TotalEnergies : 22 milliards extorqués via un faux tribunal arbitral

Sept prévenus connaissent ce jeudi le verdict du tribunal de Nanterre pour une tentative d'escroquerie montée sur un contrat pétrolier russe de 1992.

Infographie récapitulant les chiffres clés de la tentative d'escroquerie visant TotalEnergies jugée à Nanterre le 19 mars 2026.
Infographie récapitulant les chiffres clés de la tentative d'escroquerie visant TotalEnergies jugée à Nanterre le 19 mars 2026. Infographie INFO.FR — Alexandre Mercier

Le tribunal correctionnel de Nanterre rend ce jeudi 19 mars 2026 son verdict dans une affaire qui tient du roman criminel autant que du manuel de droit. Sept prévenus, parmi lesquels des avocats, un magistrat honoraire et un administrateur judiciaire, sont jugés pour avoir tenté d'extorquer (22 milliards de dollars) à TotalEnergies via un tribunal arbitral constitué sur mesure en 2009. Le montage repose sur un contrat d'exploration pétrolière signé en 1992 avec une filiale du groupe, Elf Neftegaz, contrat dont la caducité a été confirmée par plusieurs décisions de justice et qui n'est jamais entré en vigueur. Il aura fallu, si l'on en croit les éléments portés à l'audience, près de quinze ans pour que l'enquête démantèle l'ensemble du réseau.

L'essentiel — les faits vérifiés
  • Sept prévenus jugés à Nanterre pour tentative d'escroquerie visant TotalEnergies via un tribunal arbitral constitué en 2009 (ZoneBourse/AFP)
  • 22 milliards de dollars réclamés sur la base d'un contrat pétrolier signé en 1992 avec Elf Neftegaz, filiale aujourd'hui liquidée, dont la caducité a été confirmée par plusieurs décisions de justice (ZoneBourse/AFP)
  • La sentence arbitrale frauduleuse date de 2011 ; TotalEnergies a refusé de payer et porté plainte, déclenchant l'enquête (BFM/ZoneBourse)
  • Parmi les prévenus : Jean-Pierre Mattei, ancien président du tribunal de commerce de Paris, contre qui le parquet a requis 5 ans dont 3 ferme et 500 000 euros d'amende (ZoneBourse/AFP)
  • André Guelfi, présenté comme l'architecte du montage, est décédé en 2016 à 97 ans sans avoir été entendu dans ce dossier (ZoneBourse/AFP)

Il y a trente-quatre ans, une filiale d’Elf signait avec des régions russes un contrat d’exploration pétrolière qui ne devait jamais produire le moindre effet juridique. Selon ZoneBourse (AFP), ce contrat conclu en 1992 entre les régions de Saratov et de Volgograd, la société Interneft et la filiale Elf Neftegaz, aujourd’hui liquidée, était soumis à des conditions suspensives qui n’ont jamais été levées. Sa caducité a depuis été confirmée par plusieurs décisions de justice. Un document mort, en substance.

Or, c’est précisément sur ce document mort que s’est construite, à partir de 2009, l’une des tentatives d’escroquerie les plus élaborées de l’histoire judiciaire française récente. Selon ZoneBourse (AFP), les parties russes ont constitué un tribunal arbitral sur mesure, au sein duquel des rôles précis avaient été distribués à chacun des prévenus : représentants des parties, président de la formation arbitrale, administrateur ad hoc. La sentence, tombée en 2011, ordonnait à TotalEnergies de verser (22 milliards de dollars) en réparation du prétendu sabotage du dossier pétrolier. TotalEnergies a refusé de payer et porté plainte, ce qui a déclenché l’enquête.

Un réseau de juristes de haut rang au cœur du montage

Ce qui distingue cette affaire d’une escroquerie ordinaire, c’est le profil des prévenus. Parmi les 7 personnes jugées figurent, selon ZoneBourse (AFP), Jean-Pierre Mattei, avocat et ancien président du tribunal de commerce de Paris, désigné comme représentant d’Elf Neftegaz pour l’arbitrage, ainsi qu’Andreas Reiner, président de la formation arbitrale, Laï Kamara, représentant des parties russes, et Charles-Henri Carboni, administrateur ad hoc. Le parquet de Nanterre décrit M. Mattei comme la « tête de pont avancée » des manœuvres attribuées à André Guelfi, homme d’affaires décédé en 2016 à 97 ans sans avoir été entendu dans ce dossier, et dont l’absence aux débats a été qualifiée de situation « problématique et préjudiciable » par la défense. On appréciera l’ironie : le principal architecte présumé du montage est aussi le seul à n’avoir jamais eu à se justifier.

Le parquet a requis, selon ZoneBourse (AFP), 5 ans de prison dont 3 ferme et 500 000 euros d’amende contre M. Mattei, et des peines allant de 2 ans avec sursis à 3 ans ferme contre les autres prévenus. Les débats, qui ont duré 3 semaines devant le tribunal correctionnel de Nanterre, se sont conclus en décembre dernier.

Ce que 22 milliards représentaient réellement pour TotalEnergies

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La question que ni BFM ni ZoneBourse ne posent franchement est celle-ci : TotalEnergies aurait-il pu, financièrement, absorber une telle condamnation si elle avait été reconnue par un juge compétent ? La sentence arbitrale date de 2011, année où le groupe affichait des résultats solides mais où (22 milliards de dollars) auraient représenté une fraction très substantielle de sa capitalisation boursière de l’époque, un chiffre qui, rapporté à l’échelle du bénéfice net annuel du groupe à cette période, aurait excédé plusieurs années de profits. Les sources disponibles ne fournissent pas les données financières précises permettant de compléter ce calcul, ce qui est, du reste, un trou béant dans la couverture de cette affaire.

À rebours de l’idée selon laquelle un grand groupe pétrolier peut absorber n’importe quelle condamnation, un paiement forcé de cette ampleur aurait, si l’on en croit la logique comptable la plus élémentaire, exigé une recapitalisation d’urgence ou une cession d’actifs majeure. Pour autant, la vraie question n’est pas là : comment un tribunal arbitral constitué de toutes pièces, avec des arbitres dont le parquet affirme qu’ils étaient corrompus, a-t-il pu produire une sentence de cette taille sans que les mécanismes de contrôle de l’arbitrage commercial international n’interviennent avant que TotalEnergies ne porte plainte lui-même ? Bref, c’est le groupe lésé qui a fait le travail que les institutions auraient dû faire.

Le verdict attendu ce 19 mars 2026 clôturera, sur le plan judiciaire, une procédure ouverte il y a plus de 15 ans. Il ne répondra pas, pour autant, à la question structurelle que cette affaire soulève à l’aune des réformes engagées depuis 2011 sur l’arbitrage commercial en France : les garde-fous ont-ils été renforcés, ou le prochain André Guelfi n’attend-il qu’un contrat caduque pour recommencer ?

Sources

Alexandre Mercier

Alexandre Mercier

Analyste économique et journaliste à INFO.FR. Formation supérieure en économie et communication. Spécialisé en rédaction web et analyse des marchés financiers. Couvre l'actualité économique française et internationale au quotidien. Passionné par la vulgarisation des sujets économiques complexes.

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