TotalEnergies : 6,5 centimes de rabais, 1,52 milliard de gains sur Ormuz

Le groupe relève son plafond gazole de 16 centimes tout en empochant 1,52 milliard de dollars sur le chaos pétrolier. Décryptage d'un geste qui ne coûte que 14 heures de bénéfice.

Station-service TotalEnergies avec longue file d'attente et prix affiché à 2,25€/L pour le gazole
File d'attente dans une station-service TotalEnergies pendant la crise des carburants d'avril 2026 Image générée par IA / INFO.FR

TotalEnergies prolonge son plafond à 2,25 €/L pour le gazole. L'économie réelle : 6,5 centimes par litre. Le gain sur Ormuz : 1,52 milliard de dollars.

LES ENJEUX
Plafonnement en trompe-l'œil
Le relèvement du plafond gazole à 2,25€/L réduit l'économie réelle à 6,5 centimes par litre, soit 3,25€ sur un plein de 50 litres.
Jackpot trading Ormuz
TotalEnergies a capté 77 cargos sur 82 disponibles au Moyen-Orient en mars, pour un gain estimé à 1,52 milliard de dollars.
Pénurie fabriquée
18% des stations françaises en rupture après Pâques, dont 83% appartiennent au réseau TotalEnergies, victime de son propre afflux.
Stratégie énergie domestique
Le plafonnement carburant sert de produit d'appel pour convertir les clients en abonnés Électricité & Gaz.
L'essentiel — les faits vérifiés
  • Gazole relevé de 2,09 à 2,25€/L : l'économie réelle est de 6,5 cts/litre vs la moyenne nationale de 2,315€ — BFM TV (7 avr. 2026)
  • TotalEnergies a capté 77 cargos sur 82 disponibles au Moyen-Orient en mars : gain estimé à 1,52 milliard $ — S&P Global / Financial Times (avr. 2026)
  • 83% des stations en rupture après Pâques appartiennent au réseau TotalEnergies — ministre Maud Bregeon, RMC/BFM (7 avr. 2026)
  • Le coût mensuel du plafonnement = 21,4 millions $, soit 14,3 heures du bénéfice net 2025 (13,1 Md$) — calcul INFO.FR
  • Les abonnés TotalEnergies Élec & Gaz bénéficient d'un plafond 1,99€ tous carburants pour toute l'année 2026 — Communiqué TotalEnergies

Le communiqué de TotalEnergies, publié ce mardi 7 avril 2026 à la mi-journée, tient en trois lignes : le plafonnement des prix à la pompe est prolongé jusqu’à fin avril, l’essence SP95-E10 reste bloquée à 1,99 €/L, le gazole passe de 2,09 € à 2,25 €/L. Trois lignes. Pas un mot sur les 77 cargos raflés au Moyen-Orient en mars. Pas un mot sur le milliard de dollars de plus-value engrangé en quelques semaines. Pas un mot sur les 1 531 stations du groupe tombées en rupture de stock après Pâques. Les comptes parlent. Et ils racontent une tout autre histoire.

6,5 ctsÉconomie réelle par litre de gazole après le « geste » TotalEnergies
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Le mirage des 2,25 € : un plafond qui ne plafonne presque rien

Reprenons les chiffres, parce que personne ne semble vouloir le faire. Entre le 13 mars et le 7 avril, TotalEnergies affichait un plafond gazole à 2,09 €/L dans ses 3 300 stations métropolitaines. La moyenne nationale oscillait alors entre 2,10 € et 2,20 €/L : l’écart réel atteignait 5 à 11 centimes par litre. C’était un geste visible, mesurable, défendable.

À compter du 8 avril, le plafond grimpe à 2,25 €/L. La moyenne nationale, elle, s’établit à 2,315 €/L selon les données gouvernementales du 6 avril. Le calcul est simple : 2,315 − 2,25 = 0,065 €. Six centimes et demi. Sur un plein de 50 litres, cela représente 3,25 € d’économie. Sur un mois de consommation moyenne d’un ménage diesel — environ 120 litres —, le gain tombe à 7,80 €. Moins qu’un menu au fast-food pour deux.

Pour l’essence SP95-E10, le tableau est encore plus cruel. Le plafond reste à 1,99 €/L, la moyenne nationale s’affiche à 2,015 €/L. L’écart : 2,5 centimes par litre. Sur 50 litres : 1,25 €. C’est un aveu.

En d’autres termes, TotalEnergies prolonge un dispositif dont la substance s’est évaporée. Le plafond du gazole a été relevé de 7,65 % (de 2,09 à 2,25 €), tandis que le marché n’a progressé que de 5,25 % sur la même période. Le groupe ne suit pas le marché : il le devance, en réduisant méticuleusement la taille de son effort.

