Faux arrêts maladie : 3,5 millions volés à l’Assurance, 1 200 complices piégés
Sept interpellations en Seine-Saint-Denis pour un réseau qui revendait des indemnités journalières sur Snapchat. Derrière le chiffre, 1 200 assurés exposés à des poursuites pénales.
Un réseau a écoulé pendant 18 mois des faux arrêts de travail sur Snapchat. Préjudice 3,5 millions d'euros. Pour 1 200 assurés, l'addition commence.
Les enjeux
Ce qu'il faut comprendre
Un préjudice de 3,5 millions d'euros
En 18 mois, le réseau a détourné 3,5 millions d'euros à l'Assurance-maladie via 1 200 assurés complices <sup class=
Les complices exposés au triple
Les 1 200 assurés risquent de rembourser jusqu'à trois fois le préjudice <sup class=
Le formulaire papier, faille exploitée
Le réseau a opéré pendant 18 mois avant l'entrée en vigueur du Cerfa sécurisé à 7 points d'authentification, le 1er juillet 2025 <sup class=
Un tiers seulement des fraudes détecté
La Cnam estime ne repérer qu'environ un tiers des fraudes, pour une facture globale d'un peu plus de 2 milliards d'euros <sup class=
Snapchat, vitrine assumée
Le démarchage s'est fait à découvert sur Snapchat, avec des conditions d'éligibilité claires <sup class=
L'essentiel
Ce qu'il faut retenir
- Sept interpellations début mai 2026 en Île-de-France, parquet de Bobigny.
- 1 200 assurés de Seine-Saint-Denis complices sur 18 mois.
- Arrêts fictifs de 100 jours, jusqu'à 7 000 euros par assuré.
- 60% des indemnités reversées aux organisateurs du réseau.
- Le Cerfa sécurisé est devenu obligatoire le 1er juillet 2025.
Le message tient en une ligne. « Remboursement indemnités journalières entre 4 000 et 8 000 euros, on se charge de tout en seulement deux semaines! » [1]. Le compte Snapchat [2] s’adresse aux assurés de Seine-Saint-Denis [3]. Le ticket d’entrée est simple: ne pas être au RSA, ne pas être auto-entrepreneur, ne pas avoir eu d’arrêt de travail dans les trois derniers mois [4]. Le reste, le réseau s’en occupe.
Pendant 18 mois [5], de mai 2024 à novembre 2025 [6], 1 200 assurés [7] de Seine-Saint-Denis ont franchi le pas. Le préjudice à l’Assurance-maladie [8] atteint 3,5 millions d’euros [9]. La Cellule investigation de Radio France [10] a révélé l’affaire le jeudi 14 mai 2026 [11]. Sept personnes [12] ont été interpellées et placées en garde à vue début mai 2026 [13] en Île-de-France [14], en deux vagues: semaine du 4 mai, puis le 13 mai [15][16].
Un kit clé en main contre 60% de commission
L’assuré envoie ses coordonnées, son numéro de sécurité sociale, une photo de sa carte Vitale [19]. Il reçoit en retour un « kit »: un faux arrêt de travail et une fausse attestation de salaire à expédier à l’Assurance-maladie [20]. « Les escrocs fournissaient aux assurés un faux arrêt de travail et une fausse attestation de salaire à envoyer à l’Assurance-maladie », détaille le général José Montull, chef de l’Office central de lutte contre le travail illégal (OCLTI) [21][22], qui a mené l’enquête.
Les arrêts fictifs sont calibrés long: 100 jours [23]. Certains assurés touchent jusqu’à 7 000 euros [17] d’indemnités. Ils en reversent 60% [24] aux organisateurs. Les noms des médecins signataires sont usurpés, les numéros de Siret des entreprises mentionnées sur les attestations aussi [25]. Aucun médecin ne serait impliqué [26] dans l’affaire, selon l’OCLTI.
Pourquoi Snapchat?
Le choix de la plateforme n’est pas anodin. Snapchat [2] repose sur des messages éphémères qui s’effacent après lecture, laissant peu de traces exploitables a posteriori. La cible - des assurés de Seine-Saint-Denis [3], département au profil démographique jeune - y est massivement présente. Surtout, le compte opérait à découvert, conditions d’éligibilité affichées [4], tarifs annoncés [1]: la vitrine était assumée. Damien Bancal, spécialiste en cyberintelligence [27], résume le mur procédural auquel se heurte la riposte: « Il faut un dépôt de plainte, il faut obligatoirement que la justice prenne en main ce type de site internet, faire appel à l’hébergeur - faut-il encore trouver cet hébergeur - et puis, après, il faut pouvoir le fermer, mais surtout savoir qui est caché derrière » [28]. Entre la captation des clients sur un réseau social grand public et l’identification des têtes du réseau, le temps judiciaire reste un handicap structurel.
