Joe Schmidt aux Bleus : le « never say never » qui relance tout
Le sélectionneur néo-zélandais quitte l'Australie sur six défaites et un « never say never » qui ravive le dossier de 2019
Après huit défaites en neuf matchs avec l'Australie, Joe Schmidt évoque publiquement la possibilité d'entraîner la France. Un revirement spectaculaire qui rouvre le débat sur la succession de Fabien Galthié en 2027.
- Joe Schmidt quitte les Wallabies sur six défaites consécutives, dont une humiliation 42-26 face à la France le 11 juillet 2026 à Brisbane.
- Le 13 juillet, il déclare à Midi Olympique « Entraîner la France Il ne faut jamais dire jamais » - un virage à 180 degrés.
- En 2019, Bernard Laporte voulait Schmidt comme sélectionneur, mais un référendum des clubs amateurs a voté à 59% pour un entraîneur français.
- Schmidt parle français, a été adjoint à Clermont (champion de France 2010), et a mené l'Irlande au Grand Chelem 2018 et à trois victoires au Tournoi des Six Nations.
- Son style rigoureux et méthodique pourrait entrer en conflit avec le rugby flamboyant et chaotique de l'équipe de France actuelle.
Le rideau tombe sur l’un des chapitres les plus étranges du rugby australien. Joe Schmidt - celui qui a mené l’Irlande au Grand Chelem 2018 - quitte les Wallabies sur un bilan catastrophique: huit défaites en neuf matchs - dont six consécutives - et une humiliation face au XV de France le 11 juillet 2026 à Brisbane. Score final: 42-26 - après avoir mené 21-12 à la mi-temps. Le Néo-zélandais, 60 ans, laisse la place à Les Kiss mi-2026 pour s’occuper de son fils gravement épileptique.
Mais c’est la sortie médiatique du 13 juillet qui fait basculer le récit. Interrogé sur l’idée d’entraîner un jour les Bleus, Schmidt lâche: « Il ne faut jamais dire jamais. » Une phrase qui résonne d’autant plus fort après le naufrage de Brisbane, qualifié de « très décevant » et de « lourde défaite » par l’intéressé lui-même. Ce revirement, à peine un mois après son départ annoncé, relance immédiatement les spéculations sur la succession de Fabien Galthié.
Le précédent Laporte: un référendum qui a tout bloqué
L’histoire aurait pu s’écrire différemment. En avril 2019 - Bernard Laporte - alors président de la Fédération Française de Rugby, voulait Schmidt comme sélectionneur des Bleus. Le Néo-zélandais cochait toutes les cases: titre avec l’Irlande au Tournoi des Six Nations 2014 - trois victoires dans le Tournoi - deux Coupes Heineken avec le Leinster - et surtout une expérience française réussie comme adjoint à Clermont de 2007 à 2010 - couronné par le titre de champion de France en 2010.
Laporte organise un référendum auprès des clubs amateurs. Résultat: 59% votent pour un entraîneur français. Le président respecte le vote. Schmidt reste en Irlande, puis rejoint les All Blacks comme adjoint (finale de Coupe du monde 2023 ) avant de prendre les Wallabies en janvier 2024.
Le casse-tête Ntamack-Jalibert et l’artillerie lourde
Avant le match de Brisbane, Schmidt évoquait déjà le défi tactique posé par les Bleus: « Les avoir tous les deux sur le terrain en même temps est un casse-tête pour nous » - parlant de Romain Ntamack et Matthieu Jalibert. Le jour J, l’Australie domine la première période (21-12 à la pause ), puis s’effondre. La France marque 30 points en seconde mi-temps sans réponse. The Guardian titre: « Wallabies blown apart as France unload heavy artillery. »
Stephen Jones tacle: « Wallabies horrible, Joe Schmidt had them playing crab-like driving mails and little else. » C’est la sixième défaite consécutive pour des Wallabies qui affichent un bilan catastrophique de huit défaites en neuf matchs sous Schmidt. Avant la France, ils avaient concédé 12 pénalités contre l’Irlande. La discipline s’est volatilisée, le jeu s’est figé.