77 cargos, 1,5 milliard de dollars : le vrai bilan de la crise d’Ormuz

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Ce que le communiqué ne dit pas, c’est ce qui s’est passé entre le 28 février et le 25 mars 2026. L’offensive conjointe américano-israélienne contre l’Iran, déclenchée le 28 février, a provoqué le blocage du détroit d’Ormuz par Téhéran, un goulet par lequel transitent 20 % du brut mondial, soit environ 17 millions de barils par jour. Le baril « Dubai », référence pour le brut moyen-oriental, est passé de 65-70 $ avant la crise à un pic de 170 $ aux alentours du 20 mars, pour une moyenne mensuelle de 128,5 $ sur l’ensemble du mois de mars.

TotalEnergies, via sa division trading, a acheté 77 cargos sur les 82 disponibles aux Émirats arabes unis et à Oman au cours du mois de mars, selon les données de S&P Global Commodity Insights. Soixante-dix-sept sur quatre-vingt-deux. Un taux de captation de 93,9 % — du jamais-vu sur ce marché. Le prix d’achat moyen de ces cargos se situe entre 70 et 100 dollars le baril (moyenne estimée : 85 $/baril). La valorisation au cours moyen de mars : 128,5 $/baril.

Le calcul est simple : 35 000 000 barils × (128,5 $ − 85 $) = 1 522 500 000 $. Un milliard et demi de dollars. En un mois. Sur une seule opération de trading. Le Financial Times évoque prudemment « plus d’un milliard de dollars ». Notre calcul, fondé sur les mêmes données publiques avec un coût d’acquisition médian de 85 $, aboutit à 1,52 milliard.

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Le coût réel du plafonnement : 14,3 heures de profit

Le groupe exploite 3 300 stations en France métropolitaine. La consommation moyenne d’une station : environ 3 500 litres par jour. Pour 3 300 stations sur 30 jours : 346,5 millions de litres mensuels. Répartition retenue : 80 % gazole, 20 % essence.

Coût du plafonnement sur gazole : 277,2 millions de litres × 0,065 € = 18,02 millions €. Coût sur essence : 69,3 millions de litres × 0,025 € = 1,73 million €. Total mensuel estimé : 19,75 millions €, soit 21,4 millions $ au taux de change actuel.

Mise en perspective. Bénéfice net TotalEnergies 2025 : 13,1 milliards $, soit 35,89 millions $ par jour, soit 1,495 million $ par heure. Le coût mensuel du plafonnement représente donc 14,3 heures de bénéfice net. Rapporté au gain sur les 77 cargos : 1 522 M$ ÷ 21,4 M$ = 71 mois de plafonnement couverts. Près de six ans. TotalEnergies pourrait maintenir ce dispositif jusqu’en 2031 avec le seul produit de son opération de mars 2026.

Chronologie du plafonnement TotalEnergies 2026
28 fév. 2026
Déclenchement de la guerre USA-Israël/Iran. Blocage du détroit d'Ormuz par Téhéran. 20 % du brut mondial perturbé.
Mars 2026
TotalEnergies achète 77 cargos sur 82 disponibles aux Émirats et à Oman. Gain estimé : 1,52 milliard $.
13 mars 2026
Lancement du plafonnement phase 1 : essence 1,99 €/L et gazole 2,09 €/L dans 3 300 stations métropolitaines.
31 mars 2026
Communiqué TotalEnergies : prolongation du plafond jusqu'au 7 avril pour le week-end de Pâques.
7 avril 2026
Fin du plafond phase 1. Annonce phase 2 : gazole relevé à 2,25 €/L (+16 cts). 18 % des stations françaises en rupture partielle.
8 avril 2026
Entrée en vigueur du nouveau plafond. 83 % des stations en rupture appartiennent au réseau TotalEnergies (1 531 sur 2 306).
Fin avril 2026
Expiration prévue du plafonnement phase 2. Aucune garantie sur la suite.

La pénurie fabriquée : quand le plafond crée le vide

En plafonnant ses prix sous le marché, même de quelques centimes, TotalEnergies attire mécaniquement les automobilistes vers ses stations. Les cuves se vident. Les stations ferment. Les données du gouvernement, publiées le 7 avril au matin par la ministre Maud Bregeon : 18 % des stations françaises étaient en rupture de stock partielle après le week-end de Pâques. Mais ce chiffre national masque une concentration spectaculaire : 83 % des stations en rupture appartiennent au réseau TotalEnergies. Sur les 2 306 stations TotalEnergies pour lesquelles des données de stock sont disponibles, 1 531 affichaient au moins une rupture, soit 66,4 % du réseau. Deux stations TotalEnergies sur trois ne pouvaient plus servir au moins un carburant le lundi de Pâques.

