage sans moyens ni budget
  • INFO.FR estime le coût minimal de l'équipement à 7,2 millions d'euros en pochettes, hors casiers et personnel supplémentaire
LES ENJEUX
Éducation et concentration
L'interdiction vise la concentration des élèves et la réduction du cyberharcèlement, avec des résultats probants à Montsoult mais une généralisation incertaine.
Impasse législative
Assemblée et Sénat ont voté deux textes contradictoires. La CMP doit trancher avant l'été pour tenir le calendrier de la rentrée.
Budget fantôme
Équiper 4 000 lycées coûterait au minimum 7,2 millions d'euros en pochettes seules. Aucune ligne budgétaire dédiée n'a été annoncée.

Cinq mois avant la rentrée, deux textes et aucune certitude

Le compte à rebours a commencé, mais personne ne sait encore quelle horloge suivre. Le 31 mars 2026, le Sénat a adopté sa version du texte interdisant les téléphones portables dans les lycées français à compter de septembre prochain. Deux mois plus tôt, le 26 janvier, l’Assemblée nationale avait voté le sien. Les deux textes partagent un objectif identique , éloigner les smartphones des salles de classe , mais divergent sur un point décisif : le périmètre exact de l’interdiction.

La version adoptée par les députés prévoit un amendement autorisant les élèves à utiliser leur téléphone « dans une zone définie de la cour ». Celle du Sénat, portée par la sénatrice LR Agnès Evren, va plus loin : l’interdiction s’applique « dans toute l’enceinte » de l’établissement, avec des dérogations possibles inscrites au règlement intérieur. Les exceptions concernent les élèves majeurs, les étudiants d’enseignement supérieur accueillis en lycée et les apprentis.

Entre ces deux architectures, une commission mixte paritaire , sept députés, sept sénateurs , doit désormais trouver un compromis. Le calendrier est tendu. Pour que la loi entre en vigueur à la rentrée 2026, le texte définitif devra être promulgué au plus tard au début de l’été, laissant aux établissements quelques semaines pour adapter leurs règlements intérieurs.

Une escalade législative en huit ans

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L’interdiction des portables au lycée constitue la troisième marche d’un escalier législatif entamé en 2018. Cette année-là, une première loi avait proscrit l’usage des téléphones en école primaire et au collège, tout en autorisant les élèves à les détenir éteints et rangés dans leur sac. En septembre 2025, le dispositif « Portable en pause » avait été généralisé à l’ensemble des collèges. Deux mois plus tard, Emmanuel Macron annonçait l’extension aux lycées.

Le bilan de l’étape précédente reste pourtant contrasté. Selon le ministère de l’Éducation nationale, 32 000 collégiens ont expérimenté la mise à l’écart du téléphone au cours de l’année scolaire 2024-2025. Mais d’après le SNES-FSU, plus de la moitié des collèges n’avaient toujours pas mis en place le dispositif trois semaines après la rentrée de septembre 2025. Un précédent qui nourrit le scepticisme sur la capacité de l’institution à tenir le calendrier.

« Tout ça pour ça » : la colère sourde des proviseurs

Du côté des chefs d’établissement, l’inquiétude porte moins sur le principe que sur la mécanique. Olivier Beaufrère, du SNPDEN-Unsa, syndicat majoritaire des personnels de direction, a exprimé sa crainte publiquement :

Si c’est pour voir dans mon lycée, sur 1 500 élèves, 800 d’entre eux sortir de l’établissement pour utiliser leur portable, ce n’est pas jouable.

Après l’adoption de l’amendement de l’Assemblée nationale, qui réintroduisait une zone d’usage autorisé dans la cour, Beaufrère avait résumé le sentiment de sa profession d’une formule acide :

Tel que le texte est présenté, on revient pratiquement à ce qui existait avant. Donc j’ai envie de dire : tout ça pour ça.

Au Conseil supérieur de l’éducation, le SNES-FSU a voté contre le texte à 93 %, le qualifiant de « texte d’affichage, sans moyens, inapplicable ». Le SE-Unsa a pointé le même décalage : les équipes de vie scolaire sont « en souffrance par manque de moyens » et « devenues responsables et en charge de tout : harcèlement, écologie, santé mentale ».

Le fantôme du budget

Le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a lui-même qualifié la mesure de « symbolique ». Le mot a fait tiquer. Car derrière le symbole se pose une question arithmétique que personne au ministère n’a publiquement tranchée.

La France compte environ 4 000 lycées. En retenant un coût moyen de 2 euros par pochette de rangement et une moyenne de 900 élèves par établissement, la facture atteindrait au minimum 7,2 millions d’euros pour le seul équipement initial. Ce calcul exclut les casiers sécurisés, les mallettes de collecte en classe, leur renouvellement annuel, et, surtout, les postes de surveillants nécessaires. À ce jour, aucune ligne budgétaire dédiée n’a été annoncée par le ministère.

93%des membres du CSE ont voté contre le texte

Montsoult, le laboratoire qui fonctionne

À une trentaine de kilomètres au nord de Paris, le lycée professionnel de Montsoult, dans le Val-d’Oise, fait figure d’exception. L’établissement expérimente la mise à l’écart des téléphones depuis 2024, grâce à des mallettes de rangement financées par un programme régional.

Les résultats sont tangibles. Lina, 18 ans, mesure la différence à l’aune de son bulletin :

Avant je tournais autour des 8-9, maintenant je suis à 14 de moyenne.

Sa professeure d’espagnol, Christine Antunes, confirme un « climat scolaire apaisé » : « Beaucoup d’altercations étaient dues à l’utilisation des téléphones. »

Mais le financement vient d’un programme régional expérimental, non reproductible à l’échelle nationale. Généraliser ce modèle aux 4 000 lycées supposerait un engagement financier que le texte voté ne prévoit pas.

Ce que la CMP doit trancher

La commission mixte paritaire doit choisir entre deux philosophies. La version de l’Assemblée, pragmatique, ménage un espace d’usage encadré dans la cour. Celle du Sénat, plus stricte, renvoie les ajustements au règlement intérieur de chaque établissement , au risque de créer 4 000 régimes différents.

De la loi 2018 à septembre 2026

2018Première loi interdisant le portable en école et au collège
Sept. 2024Expérimentation « Portable en pause » dans 32 000 collèges
Nov. 2025Macron annonce l'extension au lycée pour la rentrée 2026
26 janv. 2026Assemblée adopte , usage autorisé dans une zone de la cour
31 mars 2026Sénat vote , interdiction dans toute l'enceinte avec dérogations
Été 2026CMP et adoption définitive requises avant la rentrée
Sept. 2026Date butoir , entrée en vigueur si le texte est promulgué à temps

Sophie Vénétitay, secrétaire générale du SNES-FSU, prévient : « Il y a des gros trous dans la raquette. » Le cyberharcèlement se produit principalement en dehors des heures de cours , et l’interdiction du portable dans l’enceinte du lycée ne changera rien à cette réalité.

Ce que rendra la CMP déterminera non seulement le contenu de la loi, mais sa crédibilité sur le terrain. Cinq mois séparent encore les lycées d’une rentrée qui, pour l’heure, reste entièrement ouverte.

Sources

Nathalie Rousselin

Nathalie Rousselin

Reporter et journaliste d'investigation. Parcours en sciences sociales et journalisme de terrain. Expertise dans le traitement des faits de société et les enquêtes de fond. Expérience en presse quotidienne régionale. Rejoint INFO.FR pour couvrir l'actualité société et les faits divers.

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