Emilien Jacquelin termine 59e à sa première course Elite cycliste
Le double champion olympique de biathlon découvre la réalité du peloton amateur de haut niveau
Le double champion olympique de biathlon s'est mesuré au peloton amateur français à Cours-la-Ville. Une expérience révélatrice des exigences tactiques du cyclisme de compétition.
Les enjeux
Ce qu'il faut comprendre
Écart physique entre disciplines nordiques et cyclisme
Malgré une perte de 5 kilos, le gabarit et le profil physiologique d'un biathlète ne suffisent pas face au peloton Elite.
Préparation hivernale enrichie
Jacquelin intègre le vélo comme outil de progression pour le biathlon, pas comme reconversion.
Réalité du cyclisme amateur de haut niveau
Une course Elite Nationale à 43 km/h de moyenne sur 153 km révèle l'intensité et la technicité d'un peloton où l'anticipation prime sur la puissance brute.
L'essentiel
Ce qu'il faut retenir
- Emilien Jacquelin termine 59e sur 63 classés à sa première course Elite, à +16'11" du vainqueur.
Dimanche matin, parking du stade de Cours-la-Ville. Emilien Jacquelin ajuste son casque, vérifie ses cales. Autour de lui, des coureurs qui ne savent pas qu’un double champion olympique de biathlon va prendre le départ avec eux. Il ne porte pas de dossard spécial. Juste le maillot du club de Seyssinet-Seyssins.
Il franchit la ligne à la 59e place - avec plus de 16 minutes de retard sur Nathan Dos Reis Graca. Le vainqueur a avalé les 153 kilomètres en 3h32’55 » - à plus de 43 km/h de moyenne. Jacquelin, lui, découvre que l’endurance forgée sur les pistes de ski ne suffit pas dans un peloton de cette catégorie.
« Une énorme claque »
« C’était une expérience incroyable, mais surtout une énorme claque » - lâche-t-il à l’arrivée. Le biathlète de 28 ans sort d’un stage aux Arcs avec Decathlon CMA CGM NewGen. Il a perdu 5 kilos depuis le 1er mai. Sur le papier, la condition physique est là. Mais le cyclisme ne se résume pas à la puissance.
« Le rythme est incessant, le placement est un art que je découvre, et l’intensité n’a rien à voir avec ce que je connais en ski de fond » - analyse-t-il. En biathlon, chacun gère sa bulle, son effort, sa trajectoire. Ici, le peloton dicte. « C’est un organisme vivant, imprévisible, où chaque replacement coûte une énergie folle ».
Le niveau amateur élite, un piège pour les novices
Le Grand Prix de Cours-la-Ville attire chaque année les meilleurs amateurs français. Sur les engagés au départ, seuls 63 ont franchi la ligne - illustrant la sélection naturelle d’une épreuve de 153 kilomètres courue à plus de 43 km/h de moyenne. La majorité des participants visent un contrat professionnel ou viennent d’équipes régionales de haut niveau. Jacquelin, qui découvrait sa première course à ce niveau, a tenu jusqu’au bout malgré son inexpérience tactique. Mais terminer dans le dernier quart du peloton révèle l’écart entre sa condition physique, pourtant exceptionnelle, et les codes techniques du cyclisme de compétition.
L’apprentissage du placement
« J’ai passé une bonne partie de la course à subir les cassures, à devoir boucher des trous par manque d’anticipation » - reconnaît Jacquelin. « J’ai passé beaucoup de temps à subir le rythme plutôt qu’à le dicter ».
Ce que le biathlon ne lui a pas appris: lire les accélérations avant qu’elles n’éclatent, sentir le vent tourner, économiser dans les roues. « Le placement, la gestion des virages, l’économie d’énergie dans les roues. Tout va beaucoup plus vite et demande une attention constante. J’ai appris plus en quelques heures que lors de mes sorties solitaires en montagne ».
Quand le moteur diesel affronte les pur-sang
Les biathlètes possèdent une VO2 max hors-norme et une tolérance à la souffrance calibrée par des années de lactique en altitude. Mais ces qualités ne se transfèrent pas linéairement au cyclisme de haut niveau amateur. Le biathlon forge des efforts par intervalles: phases de glisse, phases de poussée, récupération relative entre les tirs. Le peloton, lui, impose un effort continu à haute intensité, sans respiration. Les fibres musculaires sollicitées diffèrent. Le ratio watts par kilo devient déterminant. Jacquelin a perdu 5 kilos depuis mai, mais son gabarit reste probablement trop lourd face à des pur-sang du peloton amateur français. L’endurance nordique produit des moteurs diesel puissants. Le cyclisme de compétition récompense la puissance spécifique, explosive, soutenue pendant trois heures sans fléchir.
Pas une reconversion
« Ce n’est pas une reconversion, c’est un enrichissement » - précise Jacquelin. Mais son objectif reste le biathlon. Le vélo sert la préparation hivernale - pas l’inverse.
Le précédent existe. Ole Einar Bjørndalen - légende du biathlon, utilisait déjà le vélo pour parfaire son endurance, mais n’a jamais couru en compétition de ce niveau. Le fondeur Dario Cologna - lui, a montré des prédispositions sur deux roues, mais nos sources ne précisent pas ses résultats exacts en course. Jacquelin, en acceptant de s’exposer au verdict du chrono, franchit un cap que peu de champions nordiques ont osé.
« C’est une expérience très différente de ce que je connais. En biathlon, on gère son propre effort, sa propre bulle. Ici, il faut composer avec les autres, anticiper les mouvements du peloton, sentir le vent, ne jamais se faire décrocher. Terminer 59e, c’est une remise en question saine ».
« J’ai pris beaucoup de plaisir à souffrir » - conclut-il. La phrase résume l’esprit. Jacquelin ne cherche pas la victoire à Cours-la-Ville. Il cherche ce qui manque à ses jambes pour tenir six mois d’hiver à tirer debout sur des skis. Le reste, c’est du bonus.