Retard SNCF de 20 minutes : un narcotrafiquant sonne en vain à la prison à 21h pile

Ouaihid Ben Faïza, évadé en 2014, rentre de permission à l'heure limite mais attend devant le portail fermé de Vendin-le-Vieil

Retard SNCF de 20 minutes : un narcotrafiquant sonne en vain à la prison à 21h pile
Portail d'entrée de la prison de haute sécurité de Vendin-le-Vieil Nathalie Rousselin / INFO.FR

Lundi 24 novembre 2025 à 21 heures précises, un détenu de 52 ans se présente devant la prison de haute sécurité de Vendin-le-Vieil après sa permission de sortie controversée. Son train de retour de Lyon a accusé 20 minutes de retard. Mais une fois sur place, personne ne lui ouvre. La scène, qualifiée de "cocasse" par plusieurs médias, illustre le paradoxe d'une journée qui a mobilisé la Division nationale de recherche et d'appui pour surveiller l'un des 100 détenus les plus dangereux de France, avant qu'il ne se retrouve à sonner désespérément à la porte de sa propre prison.

L'essentiel

  • Ouaihid Ben Faïza, 52 ans, est rentré à 21 heures pile le 24 novembre 2025 à la prison de Vendin-le-Vieil après une permission de sortie controversée pour un entretien d'embauche à Lyon
  • Son train de retour a accusé 20 minutes de retard, mais à son arrivée devant la prison, les agents pénitentiaires ont mis plusieurs minutes avant de venir lui ouvrir le portail
  • La Division nationale de recherche et d'appui (DNRA), branche du renseignement territorial dédiée à l'antiterrorisme, avait été mobilisée toute la journée pour surveiller discrètement ce détenu classé parmi les 100 plus dangereux de France
  • En 2014, ce baron du narcotrafic de La Courneuve s'était évadé avec l'aide d'un commando armé lors d'une consultation à l'hôpital, sa cavale ayant duré deux semaines
  • Le ministre Gérald Darmanin a annoncé une réforme pour créer un droit spécifique et un juge d'application spécialisé en matière de criminalité organisée, sur le modèle du terrorisme

À 21 heures pile ce lundi 24 novembre, Ouaihid Ben Faïza arrive au pied de la prison de Vendin-le-Vieil dans le Pas-de-Calais. Son train en provenance de la région lyonnaise a pris du retard, mais il respecte l’horaire limite imposé par sa permission de sortie. Pourtant, selon RMC, une scène surprenante se déroule alors : personne ne vient lui ouvrir le portail de l’établissement pénitentiaire. L’homme de 52 ans, considéré comme l’un des barons du narcotrafic de La Courneuve, sonne à plusieurs reprises avant de faire de grands signes devant le portail, sans obtenir la moindre réponse.

Une journée sous haute surveillance qui s’achève dans l’absurde

Cette permission de sortie, accordée le 21 novembre par la chambre d’application des peines de la cour d’appel de Douai, avait mobilisé des moyens exceptionnels. Comme le révèle Le Parisien, la Division nationale de recherche et d’appui (DNRA), une branche du renseignement territorial habituellement dédiée à l’antiterrorisme, avait été saisie pour surveiller discrètement le détenu tout au long de sa journée. Parti à 7h40 du matin de Vendin-le-Vieil, Ben Faïza s’était rendu en TGV dans l’agglomération lyonnaise pour un entretien d’embauche avec un potentiel employeur, dans le cadre de sa préparation à la réinsertion.

Mais au moment crucial du retour, la situation vire à l’ubuesque. Devant l’absence de réaction des agents pénitentiaires, sa femme, restée initialement dans le taxi qui les avait récupérés à la gare, se précipite à ses côtés pour comprendre la situation. Selon RMC, elle finit par lui tomber dans les bras dans une scène qualifiée de « cocasse » qui dure plusieurs minutes, avant que les agents pénitentiaires n’ouvrent finalement le portail et ne laissent rentrer le détenu.

Un parcours criminel qui justifie la polémique

Cette permission de sortie a déclenché une vive controverse depuis le week-end précédent. Il faut dire que le profil d’Ouaihid Ben Faïza justifie les inquiétudes : membre important d’un vaste réseau de trafic de drogue en Seine-Saint-Denis, il avait été condamné en 2012 à 8 ans de prison pour trafic de stupéfiants et association de malfaiteurs. Mais l’épisode le plus marquant de son parcours carcéral remonte à 2014. Comme le rappelle Le Monde, alors qu’il était incarcéré à la prison de Villepinte depuis trois ans, Ben Faïza s’était évadé avec l’aide d’un commando armé lors d’une consultation à l’hôpital. Sa cavale avait duré deux semaines avant qu’il ne soit interpellé.

