Bordeaux : deux mineurs jugés pour torture homophobe, six ans après avoir laissé Jason pour mort
Le premier des deux accusés comparaît le 19 mai 2026 au tribunal pour enfants de Bordeaux pour des faits remontant à l'été 2020.
Un terrain vague à Bordeaux-Lac, le 1er août 2020. Jason, 18 ans, est extorqué, frappé, violé et poignardé à la cuisse par deux mineurs après des insultes homophobes. Six ans plus tard, les procès s'ouvrent enfin.
Un terrain vague à Bordeaux-Lac, le 1er août 2020, vers 2h du matin. Jason, alors âgé de 18 ans, est extorqué, battu, violé et poignardé à la cuisse droite par deux mineurs qui l’insultent : « Sale pédé », « Les pédés, on les crève, on les brûle ». Il sera laissé nu, se traînant jusqu’à son hôtel. Six ans plus tard, les deux agresseurs comparaissent. Le premier est jugé ce 19 mai 2026 au tribunal pour enfants de Bordeaux.
L’essentiel
- Date des faits : 1er août 2020, vers 2h du matin, sur un terrain vague à Bordeaux-Lac.
- Victime : Jason, 18 ans à l’époque, 24 ans aujourd’hui - extorsion, viol, coup de couteau à la cuisse droite (plaie de 12 cm, à 3 cm de l’artère fémorale), ITT de 10 jours.
- Agresseurs : deux mineurs, âgés de 14 et 16 ans aux faits, identifiés un an plus tard par analyse ADN, déjà connus de la justice.
- Qualification : extorsion avec actes de torture et barbarie en raison de l’orientation sexuelle - crime, non correctionnalisé.
- Calendrier judiciaire : le plus jeune (14 ans en 2020, toujours détenu) jugé le 19 mai 2026 ; le second (16 ans en 2020, libre sous contrôle judiciaire) jugé en octobre 2026 devant la cour d’assises des mineurs de la Gironde.
Une nuit d’août 2020 à Bordeaux-Lac
Jason est hébergé cette nuit-là par l’association Le Refuge, qui lui a trouvé une chambre d’hôtel à Bordeaux. Pris en charge par l’organisation qui accompagne les jeunes LGBT+ en rupture familiale, il sort seul et tombe sur les deux individus. Les insultes précèdent l’attaque. Selon Sud Ouest, qui a recueilli le témoignage de la victime, les deux agresseurs le frappent, le violent, lui volent ses affaires, puis l’un d’eux lui plante un couteau dans la cuisse droite. La plaie mesure 12 cm et passe à 3 cm de l’artère fémorale. Jason se traîne nu jusqu’à son hôtel. L’ITT est fixée à 10 jours. Les séquelles psychologiques - cauchemars, sentiment permanent d’insécurité - persistent, selon ses propres déclarations six ans plus tard.
Jason a depuis quitté Bordeaux, par peur. À la veille de l’audience, il a accepté de parler à Sud Ouest. « Ils m’ont frappé, puis ils m’ont violé », dit-il. Il témoignera à huis clos lors des deux procès.
Identifiés un an plus tard par l’ADN
Les deux agresseurs n’ont pas été interpellés immédiatement. C’est une analyse ADN, réalisée environ un an après les faits, qui a permis de les identifier. Tous deux étaient déjà connus de la justice pour des délits de droit commun. Selon Sud Ouest, ils se renvoient mutuellement la responsabilité des faits.
L’un avait 14 ans au moment des faits. Il est toujours détenu et comparaît ce 19 mai 2026 devant le tribunal pour enfants de Bordeaux. L’autre avait 16 ans. Libre sous contrôle judiciaire, il sera jugé en octobre 2026 devant la cour d’assises des mineurs de la Gironde.
La qualification retenue est lourde : extorsion avec actes de torture et barbarie commise en raison de l’orientation sexuelle. Un crime. Pas une correctionnalisation.
