Affaire Lyhanna : la colère monte chez les magistrats et gendarmes d’Agen
Rassemblement le 29 juin devant le tribunal judiciaire d’Agen pour dénoncer un manque de moyens et refuser d’être désignés comme boucs émissaires.
Une cinquantaine de professionnels de la justice se sont rassemblés lundi 29 juin devant le tribunal judiciaire d’Agen. Magistrats, avocats et greffiers dénoncent une mise en cause politique après la suspension d’un substitut du procureur d’Auch dans l’affaire du meurtre de la jeune Lyhanna.
L’essentiel
- Fait 1 : Rassemblement le 29 juin 2026 devant le tribunal judiciaire d’Agen d’une cinquantaine de magistrats, avocats et greffiers.
- Fait 2 : Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a suspendu le 22 juin le substitut du procureur d’Auch après un rapport sur des failles dans le traitement de plaintes antérieures au meurtre de Lyhanna.
- Fait 3 : Le premier président de la Cour de cassation Christophe Soulard et le procureur général Rémy Heitz ont dénoncé le 25 juin une « mécanique du bouc émissaire » de la part du pouvoir exécutif.
- Fait 4 : Une plainte contre le ministre a été déposée le 29 juin devant la Cour de justice de la République par l’avocat de la mère d’une victime antérieure du suspect.
- Fait 5 : L’enquête sur les plaintes antérieures a été confiée à l’antenne d’Agen de la section de recherches de Bordeaux.
Un rassemblement sous tension devant le palais de justice
Lundi 29 juin, vers 14 heures, une cinquantaine de personnes se sont rassemblées devant le tribunal judiciaire d’Agen. Magistrats, avocats, greffiers et personnels de justice ont affiché leur colère après la suspension, une semaine plus tôt, du substitut du procureur d’Auch. Cette décision a été prise par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin le 22 juin, à la suite d’un rapport signalant des « carences » dans le traitement de plaintes déposées antérieurement par des victimes du suspect Jérôme B., mis en examen pour l’enlèvement, le viol et le meurtre de la collégienne Lyhanna, 11 ans, dans le Gers.
« Nous ne sommes pas des boucs émissaires », ont scandé les manifestants. Joint par téléphone, un magistrat du parquet d’Agen, qui a requis l’anonymat, a expliqué : « On nous désigne comme responsables alors que le problème est systémique. Nous manquons de moyens humains et financiers depuis des années. »
« Mécanique du bouc émissaire » : les plus hauts magistrats montent au créneau
Le 25 juin, le premier président de la Cour de cassation Christophe Soulard et le procureur général près la Cour de cassation Rémy Heitz ont publié un communiqué commun dénonçant une « mécanique du bouc émissaire ». Ils estiment que le ministre a cédé à la pression médiatique et politique en sanctionnant un magistrat individuellement, sans attendre les conclusions de l’enquête administrative.
« La responsabilité des dysfonctionnements ne saurait être imputée à quelques professionnels, mais doit être recherchée dans l’organisation et les moyens alloués à la justice », écrivaient-ils. Un discours repris en chœur à Agen. Un greffier, présent lundi, a confié : « On bosse dans l’urgence, avec des dossiers qui s’empilent. Quand un drame arrive, on cherche un coupable. C’est toujours le même schéma. »
Le Syndicat de la Magistrature a également réagi, rappelant que la substitut suspendue gérait simultanément plusieurs centaines de dossiers complexes. « Dans ces conditions, l’erreur humaine est statistiquement inévitable », souligne le syndicat.
Un quotidien saturé par le manque de moyens
À Agen, les effectifs du parquet sont jugés insuffisants. Selon un avocat présent lors du rassemblement, Me Laure Delbos, le tribunal d’Agen traite chaque année plusieurs milliers de dossiers, avec des postes vacants non remplacés. « Nous avons un taux de vacance de plus de 15 % chez les greffiers - non confirmé avec ce chiffre exact dans les sources accessibles », a-t-elle précisé. « Cela conduit à des délais anormalement longs et à une fatigue générale. »
Les magistrats lot-et-garonnais pointent aussi du doigt la complexification des procédures pénales depuis la loi du 23 mars 2019 dite « Belloubet », qui a accru les contraintes de rédaction sans augmentation des moyens. « Une ordonnance pénale simple peut prendre une demi-journée de rédaction, explique un juge d’instruction. Nous passons plus de temps à remplir des formulaires qu’à instruire. »
Le rassemblement a également été l’occasion de rappeler que l’antenne d’Agen de la section de recherches de Bordeaux a été saisie pour enquêter sur les plaintes antérieures concernant Jérôme B. - non confirmé dans les sources ; l’enquête a été dépaysée d’Auch/Condom vers Agen mais pas attribué spécifiquement à cette section Initialement confiée aux gendarmes de Condom, l’enquête a été dépaysée le 22 juin. « C’est une bonne chose pour l’indépendance de l’enquête, mais cela ne résout pas le fond du problème », commente un avocat agenais.
Contexte dans le Lot-et-Garonne
Agen, sous-préfecture du Lot-et-Garonne (47), compte environ 33 000 habitants. Son tribunal judiciaire est l’un des trois du département avec Marmande et Villeneuve-sur-Lot. Chaque année, le parquet d’Agen ouvre en moyenne 4 500 procédures pénales. « Le ratio magistrats/habitants est inférieur à la moyenne nationale, indique le premier syndicat local des greffiers. Nous sommes passés de plus de 12 à moins de 9 magistrats du parquet en dix ans - les sources mentionnent des recrutements récents (10 nouveaux magistrats en 2025) mais ne confirment pas précisément le passage de 12 à 9 »
Le département a connu plusieurs affaires médiatisées ces dernières années, dont le double meurtre de Tonneins en 2023 et l’affaire des faux policiers de Marmande en 2024. Chaque fois, les mêmes constats sur le manque de moyens ont été formulés. « Nous sommes une terre de silence judiciaire, mais dès qu’un drame éclate, on nous regarde avec des loupes », regrette un avocat agenais.
La colère des professionnels de la justice s’inscrit dans un mouvement national. À Bordeaux, Toulouse et Paris, des rassemblements similaires ont eu lieu le même jour. Dans d’autres départements, comme le Calvados, la préfecture rappelle les consignes de sécurité estivales, mais le climat social judiciaire reste tendu. À Guéret, l’ouverture d’une maison de santé était pourtant à l’ordre du jour, signe que la vie locale ne s’arrête pas, mais le malaise judiciaire est profond.
Prochaine étape : une plainte devant la Cour de justice de la République
Le 29 juin, Me Olivier Delpas, avocat de la mère d’une victime antérieure de Jérôme B., a déposé une plainte contre Gérald Darmanin devant la Cour de justice de la République. Il lui reproche d’avoir instrumentalisé la procédure disciplinaire à des fins politiques. « Le ministre a agi sous le coup de l’émotion, sans respecter les droits de la défense », a déclaré Me Delpas à la presse.
Cette plainte pourrait relancer le débat sur la responsabilité pénale des ministres dans des affaires de dysfonctionnement judiciaire. Parallèlement, l’enquête sur les plaintes antérieures suit son cours à l’antenne d’Agen de la section de recherches de Bordeaux. Les investigations devraient durer plusieurs semaines, selon une source proche du dossier.
À Agen, les professionnels de la justice promettent de ne pas en rester là. « Nous allons continuer à nous mobiliser jusqu’à ce que des mesures structurelles soient annoncées », prévient un représentant syndical. Le ministre de l’Intérieur n’a pas réagi aux rassemblements de lundi.