Le calcul est simple. TotalEnergies vend à perte temporaire pour assécher la demande chez les indépendants. Ces derniers, incapables de s’aligner sur 1,99 € ou 2,25 €, voient leurs cuves se vider sans se remplir. Plus le plafonnement dure, plus les petits opérateurs perdent des clients, plus les ruptures s’aggravent, et plus les automobilistes reviennent chez TotalEnergies. Un cercle vertueux pour le groupe, un étranglement méthodique pour les 5 200 stations indépendantes qui représentent encore 40 % du maillage territorial français.

La CGT contre 6,5 centimes : le rapport de force politique

Sophie Binet n’a pas attendu. La secrétaire générale de la CGT a réclamé le 7 avril un « prix maximum à la pompe de 1,70 euro » en limitant les marges des pétroliers, avec une TVA réduite à 5,5 % sur l’énergie et une taxe sur les dividendes pétroliers. Une réunion s’est tenue le même soir à 17h30 à Bercy avec les cinq syndicats représentatifs (CGT, CFDT, FO, CFE-CGC, CFTC) et les ministres de l’Économie, du Travail et de l’Énergie. Bercy temporise. Le dossier est politiquement radioactif : taxer TotalEnergies, c’est risquer de voir le groupe accélérer son transfert de cotation vers New York, menace brandie depuis 2024.

Ce que le rapport de force ne dit pas : les gérants de stations indépendantes n’ont pas de siège à cette table. Leur seul recours est le prêt flash Bpifrance, plafonné à 50 000 euros par entreprise, à un taux de 3,80 % sur 18 mois. Pour un gérant qui écoule 200 000 litres par mois à une marge nette de 2 centimes le litre, cela représente 12,5 mois de survie théorique — sans imprévu. D’un côté, 13,1 milliards de dollars de bénéfice net en 2025. De l’autre, des TPE à qui l’État propose un crédit à 3,80 %. La différence entre 6,5 centimes de ristourne médiatique et la réalité du tissu économique français tient dans cet écart-là.

Le vrai produit d’appel : les abonnés Électricité & Gaz

Il faut lire les petites lignes. Depuis janvier 2026, les clients de l’offre TotalEnergies Électricité & Gaz bénéficient d’un plafonnement à 1,99 €/L sur tous les carburants — SP95, SP98, E85, gazole — pour toute l’année 2026. Pas jusqu’à fin avril. Toute l’année, douze mois, sans condition de volume. Le plafonnement grand public, celui qui fait les gros titres, n’est que la vitrine. Le vrai mécanisme commercial cible les 5,2 millions de clients énergie du groupe.

Le calcul est redoutable. Un foyer français consomme en moyenne 1 200 litres de carburant par an. À 1,99 €/L garanti contre un prix moyen constaté de 2,12 €/L sur le premier trimestre 2026, l’économie annuelle s’établit à 156 euros. C’est un mois de facture d’électricité pour un logement de 70 m². En d’autres termes, TotalEnergies offre un mois d’électricité gratuit déguisé en ristourne carburant pour verrouiller un contrat énergie pluriannuel. Le coût d’acquisition client dans l’énergie domestique tourne autour de 150 à 200 euros par foyer. Les marges sur l’électricité et le gaz domestiques atteignent 8 à 12 %, contre moins de 2 % à la pompe. Le plafonnement carburant n’est pas une concession. C’est un budget marketing optimisé au centime près. La véritable rentabilité se fait dans le salon, pas à la station-service.

Verdict : 6,5 centimes contre 71 mois

Six centimes et demi par litre de rabais. Soixante-et-onze mois de plafonnement couverts par un seul mois de trading sur la crise d’Ormuz. 13,1 milliards de dollars de bénéfice net en 2025, soit 35,89 millions $ par jour. Et un dispositif de « protection des consommateurs » dont le coût mensuel total représente 14 heures de profit. La mécanique est sans défaut : TotalEnergies a capté le pétrole avant la crise, a laissé la crise se propager à la pompe, puis a offert un geste calculé au centime près pour transformer la pénurie en conquête commerciale sur l’électricité et le gaz. Le plafonnement expire fin avril. À ce rythme, l’opération d’Ormuz aura suffi à financer 5,9 années de « générosité ». Les comptes ne mentent pas.

Sources

Alexandre Mercier

Alexandre Mercier

Analyste économique et journaliste à INFO.FR. Formation supérieure en économie et communication. Spécialisé en rédaction web et analyse des marchés financiers. Couvre l'actualité économique française et internationale au quotidien. Passionné par la vulgarisation des sujets économiques complexes.

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