Détroit d’Ormuz : un navire CMA CGM franchit le blocus iranien

Le porte-conteneurs Kribi est le premier navire d'un grand armateur européen à traverser le détroit depuis le début de la guerre, le 28 février 2026.

Détroit d'Ormuz : un navire CMA CGM franchit le blocus iranien
Photo : Détroit d'Ormuz : un navire CMA CGM franchit le blocus iranien Illustration Pierre Monteil / INFO.FR

Le 2 avril, le Kribi (CMA CGM) a franchi le détroit d'Ormuz sous pavillon maltais. Premier passage européen depuis le début du conflit. Signal AIS : "owner France".

L'essentiel — les faits vérifiés
  • Le Kribi (CMA CGM, 5 380 EVP) a traversé le détroit d'Ormuz le 2 avril 2026 - premier navire européen depuis le début de la guerre
  • L'Iran filtre les passages via un couloir imposé près de l'île de Larak, surnommée "péage de Téhéran" par Lloyd's List Intelligence
  • 60 navires français bloqués dans le Golfe depuis le 28 février, dont 14 navires CMA CGM avec 300 marins à bord
  • Le trafic au détroit a chuté de ~90% depuis le 28 février, provoquant une hausse de +60% des cours du brut

Le porte-conteneurs Kribi, battant pavillon maltais, a franchi le détroit d’Ormuz jeudi 2 avril 2026 aux alentours de 20 heures, heure locale. Il est passé entre les îles de Qeshm et Larak, dans un couloir de navigation imposé par l’Iran. Sur son signal AIS, le navire n’affichait aucune destination. À la place, deux mots : « owner France ».

C’est le premier passage connu d’un navire appartenant à un grand groupe européen de transport maritime dans ce détroit depuis le début de la guerre, le 28 février. Le Kribi, d’une capacité de 5 380 EVP (équivalent vingt pieds), appartient à la flotte de CMA CGM, troisième armateur mondial, basé à Marseille.

Vendredi matin, le navire se trouvait au large de Mascate, en Oman. Il diffusait toujours « owner France » sur son transpondeur.

LES ENJEUX
Précédent maritime européen
Le Kribi est le premier navire d'un grand armateur européen à franchir le détroit d'Ormuz depuis le 28 février 2026.
Péage iranien
Le passage s'effectue via un couloir imposé par l'Iran près de l'île de Larak, surnommée "le péage de Téhéran" par Lloyd's List.
Signal diplomatique
Le navire a affiché "owner France" sur son signal AIS, dans un contexte de neutralité française vis-à-vis de la coalition américano-israélienne.
Crise énergétique mondiale
Les cours du brut ont bondi de 60% depuis le début du conflit, le détroit ayant perdu 90% de son trafic.

Un détroit devenu quasi infranchissable

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé des frappes contre l’Iran. Téhéran a riposté dans toute la région et verrouillé l’accès au détroit d’Ormuz. En cinq semaines, le trafic maritime a chuté d’environ 90%, selon BFM.

-90%Chute du trafic maritime au détroit d'Ormuz depuis le 28 février 2026

En temps de paix, ce goulet de 50 kilomètres de large voit transiter 20% du pétrole brut et du GNL mondiaux, selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA). Sa fermeture quasi totale a provoqué une flambée des cours. Le 26 mars, France 24 rapportait une hausse d’environ 60% du prix du baril depuis le début du conflit.

Le 25 mars, l’Iran a annoncé qu’il autoriserait le passage de navires appartenant à des pays « non hostiles ». Le passage du Kribi, huit jours plus tard, constitue la première application visible de cette ouverture à un armateur européen.

Le « péage de Téhéran » : comment l’Iran contrôle le détroit

Publicité

Les Gardiens de la révolution islamique (CGRI) ont mis en place un système d’enregistrement de « navires approuvés ». Le processus est strict. Les armateurs transmettent, via une société intermédiaire, l’ensemble des données relatives au navire : propriété effective, pavillon, nature de la cargaison, composition de l’équipage, données AIS.

Le CGRI valide le dossier. Il attribue un code secret d’autorisation et des instructions de navigation précises. Le navire doit ensuite emprunter un couloir passant à proximité immédiate de l’île de Larak, sur la côte iranienne.

Lloyd’s List Intelligence a surnommé Larak « le péage de Téhéran ». Les navires empruntant cet itinéraire doivent verser un montant important aux autorités iraniennes. Le montant exact n’a pas été rendu public.