Ce que risquent les 1 200 assurés
Pour eux, l’addition commence. Remboursement intégral des sommes perçues à tort [29]. Et des pénalités financières pouvant atteindre trois fois le montant du préjudice [18]. Pour un assuré qui a touché 7 000 euros [17], l’ardoise peut grimper à 28 000 euros (7 000 € à rembourser plus 21 000 € de pénalité), hors poursuites pénales.
Le cadre juridique est sec. L’article 313-1 du Code pénal [30] définit l’escroquerie comme le fait, par manœuvres frauduleuses, de tromper une personne physique ou morale pour la déterminer à remettre des fonds [31]. La peine: cinq ans d’emprisonnement et 375 000 euros d’amende [32][33]. Le Code de la sécurité sociale (articles L114-9 à L114-22-1) [34] encadre les sanctions administratives parallèles. Le parquet de Bobigny [35] a indiqué que « les investigations se poursuivent » [36].
Le formulaire papier, talon d’Achille du système
Près de 8 arrêts de travail sur 10 [37] sont déjà transmis de façon dématérialisée à l’Assurance Maladie par les médecins ou sages-femmes [38]. Ce sont les 20% restants, sur formulaire papier, que le réseau a exploités. L’Assurance-maladie a réagi: un nouveau formulaire Cerfa sécurisé, avec 7 points d’authentification [39] dont une étiquette holographique et de l’encre magnétique [40], est devenu obligatoire le 1er juillet 2025 [41]. « Désormais, les formulaires papier non sécurisés présentés sont rejetés », assure l’Assurance-maladie [42].
Le calendrier interroge. L’escroquerie a commencé en mai 2024 [6], soit plus d’un an avant l’entrée en vigueur du dispositif anti-fraude. Pendant 18 mois [5], les faux ont circulé. Le nouveau formulaire est arrivé après.
L’angle mort: un tiers de la fraude détecté, deux tiers invisibles
Sur les faux arrêts de travail spécifiquement, deux chiffres circulent pour la dernière année connue. La source officielle de l’Assurance Maladie retient près de 30 millions d’euros détectés en 2024, contre environ 8 millions en 2023 [43][44]. L’enquête de Radio France retient, elle, 34 millions d’euros de préjudices repérés sur la même période [45] - un écart de quatre millions qui tient vraisemblablement à des périmètres de calcul distincts (fraude détectée stricto sensu d’un côté, préjudice estimé incluant des dossiers en cours d’instruction de l’autre). Dans les deux cas, le constat est identique: le montant a quasiment quadruplé en un an. Ces montants concernent l’ensemble de la fraude aux faux arrêts de travail au niveau national; les 3,5 millions d’euros [9] de l’affaire de Seine-Saint-Denis en sont un sous-ensemble.
Cette trajectoire s’inscrit dans un mouvement plus large. En 2025, les services de contrôle ont détecté et stoppé 723 millions d’euros [46] de fraudes tous postes confondus, en hausse de 15% [47] sur un an, selon Thomas Fatôme, directeur général de la Cnam [48]. Le chiffre qui dérange est ailleurs. Marc Scholler, directeur délégué de l’audit, des finances et de la lutte contre les fraudes à la Cnam [49], le reconnaît: « Nous détectons, selon nos estimations, environ un tiers des fraudes » [50]. La facture est estimée à un peu plus de 2 milliards d’euros [51]. Les 3,5 millions de Seine-Saint-Denis [9] sont la partie visible. Le reste ne se voit pas.
Le phénomène n’est pas inédit: ces dernières années, plusieurs réseaux de faux arrêts ou de fausses prescriptions ont été démantelés en région parisienne et dans le sud, généralement pour des préjudices inférieurs au million d’euros et avec quelques dizaines de bénéficiaires. La singularité de l’affaire de Bobigny tient à l’échelle - 1 200 complices identifiés - et à l’industrialisation du démarchage sur un réseau social grand public. Aucune source consultée pour cet article ne mentionne de précédent comparable en volume.
Ce que les sources ne disent pas
Aucune source consultée ne précise comment les organisateurs du réseau ont obtenu les modèles de formulaires papier pré-réforme, ni comment ils savaient quels médecins usurper. Aucune ne dit non plus si les 1 200 assurés seront poursuivis individuellement ou par vagues. Le parquet de Bobigny [35] s’en tient à la formule rituelle: « les investigations se poursuivent » [36]. Le détail viendra plus tard. Ou jamais.
