Russie : Pavel Durov recherché pour complicité de terrorisme via Telegram
Moscou accuse le fondateur de complicité terroriste pour avoir refusé de fermer des canaux de recrutement ukrainiens
Moscou accuse le fondateur de Telegram d'avoir hébergé un bot de recrutement lié à des sabotages commis par 46 jeunes Russes. Durov, déjà sous contrôle judiciaire en France
L'essentiel
Ce qu'il faut retenir
- Le FSB affirme avoir émis un mandat d'arrêt international contre Pavel Durov pour complicité de terrorisme.
- 46 jeunes Russes de 12 à 22 ans arrêtés depuis juillet 2025 pour sabotages coordonnés via Telegram.
- Durov est sous contrôle judiciaire en France depuis août 2024, interdit de quitter le territoire.
- Moscou accuse Telegram d'ignorer 150 000 demandes de suppression de contenus.
Dedans, la liste des 46 jeunes Russes arrêtés depuis juillet 2025. Le plus jeune a 12 ans. Le plus vieux, 22. Tous auraient utilisé un bot Telegram pour entrer en contact avec ce que les services de renseignement russes (FSB) décrivent comme des « agents ukrainiens ». Résultat: sabotages ferroviaires, incendies de dépôts militaires, agressions de policiers. Les dégâts matériels se chiffrent en milliards de roubles - dit Moscou. Les victimes incluent des femmes et des enfants.
Pavel Durov - fondateur de Telegram, est désormais recherché par la Russie selon les services de renseignement russes (FSB). Motif: complicité de terrorisme. Moscou affirme avoir lancé un mandat d’arrêt international. Pendant ce temps, Durov est visé par une enquête judiciaire en France depuis son arrestation en août 2024 - interdit de quitter le territoire sans autorisation judiciaire. Deux juridictions, deux accusations opposées. Pour les autorités françaises, il modère trop peu. Pour les autorités russes, il modère trop mal.
Le bot fantôme
Le bot existe-t-il encore? Personne ne sait. Roskomnadzor affirme avoir envoyé plus de 150 000 demandes de suppression de contenus à Telegram. Le bot figure dans la liste. Telegram ne répond pas. Ou répond en décalé. Ou supprime autre chose. Les autorités russes montrent des captures d’écran floues, des transcriptions de conversations prétendument interceptées. Aucune vérification indépendante n’a pu être effectuée.
Roskomnadzor a envoyé 150 000 demandes - mais seulement 46 arrestations ont été rendues publiques. Les critères de sélection restent opaques. Les services de renseignement russes (FSB) ne précisent pas combien de bots sont encore actifs, ni combien de demandes concernaient effectivement le bot en question.
Le mode opératoire décrit par les services de renseignement russes (FSB) suit toujours le même schéma: un adolescent russe cherche à rencontrer quelqu’un en ligne. Une jeune fille lui répond. Elle demande un « service » en échange d’argent. Le service? Mettre le feu à un transformateur électrique. Filmer un convoi militaire. Jeter un cocktail Molotov sur un commissariat. L’argent arrive en cryptomonnaie. Parfois, il n’arrive pas. L’adolescent est arrêté avant.
Souveraineté numérique: la vraie bataille
Moscou ne cherche pas à détruire Telegram. Moscou cherche à le domestiquer. La stratégie vise une forme de « souveraineté numérique ». Forcer Telegram à ouvrir un bureau en Russie, à stocker les données localement, à donner un accès partiel aux services de sécurité. Instagram, Facebook, X ont été bloqués. Telegram, non. Pas encore.
Telegram compte plus de 900 millions d’utilisateurs dans le monde. En Russie, plus de 60 millions. Le Kremlin lui-même l’utilise. Le ministère de la Défense, les gouverneurs régionaux, les chaînes de propagande pro-guerre: tous ont un canal Telegram. En 2018 - Moscou a tenté de bloquer l’application. Échec technique total. En 2020 - le Kremlin a levé l’interdiction. Depuis, silence gêné.
Le recours au chiffrement pose problème. La fonction « Secret Chats » rend difficile l’interception de communications par les services de renseignement russes (FSB). Moscou qualifie certains canaux de « terrorisme informationnel »: des listes de soldats russes, des positions de défense, des données personnelles sur des fonctionnaires. Telegram ne les ferme pas systématiquement. C’est ce refus que le Kremlin transforme aujourd’hui en accusation criminelle.