« À la hauteur de leur gravité » : le choix de la qualification criminelle
L’avocate de Jason, Me Ondine Paris, a défendu cette ligne depuis le début. Elle parle d’« ultra violence » et l’explique clairement à Sud Ouest : « Nous nous sommes opposés à la correctionnalisation de ces faits pour qu’ils soient jugés à la hauteur de leur gravité, à savoir un crime. »
La correctionnalisation - procédé courant qui consiste à requalifier un crime en délit pour accélérer le traitement judiciaire - n’a pas été retenue ici. Les deux affaires seront donc jugées devant des juridictions criminelles spécialisées pour mineurs, avec les garanties procédurales correspondantes. Les audiences se tiennent à huis clos, conformément aux règles applicables aux mineurs.
Cette décision a une portée symbolique : la circonstance aggravante liée à l’orientation sexuelle de la victime est pleinement maintenue dans la qualification pénale. Pour l’avocate de la victime, c’est une condition de justice.
Six ans d’attente : Jason témoigne
La procédure a duré six ans. Jason avait 18 ans lors des faits. Il en a 24 aujourd’hui. Dans l’article publié le 18 mai 2026 par Sud Ouest - la veille de la première audience, au lendemain de la Journée mondiale contre l’homophobie du 17 mai - , il dit vouloir témoigner pour « briser le silence ». Ses mots sont directs : « Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir. » Et encore : « Quand je regarde les chiffres des agressions homophobes, je me rends compte que rien n’avance. »
Ces déclarations, recueillies par le journaliste Jonathan Guérin pour Sud Ouest, constituent l’un des rares témoignages publics de la victime depuis les faits. Elle choisit de parler maintenant, avant les audiences, tout en préservant sa vie privée lors des débats à huis clos.
Contexte en Gironde
Bordeaux est la sixième ville de France par la population. La Gironde est l’un des départements les plus peuplés du Sud-Ouest, avec une métropole qui concentre une communauté LGBT+ active et structurée. L’association Le Refuge, qui accompagnait Jason au moment des faits, dispose d’une antenne bordelaise et accueille chaque année des jeunes en rupture familiale liée à leur orientation sexuelle ou identité de genre.
Les faits de l’été 2020 avaient été brièvement relayés par le magazine Têtu dès septembre 2020, sans que l’enquête judiciaire ne soit alors aboutie. L’affaire reste peu connue nationalement. Elle prend une autre dimension aujourd’hui : qualification criminelle maintenue, procès devant des juridictions spécialisées, et victime qui choisit de prendre la parole.
La Gironde n’est pas épargnée par les violences à caractère homophobe. Le déploiement de 60 CRS à Bordeaux depuis le 14 mai 2026 dans le cadre d’un plan national de sécurisation rappelle que la sécurité dans l’espace public reste un enjeu majeur pour la préfecture. Les agressions à caractère discriminatoire s’inscrivent dans ce contexte plus large.
Sur le plan judiciaire, le tribunal pour enfants de Bordeaux est compétent pour les mineurs au moment des faits. La cour d’assises des mineurs de la Gironde, qui jugera le second accusé en octobre, est une juridiction criminelle spécialisée, plus rarement saisie.
Prochaine étape : octobre 2026 pour le second accusé
Le verdict du tribunal pour enfants concernant le premier prévenu n’est pas encore connu à l’heure où ces lignes sont publiées - l’audience se tient ce 19 mai 2026. Le second procès, devant la cour d’assises des mineurs de la Gironde, est prévu en octobre 2026. Jason sera présent aux deux audiences, à huis clos. Son avocate, Me Ondine Paris, a indiqué qu’il souhaitait que ces deux procès marquent une reconnaissance judiciaire complète de ce qu’il a subi. D’autres affaires judiciaires récentes ont montré l’importance du traitement public des violences graves pour les proches des victimes. Pour Jason, l’audience de ce mardi est une première étape après six ans d’attente.
Sources
- Sud Ouest : "Ils m'ont frappé, puis ils m'ont violé" : deux mineurs jugés pour des actes de torture homophobes à Bordeaux
- Têtu : Deux homos bordelais victimes d'une violente attaque au couteau
- Sud Ouest : Bordeaux : Le Refuge, point de chute de jeunes LGBT+
- Ministère de la Justice : Tribunal pour enfants de Bordeaux