Benoit Grunemwald, expert en cybersécurité [52], cité par France Télévisions, décrit l’amateurisme apparent de ces vitrines numériques: « Ça, c’est un site qui est certainement fait en une vingtaine de minutes, peut-être même avec l’intelligence artificielle. On a un formulaire, on remplit des questions et, à partir de là, on pense avoir un arrêt maladie valable » [53]. La barrière technique à l’entrée est faible. La barrière judiciaire à la sortie, elle, reste haute.
À Bobigny, sept gardes à vue. À Seine-Saint-Denis, 1 200 lettres recommandées en préparation. Le réseau est tombé. Le système, lui, vient à peine de fermer la porte papier.
Sources
Voir le détail de chaque fait sourcé (53)
« Les escrocs proposaient leurs services sur Snapchat, dans un message explicite: "remboursement indemnités journalières entre 4 000 et 8 000 euros, on se charge de tout en seulement deux semaines!" »
franceinfo.fr ↗ ↩
« Les malfaiteurs opéraient sur Snapchat. »
capital.fr ↗ ↩
« En tout, 1 200 assurés de Seine-Saint-Denis ont sauté le pas dans cette escroquerie »
franceinfo.fr ↗ ↩
« Certaines conditions étaient nécessaires pour pouvoir profiter de l'escroquerie: « ne pas être au RSA, ne pas être auto-entrepreneur et ne pas avoir eu d'arrêt de travail durant les trois derniers mois » »
ledauphine.com ↗ ↩
« qui a duré 18 mois, de mai 2024 à novembre 2025. »
franceinfo.fr ↗ ↩
« les suspects ont escroqué, de mai 2024 à novembre 2025, pour 3,5 millions d'euros à l'Assurance-maladie. »
franceinfo.fr ↗ ↩
« En tout, 1 200 assurés de Seine-Saint-Denis ont sauté le pas dans cette escroquerie »
franceinfo.fr ↗ ↩
« les suspects ont escroqué, de mai 2024 à novembre 2025, pour 3,5 millions d'euros à l'Assurance-maladie. »
franceinfo.fr ↗ ↩
« les suspects ont escroqué, de mai 2024 à novembre 2025, pour 3,5 millions d'euros à l'Assurance-maladie. »
franceinfo.fr ↗ ↩
« révèle la Cellule investigation de Radio France, jeudi 14 mai. »
franceinfo.fr ↗ ↩
« révèle la Cellule investigation de Radio France, jeudi 14 mai. »
franceinfo.fr ↗ ↩
« Sept personnes ont été interpellées et placées en garde à vue, début mai 2026, en Île-de-France »
franceinfo.fr ↗ ↩
« Sept personnes ont été interpellées et placées en garde à vue, début mai 2026, en Île-de-France »
franceinfo.fr ↗ ↩
« Sept personnes ont été interpellées et placées en garde à vue, début mai 2026, en Île-de-France »
franceinfo.fr ↗ ↩
« Ces interpellations ont eu lieu en deux temps: durant la semaine du 4 mai, puis le 13 mai. »
franceinfo.fr ↗ ↩
« Ces interpellations ont eu lieu en deux temps: durant la semaine du 4 mai, puis le 13 mai. »
franceinfo.fr ↗ ↩
« certains assurés ont reçu de coquettes sommes de l'Assurance-maladie, jusqu'à 7 000 euros. »
franceinfo.fr ↗ ↩
« des pénalités financières pouvant aller jusqu'à 3 fois le montant du préjudice financier. »
franceinfo.fr ↗ ↩
« Les assurés devaient fournir leurs coordonnées, numéro de sécurité sociale et photo de leur carte Vitale. »
capital.fr ↗ ↩
« Le «kit» contenait un faux arrêt de travail et une fausse attestation de salaire. »
capital.fr ↗ ↩
« "Les escrocs fournissaient aux assurés un faux arrêt de travail et une fausse attestation de salaire à envoyer à l'Assurance-maladie", raconte le général José Montull, chef de l'Office central de lutte contre le travail illégal (OCLTI) »
franceinfo.fr ↗ ↩
« "Les escrocs fournissaient aux assurés un faux arrêt de travail et une fausse attestation de salaire à envoyer à l'Assurance-maladie", raconte le général José Montull »
franceinfo.fr ↗ ↩
« Les arrêts de travail fictifs étant de longue durée (100 jours) »
franceinfo.fr ↗ ↩
« les assurés "devaient leur reverser 60% du montant des indemnités perçues" »
franceinfo.fr ↗ ↩
« Les noms des médecins ayant prétendument signé les arrêts de travail étaient falsifiés, tout comme les numéros de Siret des entreprises mentionnées sur les attestations employeur »
cnews.fr ↗ ↩
« L’OCLTI assure néanmoins qu’aucun médecin ne serait impliqué dans cette affaire. »
