Heat training : comment le cyclisme professionnel transforme ses coureurs en cobayes thermiques
Bains à 42°C, saunas post-effort, home-trainers en pièce surchauffée le peloton s'acclimate à l'extrême pour survivre aux étés qui brûlent
Les points clés
- La température de la route sur le Tour a grimpé de 10 degrés depuis 2000, celle de l'air de 1,7 degré.
- Les coureurs s'immergent dans des bains à 42°C pendant 20 minutes et perdent jusqu'à 1,2 kg d'eau par séance.
- Le heat training améliore la performance de 5 à 16% en conditions chaudes et augmente la masse d'hémoglobine de 5%.
- Pogačar réclame l'abandon des courses en juillet-août dans les endroits chauds, mais le Tour reste une institution économique intouchable.
Simon Guglielmi remplit son bain. L’eau est à 42 degrés. Il entre dedans. Vingt minutes plus tard, il sort 1,2 kilo plus léger. De l’eau. Rien que de l’eau. Il fait ça quatre fois par semaine.
« Quand je mettais mon K-Way dans le col de la Chambotte, je me disais: ‘Bon, je sais pas trop comment j’en suis arrivé là, c’est peut-être un peu excessif’. Ce n’est plus du vélo plaisir. On est arrivés presque à un stade où on est un peu des robots, des rats de laboratoire », confie le coureur de St-Michel-Préférence Home-Auber 93.
Bienvenue dans le heat training, la nouvelle normalité du cyclisme professionnel en 2026.
La route à +10°C, l’air à +1,7°C depuis le début du siècle
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Depuis le début du siècle, la température de l’air sur le Tour a grimpé de 1,7 degré. Celle de la route: +10 degrés. Résultat: la 9e étape entre Malemort et Ussel a été raccourcie cette année. La raison: des températures avoisinant les 40 degrés.
Les équipes consomment entre 150 et 200 bidons par étape. L’eau sert surtout à arroser les coureurs, pas à les hydrater. TotalEnergies utilise entre 80 et 100 kilos de glace par jour. La chaleur est devenue un « adversaire à part entière ».
Le protocole: faire monter le corps à 39°C pendant une heure
Le principe du heat training est simple: habituer le corps à fonctionner en surchauffe contrôlée. Les coureurs roulent sur home-trainer dans une pièce chauffée, ou s’immergent dans des bains brûlants, pour faire grimper leur température corporelle centrale entre 38,5 et 39 degrés – qu’ils maintiennent entre 50 et 75 minutes.
Certains enchaînent avec des bains chauds entre 40 et 45 degrés pendant 20 à 40 minutes – ou des séances de sauna de 20 à 30 minutes. L’objectif: prolonger le stress thermique pour forcer les adaptations physiologiques.
Un protocole d’acclimatation classique dure entre 1 et 2 semaines – avec des expositions quotidiennes de 60 à 90 minutes. Les premières adaptations apparaissent dès 4 à 5 jours – mais l’optimum se situe entre 10 et 14 jours. Pour maintenir les effets à long terme, il faut 2 à 3 séances hebdomadaires, soit un total de 8 à 14 sessions.
Les gains mesurés: +16% en contre-la-montre par temps chaud
Les études montrent que le heat training peut améliorer la performance lors des contre-la-montre par temps chaud jusqu’à 16%. Une autre recherche révèle une amélioration de 5 à 8% de la performance en environnement chaud après un protocole d’acclimatation.
Plus spectaculaire: une augmentation de la masse d’hémoglobine de 5% chez des cyclistes d’élite après cinq semaines d’exposition à la chaleur, séances d’une heure, cinq fois par semaine. Un coureur a pu maintenir 330 watts pendant près d’une demi-heure de plus après un bloc d’entraînement à la chaleur.
Le mécanisme: le corps apprend à transpirer plus vite et plus efficacement, augmente son volume plasmatique, améliore sa thermorégulation et retarde la fatigue cardiovasculaire. L’effet est comparable à celui de l’altitude, d’où le surnom d’« altitude des pauvres ».
Des cobayes sans recul médical
Simon Guglielmi sort de son bain à 42 degrés. Il a perdu 1,2 kilo en vingt minutes. Son corps vient de subir un stress thermique équivalent à celui d’une étape de canicule. Quatre fois par semaine – il répète l’opération. « On est des rats de laboratoire », dit-il.
Les chiffres lui donnent raison: 16% de gain en contre-la-montre – 5% d’hémoglobine supplémentaire – 330 watts maintenus une demi-heure de plus. Mais à quel prix? Quid de l’impact sur les reins, sollicités en permanence pour évacuer les toxines dans un corps déshydraté? Sur le cœur, contraint de pomper un sang épaissi par la perte hydrique? Sur le système nerveux, soumis à des températures corporelles de 39 degrés pendant plus d’une heure?
Aucune étude citée ne documente les effets à long terme de ces protocoles répétés sur plusieurs années. Les témoignages de coureurs évoquent une fatigue nerveuse (« rats de laboratoire »), mais aucune recherche médicale longitudinale ne suit ces athlètes sur une décennie. Le peloton devient un laboratoire grandeur nature. Sans groupe témoin.