Transféré cet été dans le tout premier quartier de lutte contre la criminalité organisée (QLCO) de Vendin-le-Vieil, il figure sur la liste des 100 détenus les plus dangereux de France établie par l’administration pénitentiaire. Sa libération conditionnelle n’est prévue qu’en 2029, mais il espère obtenir un aménagement de peine anticipé, d’où cette démarche de recherche d’emploi. La décision judiciaire a été prise contre l’avis du chef d’établissement de Vendin-le-Vieil, du parquet de Béthune et du parquet général de la cour d’appel de Douai, selon les informations de RTL.

Une avocate qui défend la cohérence de la décision

Maître Marie Violleau, avocate du détenu, a multiplié les interventions médiatiques lundi matin pour défendre cette permission. Sur BFM-TV, elle a assuré que son client n’était « ni surveillé, ni escorté » et qu' »il y a quelqu’un de son entourage qui est venu le chercher » pour se rendre « d’un point A à un point B pour préparer, muscler, renforcer sa réinsertion ». Plus tard sur RTL, elle a même retourné l’argument de la polémique en affirmant que « le scandale, ce n’est pas qu’il ait obtenu une permission de sortir mais bien qu’il ait été affecté » au QLCO de Vendin-le-Vieil, une affectation qu’elle avait contestée en justice sans succès.

« Ça ne se fait pas comme ça une permission de sortir, il faut montrer patte blanche. Les gens ne sortent pas de prison comme ça, du jour au lendemain, on fait en sorte qu’ils soient accompagnés », a déclaré Maître Marie Violleau à RTL.

Le ministère de la Justice a confirmé dans la soirée que le détenu « est bien rentré, il a passé le greffe et a été remisé en cellule » et qu’il « a respecté les indications horaires de sa permission de sortir ». Aucun incident n’a été signalé durant cette journée hors les murs, selon Le Monde.

Les syndicats pénitentiaires dénoncent une incohérence totale

Du côté des personnels pénitentiaires, la colère ne faiblit pas. Le syndicat UFAP UNSa Justice a dénoncé dans un communiqué « une décision totalement déconnectée des exigences, des réalités et des contraintes imposées chaque jour aux personnels pénitentiaires ». Thomas Vaugrand, secrétaire général du syndicat dans les Hauts-de-France, présent lundi matin devant la prison de Vendin-le-Vieil, a résumé le sentiment d’incompréhension des agents.

« Il faut du bon sens, tout simplement. On a dit qu’il fallait les couper du monde et aujourd’hui on le laisse sortir dans la nature, tout seul. Ça ne va pas avec les conditions d’isolement prévues pour les détenus narcotrafiquants dans les QLCO », a déclaré Thomas Vaugrand au Parisien.

Le syndicat pointe une contradiction fondamentale : comment justifier un régime ultra-renforcé destiné aux plus grands narcotrafiquants du pays si des permissions de sortie de droit commun peuvent être accordées ? Cette incohérence, selon les syndicats, révèle « un système complètement déstructuré » et constitue « un affront à la sécurité ».

Darmanin annonce une réforme du droit pénitentiaire

Face à la polémique, le ministre de la Justice Gérald Darmanin a réagi dès dimanche en annonçant son intention de modifier les règles d’application des peines en matière de criminalité organisée. Il souhaite créer, comme cela existe déjà pour le terrorisme, « un droit spécifique et un juge d’application spécialisé qui connaît parfaitement les profils dangereux », selon Le Parisien. Cette annonce intervient alors que la lutte contre le narcotrafic est devenue une priorité gouvernementale, notamment après les violences à Marseille et dans d’autres villes françaises.

La scène surréaliste de lundi soir devant le portail de Vendin-le-Vieil illustre les paradoxes d’un système pénitentiaire tiraillé entre impératifs sécuritaires et objectifs de réinsertion. Alors que la France a investi dans des infrastructures de haute sécurité pour isoler les narcotrafiquants les plus dangereux, les mécanismes judiciaires de droit commun continuent de s’appliquer, créant des situations que même les services de renseignement mobilisés toute la journée n’avaient sans doute pas anticipées. La réforme annoncée par Gérald Darmanin suffira-t-elle à résoudre ces contradictions, ou faudra-t-il repenser plus profondément l’équilibre entre sécurité et réinsertion pour les détenus à haut risque ?

Sources

  • Le Parisien (24 novembre 2025)
  • Le Monde (24 novembre 2025)
  • RMC (24 novembre 2025)
  • RTL (23 novembre 2025)
  • 20 Minutes (25 novembre 2025)
Nathalie Rousselin

Nathalie Rousselin

Reporter et journaliste d'investigation. Parcours en sciences sociales et journalisme de terrain. Expertise dans le traitement des faits de société et les enquêtes de fond. Expérience en presse quotidienne régionale. Rejoint INFO.FR pour couvrir l'actualité société et les faits divers.