capital.fr ↗ ↩
« rappelle Damien Bancal, spécialiste en cyberintelligence. »
franceinfo.fr ↗ ↩
« Il faut un dépôt de plainte, il faut obligatoirement que la justice prenne en main ce type de site internet, faire appel à l'hébergeur - faut-il encore trouver cet hébergeur - et puis, après, il faut pouvoir le fermer, mais surtout savoir qui est caché derrière »
franceinfo.fr ↗ ↩
« Ils risquent évidemment de devoir rembourser intégralement les indemnités journalières perçues à tort »
ameli.fr ↗ ↩
« Article 313-1 »
legifrance.gouv.fr ↗ ↩
« L'escroquerie est le fait, soit par l'usage d'un faux nom ou d'une fausse qualité, soit par l'abus d'une qualité vraie, soit par l'emploi de manoeuvres frauduleuses, de tromper une personne physique ou morale et de la déterminer ainsi, à son préjudice ou au préjudice d'un tiers, à remettre des fonds, des valeurs ou un bien quelconque, à fournir un service ou à consentir un acte opérant obligation ou décharge. »
legifrance.gouv.fr ↗ ↩
« L'escroquerie est punie de cinq ans d'emprisonnement et de 375 000 euros d'amende. »
legifrance.gouv.fr ↗ ↩
« L'escroquerie est punie de cinq ans d'emprisonnement et de 375 000 euros d'amende. »
legifrance.gouv.fr ↗ ↩
« Code de la sécurité sociale: articles L114-9 à L114-22-1 »
service-public.gouv.fr ↗ ↩
« De son côté le parquet de Bobigny indique que "les investigations se poursuivent" sur cette escroquerie. »
franceinfo.fr ↗ ↩
« De son côté le parquet de Bobigny indique que "les investigations se poursuivent" sur cette escroquerie. »
franceinfo.fr ↗ ↩
« Près de 8 arrêts de travail sur 10 sont transmis de façon dématérialisée à l’Assurance Maladie par les prescripteurs »
ameli.fr ↗ ↩
« les prescripteurs (médecins ou sages-femmes essentiellement) »
ameli.fr ↗ ↩
« un nouveau formulaire papier Cerfa sécurisé, avec 7 points d’authentification »
ameli.fr ↗ ↩
« une étiquette holographique, de l'encre magnétique, etc. »
ameli.fr ↗ ↩
« Mais dès le 1er juillet 2025, l'utilisation de ce formulaire sécurisé deviendra obligatoire »
ameli.fr ↗ ↩
« Contactée, l'Assurance-maladie assure que "désormais, les formulaires papier non sécurisés présentés sont rejetés". »
franceinfo.fr ↗ ↩
« En 2024, les montants détectés au titre des faux arrêts de travail se sont élevés à près de 30 millions d’euros »
ameli.fr ↗ ↩
« contre environ 8 millions en 2023 »
ameli.fr ↗ ↩
« L'année dernière, l'Assurance Maladie a repéré 34 millions d'euros de préjudices liés à ce type de fraude sociale. »
franceinfo.fr ↗ ↩
« En 2025, les services chargés du contrôle et de la lutte contre les fraudes ont permis de détecter, et stopper, 723 millions d’euros. »
leparisien.fr ↗ ↩
« « Ce montant en hausse de 15 % par rapport à l’année précédente » »
leparisien.fr ↗ ↩
« s’est félicité Thomas Fatôme, le directeur général de la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) lors de la présentation du bilan annuel de la lutte contre les fraudes. »
leparisien.fr ↗ ↩
« souligne Marc Scholler, le directeur délégué de l’audit, des finances et de la lutte contre les fraudes à la Cnam. »
leparisien.fr ↗ ↩
« « Nous détectons, selon nos estimations, environ un tiers des fraudes, souligne Marc Scholler, le directeur délégué de l’audit, des finances et de la lutte contre les fraudes à la Cnam. Notre objectif est d’aller encore plus loin. » »
leparisien.fr ↗ ↩
« la facture de la fraude à l’Assurance maladie estimée… à un peu plus de 2 milliards d’euros! »
leparisien.fr ↗ ↩
« comme l'expliquait déjà il y a plusieurs semaines Benoit Grunemwald, expert en cybersécurité, à France Télévisions »
franceinfo.fr ↗ ↩
« Ça, c'est un site qui est certainement fait en une vingtaine de minutes, peut-être même avec l'intelligence artificielle. On a un formulaire, on remplit des questions et, à partir de là, on pense avoir un arrêt maladie valable. On est face à des cybercriminels qui n'ont qu'un seul objectif: l'appât du gain. »
franceinfo.fr ↗ ↩