Le système instaure une hiérarchie claire. Les navires des pays considérés comme « amis » par Téhéran bénéficient de facilités. Trois navires chinois ont récemment franchi le détroit. Pékin a exprimé sa « gratitude » aux parties impliquées. L’Inde et le Pakistan figurent aussi parmi les pays favorisés. Un navire avait dû hisser le pavillon pakistanais pour obtenir une escorte iranienne.

Les navires des pays « hostiles », membres de la coalition américano-israélienne ou de l’Union européenne, sont ciblés. Ils ne passent pas.

  • Pays « amis » (passage facilité) : Chine, Inde, Pakistan. Trois navires chinois ont franchi le détroit récemment.
  • France (cas inédit) : Le Kribi est passé sous pavillon maltais, sans changement de pavillon, en affichant « owner France ». Premier passage européen depuis le 28 février.
  • Pays « hostiles » (passage interdit de facto) : États-Unis, Israël, membres de la coalition. Les navires sous pavillon de ces pays ou appartenant à leurs armateurs restent bloqués.
  • Union européenne : Classée parmi les pays hostiles par Téhéran, sauf exception. La France semble bénéficier d’un traitement distinct.

Le Kribi n’a pas changé de pavillon

Un détail retient l’attention des observateurs. Le Kribi a conservé son pavillon maltais. Malte est membre de l’Union européenne. Un précédent navire avait dû hisser le pavillon pakistanais pour obtenir le feu vert iranien. Le Kribi, lui, a traversé sous ses propres couleurs.

Le message AIS « owner France » semble avoir suffi. La France n’a pas rejoint la coalition américano-israélienne. Emmanuel Macron a pris ses distances avec la politique de Donald Trump sur l’Iran. « Faut-il y voir une approbation tacite du régime de Téhéran envers la distance affichée par Emmanuel Macron avec la politique de Donald Trump ? », interrogeait 20 Minutes vendredi.

Téhéran ne s’est pas exprimé publiquement sur le passage du Kribi. CMA CGM n’a pas commenté.

60 navires français bloqués, 20 000 marins retenus dans le Golfe

Le passage du Kribi intervient dans un contexte de crise aiguë pour la marine marchande. Dès le 1er mars, 60 navires français se trouvaient bloqués dans le Golfe, selon Édouard Louis-Dreyfus, président d’Armateurs de France, interrogé sur France Inter.

Au 12 mars, 14 navires CMA CGM étaient immobilisés, avec 300 marins à bord. Cinq navires sous pavillon français transportaient des équipages français : l’Everglade et le CMA CGM Galapagos (CMA CGM), le Mraikh (Knutsen LNG France), le Bourbon Helene (Bourbon) et l’Île de Batz (ASN/LD Armateurs). Les pertes de CMA CGM atteignaient déjà « plusieurs millions d’euros » au 12 mars, selon franceinfo.

L’Organisation maritime internationale (OMI) estime à 20 000 le nombre de marins retenus dans le Golfe, toutes nationalités confondues.

La veille du passage du Kribi, le 1er avril, quatre navires CMA CGM s’étaient regroupés au nord de Dubaï : le Kribi, le Diamond, le Manaus (sous pavillon indien) et un quatrième bâtiment. Le Kribi est le seul à avoir franchi le détroit.

Infographie détroit d'Ormuz : impact de la guerre Iran sur le trafic maritime mondial en 2026
Infographie détroit d'Ormuz : impact de la guerre Iran sur le trafic maritime mondial en 2026

Et les autres navires français ?

Le Diamond et le Manaus, battant pavillon indien, semblaient préparer leur propre traversée. Les données de MarineTraffic ne permettaient pas, vendredi, de confirmer leur passage. Le reste de la flotte française reste au mouillage, en attente.

CMA CGM avait mis en place, depuis le 12 mars, des « corridors terrestres » par Oman et le sud des Émirats pour assurer l’acheminement des biens de première nécessité. « En termes de capacité, ce n’est pas la même chose qu’avec des navires qui passent par le détroit d’Ormuz », avait reconnu Christine Cabau, vice-présidente chargée des opérations du groupe, sur franceinfo.

Le passage du Kribi ne résout rien. Il ouvre une brèche. La question est de savoir si Téhéran va l’élargir, et à quelles conditions.

Sources

Pierre Monteil

Pierre Monteil

Correspondant international et analyste géopolitique. Formation en relations internationales et journalisme. Expérience terrain dans plusieurs zones de conflit et expertise des questions diplomatiques européennes. Spécialisé dans l'analyse des crises internationales, les relations franco-européennes et les enjeux de défense. Rejoint INFO.FR pour décrypter l'actualité mondiale avec rigueur et pédagogie.

Publicité
Lien copié !
× Infographie agrandie