Un palmarès qui justifie le « never say never »
Pourquoi Schmidt reste-t-il crédible malgré le désastre australien? Son CV parle pour lui. Sélectionneur de l’Irlande de 2013 à 2019 - il remporte trois Tournois des Six Nations - dont le Grand Chelem 2018. Il bat la France 22-20 à Paris en 2014 pour décrocher le titre, puis 24-9 en phase de poules de la Coupe du monde 2015. En 2018, l’Irlande arrache la victoire grâce à un drop de Johnny Sexton après un match « physiquement exigeant ».
Schmidt connaît aussi l’autre face: une défaite 10-9 au Six Nations 2016. Mais c’est son passage à Clermont qui pèse dans la balance française. « Notre titre de champion de France en 2010, il y avait là 65 000 personnes place de Jaude », se souvient-il. Un ancrage émotionnel que peu d’entraîneurs étrangers possèdent.
L’angle politique: un référendum de 2019 devenu obsolète?
Le vote de 59% contre un étranger datait d’avril 2019. Sept ans plus tard, le rugby français a changé. La Coupe du monde 2023 à domicile (quart perdu contre l’Afrique du Sud) a ravivé la frustration. Fabien Galthié, sélectionneur actuel, n’a pas encore décroché de titre majeur. Si son contrat s’achève après la Coupe du monde 2027 en Australie, la question de la succession se posera.
Schmidt, qui quittera officiellement les Wallabies après le match contre l’Italie le 13 juillet 2026 (dernier match prévu dans les trois matchs de juillet ), sera libre. Pas d’engagement, pas de conflit d’intérêts. Et cette fois, pas de référendum prévu. Le contexte de 2019, rejet identitaire d’un étranger, ne tient plus face au pragmatisme de 2026. Pourtant, la légitimité d’un entraîneur non français aux commandes des Bleus reste un sujet sensible. Sur le plan juridique, rien n’interdit à la FFR de nommer un étranger. Mais symboliquement, l’idée d’un sélectionneur néo-zélandais à la tête du XV de France heurte certains puristes. Le précédent de 2019 a montré que la question identitaire mobilise les clubs amateurs. Si un nouveau vote était organisé, les débats seraient vifs.
Un choc culturel à prévoir: rigueur néo-zélandaise contre chaos créatif français
Au-delà de la question identitaire, c’est sur le fond du jeu que le mariage pourrait être compliqué. Sous la direction de Schmidt, l’Irlande des années 2010-2019 jouait un rugby « petit, serré, efficace »: jeu au pied tactique, conservation du ballon, défense de fer. Les victoires contre la France en 2014 (22-20) et en 2018 (drop de Sexton ) illustrent cette mécanique bien huilée, mais rarement spectaculaire.
À l’inverse, le XV de France version 2026 vit sur un rugby flamboyant, chaotique, fondé sur l’instinct et la vitesse. Dupont, Ntamack, Jalibert sont des créateurs d’espaces, des joueurs de rupture. Le risque est que Schmidt, habitué à verrouiller les systèmes, étouffe cette spontanéité. L’exemple australien, où les Wallabies ont été réduits à des « driving mauls » prévisibles, inquiète. Stephen Jones n’est pas seul à le dire: le jeu de Schmidt manque de génie offensif. La France a besoin d’un chef d’orchestre capable de canaliser le chaos, pas d’un ingénieur qui éteint les étincelles pour éviter l’incendie.
Le « never say never » est lâché. Le référendum de 2019 appartient au passé. Reste à savoir si la France de 2027 voudra d’un entraîneur qui vient d’échouer huit fois en neuf matchs, ou si elle verra en lui l’homme qui a fait du Leinster et de l’Irlande des machines de guerre. Schmidt a rouvert la porte. À la France de décider si elle veut franchir le seuil.