La question peut sembler anodine, pourtant elle révèle un fossé générationnel abyssal. En 2025, la France demeure l'ultime bastion du chèque en Europe, émettant à elle seule 88% des chèques du continent. Mais ce règne touche à sa fin : les moins de 24 ans ne savent même plus comment remplir ce rectangle de papier qui fut pendant des décennies le symbole de la transaction bancaire française. Entre tradition tenace et révolution numérique, le chèque vit ses dernières années.
L'essentiel
- La France émet à elle seule 88% des chèques européens, avec 2 milliards de transactions annuelles, mais ne représente plus que 2,4% du total des paiements contre 23% en 2006
- Les moins de 24 ans ne savent plus remplir un chèque et doivent demander de l'aide en agence bancaire, selon Guillaume Almeras, consultant en stratégie bancaire
- Le chèque est le moyen de paiement le plus fraudé avec 33% des cas de fraude alors qu'il ne représente que 3% des transactions en France
- Le Trésor public réfléchit à ne plus accepter les chèques pour payer les impôts et amendes, menaçant le dernier centre public d'encaissement situé à Rennes
- Les irréductibles du chéquier sont passés de 24% en 2022 à 18% en 2025, composés principalement de la génération des baby-boomers
Depuis juillet 2025, une révélation du Télégramme a jeté un pavé dans la mare bancaire française : le Trésor public réfléchit à ne plus accepter les chèques pour payer les impôts et les amendes. Cette simple hypothèse suffit à mesurer l’espérance de vie déclinante d’un moyen de paiement qui fut pourtant révolutionnaire. Inventé au Royaume-Uni en 1762, le chèque a traversé les siècles pour devenir une spécificité hexagonale. Aujourd’hui, alors qu’une simple recherche Google sur « comment remplir un chèque » témoigne d’un désarroi générationnel, la France produit encore deux milliards de chèques par an.
Le dernier carré des irréductibles du chéquier
Les chiffres sont sans appel. Selon la dernière note de la Banque de France, le chèque ne représente plus que 2,4% du total des transactions en France, contre 23% en 2006. Une chute vertigineuse qui s’explique par un phénomène sociologique majeur : le renouvellement générationnel. Guillaume Almeras, consultant en stratégie bancaire chez Score Advisor, observe un comportement révélateur dans les agences bancaires.
« Les moins de 24 ans passent dans les agences demander comment faire », explique-t-il au Télégramme.
Les irréductibles du chéquier représentent désormais 18% des Français qui l’utilisent encore une fois par mois ou plus, selon le baromètre de Panorabanques. Ils étaient encore 24% en 2022. Cette population vieillit inexorablement. Pour Guillaume Almeras, le diagnostic est clair : « Le chèque disparaîtra certainement avec les boomers ». Cette génération née après-guerre, qui a grandi avec le chéquier comme symbole d’autonomie bancaire, constitue le dernier rempart avant l’extinction programmée de ce moyen de paiement.
Une exception française qui coûte cher
La France cultive une relation unique avec le chèque. Comme le rappelle Guillaume Almeras, « Il a été inventé au Royaume-Uni, en 1762, mais c’est la France qui, à elle seule, émet 88% des chèques sur le continent ». Cette singularité européenne s’explique par une histoire bancaire particulière et une culture du papier profondément ancrée. Mais cette tradition a un prix.
Le chèque est devenu le moyen de paiement le plus fraudé de France. Alors qu’il représente moins de 3% des transactions, il concentre 33% des cas de fraude, selon la Banque de France. Les chéquiers sont ciblés et subtilisés lors des envois postaux des carnets vierges par les banques à leurs clients. Pour les établissements bancaires, le traitement des chèques représente également un coût considérable : impression, envoi, traitement manuel, compensation interbancaire. Des processus chronophages et coûteux à l’heure de la dématérialisation généralisée.
Les usages irremplaçables qui prolongent sa survie
Pourtant, le chèque n’a pas dit son dernier mot. S’il est moribond, il conserve des fonctionnalités uniques que les moyens de paiement modernes ne peuvent reproduire. Guillaume Almeras nuance le discours sur sa disparition inéluctable en soulignant ses atouts spécifiques.
« On pense souvent qu’un moyen de paiement s’installe et va remplacer tous les autres. Mais le chèque offre des possibilités que d’autres ne proposent pas, comme la possibilité de le postdater pour qu’il soit débité plus tard, ou de demander une caution sans qu’elle ne soit encaissée. C’est un vrai confort psychologique », précise-t-il au Télégramme.
Cette flexibilité temporelle du chèque, sa capacité à servir de garantie sans décaissement immédiat, explique sa persistance dans certains secteurs. Les transactions immobilières, les cautions locatives, certains paiements professionnels continuent de privilégier ce support papier. À Rennes, le dernier centre public d’encaissement de France symbolise cette résistance institutionnelle, même si son avenir semble compromis par les réflexions du Trésor public.
Quand le chèque énergie ravive les interrogations
Paradoxalement, alors que le chèque bancaire décline, le chèque énergie connaît une nouvelle actualité. En novembre 2025, près de 4 millions de foyers français ont reçu cette aide gouvernementale, d’un montant variant entre 48€ et 277€ selon les ressources. Comme le rapporte Alouette.fr, cette distribution massive s’accompagne d’une recrudescence des arnaques, le gouvernement mettant en garde contre les appels, mails et SMS frauduleux.
L’utilisation du terme « chèque » pour cette aide sociale pose question. Contrairement au chèque bancaire traditionnel, le chèque énergie ne nécessite aucune compétence particulière pour le remplir. Selon Mes-Allocs.fr, les bénéficiaires peuvent l’utiliser en ligne, par courrier ou même le pré-affecter automatiquement à leur fournisseur d’énergie. Cette simplicité contraste avec les difficultés des jeunes générations face au chèque bancaire classique, où il faut maîtriser l’ordre des mentions obligatoires : montant en chiffres, montant en lettres, ordre du bénéficiaire, date, lieu, signature.
Le crépuscule d’une ère bancaire
Le nombre de paiements effectués en espèces dans les commerces a, pour la première fois, été dépassé par celui des paiements par carte en 2024, rappelle Le Télégramme. Cette double érosion du chèque et des espèces marque une révolution silencieuse des habitudes de consommation françaises. Les virements instantanés, le paiement sans contact, les applications mobiles ont rendu obsolète la manipulation du papier-monnaie comme du papier-valeur.
La question « comment remplir un chèque » restera-t-elle bientôt une curiosité historique, au même titre que « comment utiliser un minitel » ? Les banques l’espèrent, les seniors le redoutent, les jeunes s’en fichent. Entre ces trois générations se joue la fin d’un symbole qui aura marqué près de trois siècles d’histoire bancaire. Reste à savoir si la France, dernière gardienne européenne du chèque, acceptera de tourner définitivement la page ou si elle trouvera encore quelques années pour prolonger cette exception culturelle qui coûte cher mais rassure une partie de sa population. Le Trésor public, en envisageant de ne plus l’accepter, pourrait bien précipiter le dénouement de cette longue agonie annoncée.
Sources
- Le Télégramme (8 juillet 2025)
- Alouette.fr (30 octobre 2025)
- Mes-Allocs.fr (21 novembre 2025)
- Banque de France (2025)