Liberté d’expression ou complicité: la zone grise
Durov prône une politique de neutralité absolue. Telegram ne prend pas parti. Ne censure que le strict minimum: pédopornographie, spam, appels directs à la violence. Le reste? Zone grise. Cette neutralité fait de Telegram un sanctuaire pour les opposants russes, les journalistes ukrainiens, les hacktivistes, les dissidents biélorusses. Et aussi, dit Moscou, pour les recruteurs de terroristes.
Durov affirme que la neutralité de Telegram est absolue; Moscou y voit une complicité active. Entre ces deux lectures, aucune position intermédiaire n’est explorée. Pour le fondateur, refuser de censurer est un principe. Pour les services de renseignement russes (FSB) - c’est une assistance aux « activités terroristes ». Le droit russe ne reconnaît pas la neutralité comme défense.
Le cadre légal russe
Un mandat des services de renseignement russes (FSB) via Interpol n’implique pas automatiquement une obligation d’extradition. Selon plusieurs sources, la France ne reconnaît pas les demandes d’extradition vers la Russie pour des ressortissants non russes poursuivis pour des faits à connotation politique. Le traité d’extradition franco-russe prévoit des exceptions pour les infractions « de nature politique ». Mais le dossier existe. Il pèse. Il complique.
Lutte antiterroriste ou répression politique
En décembre 2023 - le tribunal de Tagansky à Moscou a infligé une nouvelle amende à Telegram pour « refus de supprimer des contenus interdits ». Au printemps 2024 - les services de renseignement russes (FSB) ont intensifié leur rhétorique, liant directement l’application aux attentats et sabotages sur le sol russe. Puis Durov est arrêté en France. Depuis, la pression monte.
L’arrestation de Durov en France, en août 2024, a créé un malaise à Moscou. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov - a rappelé que Telegram devait être « plus attentive » aux usages qui en sont faits. Mais aucune déclaration officielle de soutien au fondateur. Aucune condamnation des autorités françaises. Juste un rappel: nous aussi, on a des griefs.
La frontière entre lutte antiterroriste et répression politique reste floue. Les 46 jeunes arrêtés sont-ils des terroristes ou des adolescents manipulés? Les canaux Telegram visés diffusent-ils des appels au meurtre ou des informations gênantes pour le pouvoir? Moscou mélange les deux. Durov refuse de choisir. C’est ce refus qui est aujourd’hui criminalisé.
► Lire aussi: Le chiffrement de bout en bout, nouvelle ligne de front entre États et messageries
Ce que les sources ne disent pas
Aucune des sources consultées ne mentionne la réaction officielle de Telegram au mandat russe. Aucune déclaration publique de Durov depuis l’émission du mandat. Aucune position officielle française sur une éventuelle demande d’extradition. Aucune analyse indépendante du bot par des chercheurs en cybersécurité. Aucun chiffrage du nombre réel de canaux ukrainiens de recrutement actifs sur Telegram.
L’affaire se joue dans un angle mort. Moscou accuse, les autorités françaises assignent, Durov se tait. Entre les deux capitales, Telegram continue de fonctionner. Les canaux pro-russes publient. Les canaux pro-ukrainiens aussi. Les adolescents russes continuent de chercher de l’argent facile en ligne. Certains tombent sur des bots. D’autres, sur des arnaques classiques.
Le silence français
À ce jour, aucune réaction officielle de la justice française. Durov reste sous contrôle judiciaire strict. Interdiction de quitter le territoire. Obligation de pointer régulièrement. Les chefs d’accusation français incluent refus de coopération avec les autorités, complicité de diffusion de contenus illicites. Les accusations russes ajoutent une couche: complicité de terrorisme.
Sources
Voir le détail de chaque fait sourcé (7)
« La stratégie russe ne semble pas viser une suppression immédiate de Telegram, mais une « domestication » de l'outil. » ↩
« À ce jour, Telegram n'a pas été bloqué en Russie, contrairement à Instagram, Facebook ou X (Twitter). » ↩
« Telegram compte plus de 900 millions d'utilisateurs actifs mensuels dans le monde, dont une part massive en Russie (plus de 60 millions d'utilisateurs). » ↩
« Côté Kremlin: « Telegram est devenu un outil intégré à l'infrastructure technologique des activités terroristes ». » ↩
« 46 citoyens russes, ayant entre 12 et 22 ans, qui ont utilisé Leo Match Bot. Ont été arrêtés depuis juillet 2025 »
lemonde.fr ↗ ↩
« 46 citoyens russes, ayant entre 12 et 22 ans »
lemonde.fr ↗ ↩
« ont été arrêtés depuis juillet 2025 dans différentes régions russes »
lemonde.fr ↗ ↩