Écarts d’équipement entre équipes
Les équipes professionnelles disposent de chambres chaudes mobiles, de saunas portables, de médecins dédiés au suivi thermique. EF Pro Cycling a structuré des protocoles spécifiques pour le Tour et la Vuelta, considérant le heat training comme « non-négociable ».
Les équipes continentales comme celle de Guglielmi bricolent. Un bain rempli à 42 degrés. Un K-Way dans le col de la Chambotte. Pas de capteur de température interne. Pas de suivi médical quotidien. Pendant que TotalEnergies consomme 80 à 100 kilos de glace par jour et que les formations distribuent entre 150 et 200 bidons par étape – les petites équipes improvisent.
Le heat training creuse-t-il l’écart de performance entre riches et pauvres du peloton? Les données manquent, mais le constat s’impose: l’acclimatation à la chaleur est devenue un facteur de compétitivité. Comme l’altitude avant elle. Avec le même biais économique.
L’UCI introduit un protocole « haute température » en 2024
Face à l’urgence, l’Union Cycliste Internationale (UCI) a introduit en 2024 un protocole « haute température » basé sur l’indice WBGT (Wet Bulb Globe Temperature), qui mesure la contrainte thermique réelle en combinant température, humidité et rayonnement solaire.
Une fois le seuil de 28 degrés WBGT franchi – des mesures graduées s’appliquent: bidons supplémentaires, glace à volonté, neutralisations possibles. En cas de conditions extrêmes, une étape peut être neutralisée.
Un seuil dépassé par la réalité climatique
Le problème: le protocole repose sur des seuils définis avant l’ère du +10 degrés sur le bitume. La 9e étape du Tour 2026 a été raccourcie pour cause de températures avoisinant 40 degrés. Aucune source consultée ne fournit de déclaration officielle d’ASO ou du collège médical de l’UCI sur l’adéquation du seuil WBGT face à la hausse de 10 degrés sur la route depuis le début du siècle. Le protocole court derrière le climat. Les coureurs s’adaptent plus vite que le règlement.
Le dilemme de Pogačar
Le maillot jaune du Tour 2026 – Tadej Pogačar, ne mâche pas ses mots: « Si j’en avais le pouvoir, je changerais tous les calendriers. Je n’organiserais pas de course en juillet et en août dans les endroits chauds ».
Une position partagée par d’autres voix du peloton. Mais qui se heurte à un mur: le Tour de France en juillet est une institution économique. Le déplacer en mai ou septembre bouleverserait tout le calendrier mondial, les contrats de diffusion, les partenariats. Les organisateurs ASO n’ont pas commenté publiquement cette demande.
Pogačar demande un changement de calendrier. Mais il continuera à gagner le Tour en juillet. La contradiction résume le dilemme du peloton: dénoncer des conditions extrêmes tout en s’y soumettant. Faute d’alternative.
Les précédents: Salazar, Gebrselassie
L’idée d’acclimater le corps à la chaleur n’est pas neuve. Le marathonien Alberto Salazar s’était entraîné à transpirer à des taux records pour les JO de 1984. Plus récemment, Haile Gebrselassie a attribué ses victoires et records du monde en marathon, Dubaï 2009, Berlin 2007 et 2008, à l’entraînement à la chaleur.
Mais le tournant scientifique date de la préparation des Jeux Olympiques de Rio en 2016 – où les équipes nationales ont systématisé les protocoles d’acclimatation. Dix ans plus tard, le heat training s’est généralisé dans le cyclisme professionnel.
L’anesthésie par la performance
Le paradoxe: plus les coureurs s’acclimatent, plus ils valident l’idée que courir à 40 degrés est acceptable. Les chiffres sont là: 16% de gain en contre-la-montre par temps chaud – 5% d’hémoglobine supplémentaire – 330 watts maintenus une demi-heure de plus. Le heat training rend le corps humain compatible avec la canicule.
Résultat: aucune pression réelle pour déplacer le Tour hors de juillet. Les coureurs survivent. Les images restent spectaculaires. Le modèle économique tient. En rendant mesurable et optimisable la souffrance thermique, la science repousse le seuil de tolérance de l’UCI, et celui de l’opinion publique. Le heat training normalise ce qui devrait rester exceptionnel. La performance devient un anesthésiant.
Simon Guglielmi sort de son bain. Il a perdu 1,2 kilo. Demain, il recommencera.
Sources
Voir le détail de chaque fait sourcé (4)
« Je remplissais mon bain à 42 degrés au début »
eurosport.fr ↗ ↩
«.pour faire monter leur température corporelle centrale à environ 38,5-39,0°C pendant 50 à 75 minutes. »
nolio.io ↗ ↩
« the road temperature is up 10°C »
inrng.com ↗ ↩
« Lors du Tour de France 2026, des étapes ont déjà été impactées, notamment la 9e étape entre Malemort et Ussel qui a été raccourcie en raison de températures avoisinant les 40°C. »
sudouest.fr ↗ ↩