Dans le Jura, des migrants agricoles vivent dans la peur de l’expulsion
Malgré un emploi stable dans les exploitations jurassiennes, ces travailleurs sans papiers se terrent depuis l'adoption de la loi immigration de janvier 2024.
Dans le Jura, des jeunes migrants sans papiers travaillent dans les champs et les vergers, mais vivent sous la menace permanente d'une expulsion. Depuis la loi n° 2024-42 promulguée le 26 janvier 2024, les contrôles se sont renforcés. Certains témoignent « Je me cache, je fais attention. »
Dans le Jura, des jeunes migrants sans papiers travaillent dans les champs et les vergers, mais vivent sous la menace permanente d’une expulsion. Depuis la loi n° 2024-42 promulguée le 26 janvier 2024, les contrôles se sont renforcés. Certains témoignent : « Je me cache, je fais attention. »
L’essentiel
- Loi promulguée : la loi n° 2024-42 pour contrôler l’immigration a été adoptée le 26 janvier 2024, renforçant les procédures d’éloignement des étrangers en situation irrégulière.
- Régularisation conditionnelle : la loi prévoit une voie de régularisation pour les travailleurs sans papiers dans les métiers en tension (dont l’agriculture), sous conditions - 3 ans de résidence, 12 mois de travail sur 24 - expérimentée jusqu’à fin 2026, au pouvoir discrétionnaire des préfets.
- Agriculture jurassienne : le Jura compte 973 exploitations agricoles en 2024, dont 210 biologiques, selon la Chambre d’agriculture du Jura.
- Manifestation locale : le 21 janvier 2024, près de 300 personnes ont manifesté à Lons-le-Saunier contre la loi immigration, selon Le Progrès.
- Flux migratoire national : 347 000 immigrés sont entrés en France en 2023, dont 46 % nés en Afrique, selon l’INSEE.
« Je me cache, je fais attention »
Le témoignage est bref, mais il résume une réalité quotidienne. Un jeune migrant employé dans l’agriculture jurassienne confie à France 3 Franche-Comté qu’il évite les lieux publics, modifie ses trajets, redoute les contrôles. Il travaille. Il cotise, de fait, à l’économie locale. Mais il n’a pas de papiers.
France 3 Franche-Comté a recueilli plusieurs témoignages similaires dans le département. Des hommes jeunes, souvent originaires d’Afrique subsaharienne, employés dans des exploitations pour des tâches saisonnières ou permanentes. Leur situation administrative est précaire. Leur présence sur le territoire, en revanche, répond à un besoin réel des agriculteurs locaux.
Une loi qui change la donne
La loi n° 2024-42, promulguée le 26 janvier 2024 et publiée au Journal officiel, durcit le cadre légal applicable aux étrangers en situation irrégulière. Elle facilite les procédures d’éloignement et élargit les possibilités de rétention administrative. C’est ce changement de contexte qui explique la montée de l’anxiété parmi les travailleurs sans papiers du Jura.
La même loi comporte une disposition souvent mal connue : une voie de régularisation exceptionnelle pour les étrangers travaillant dans des métiers en tension, dont l’agriculture. Conditions requises : trois ans de résidence sur le territoire français et douze mois de travail sur les vingt-quatre derniers mois. Ce dispositif est expérimental, valable jusqu’à fin 2026, selon le site Vie Publique. Mais il reste soumis au pouvoir discrétionnaire des préfets. Aucune régularisation automatique n’est prévue.
Pour les travailleurs concernés dans le Jura, cette ambivalence aggrave l’incertitude : ils pourraient théoriquement être régularisés, mais rien ne le garantit. Et dans l’intervalle, ils restent exposés aux contrôles. Le débat sur l’hébergement des migrants traverse également d’autres territoires, avec des tensions similaires entre besoin d’accueil et résistances locales.
Une agriculture dépendante de cette main-d’œuvre
Le recours à des travailleurs immigrés dans l’agriculture française n’est pas nouveau. Depuis la fin du XIXe siècle, la France fait appel à cette main-d’œuvre pour ses besoins agricoles, avec des pics après 1945 via l’Office national de l’immigration, selon l’histoire documentée par le Musée national de l’histoire de l’immigration.
En 2020, l’emploi agricole représentait 675 000 équivalents temps plein en France, en recul continu depuis 2010 - passant de 2,7 % à 2 % de l’emploi total - selon l’INSEE. Les postes peu qualifiés et saisonniers sont souvent occupés par des travailleurs immigrés.
Dans le Jura spécifiquement, la Chambre d’agriculture recense 973 exploitations en 2024 (contre 978 en 2023), dont 210 certifiées biologiques. La polyculture, l’élevage et les filières fromagères (comté, morbier, mont-d’or) structurent l’économie agricole du département. Les besoins en main-d’œuvre pour les travaux saisonniers - vendanges, cueillette, entretien - sont réguliers. Une partie de cette demande est couverte par des travailleurs dont le statut administratif est irrégulier.
Les employeurs agricoles se retrouvent dans une situation délicate : ils peuvent être sanctionnés pour emploi de travailleurs sans titre de travail, tout en peinant à recruter localement pour ces postes. La question des conditions d’accueil et de régularisation des migrants se pose dans plusieurs régions françaises avec la même acuité.
Contexte dans le Jura
Le Jura est un département rural de Bourgogne-Franche-Comté, avec une économie marquée par l’agriculture, la sylviculture et l’industrie agroalimentaire. Lons-le-Saunier, préfecture, concentre les services administratifs, dont la préfecture qui instruit les dossiers de régularisation.
Le 21 janvier 2024, soit cinq jours avant la promulgation de la loi, près de 300 personnes avaient manifesté dans les rues de Lons-le-Saunier pour dénoncer le texte, selon Le Progrès. Une mobilisation modeste à l’échelle nationale, mais significative pour un département de moins de 280 000 habitants.
Au niveau national, 347 000 immigrés sont entrés en France en 2023, contre 375 000 en 2021, selon l’INSEE. Parmi eux, 46 % sont nés en Afrique. Une part indéterminée alimente le marché du travail agricole, souvent en dehors des circuits légaux de recrutement. La question du travail dissimulé dans ce secteur - sujet récurrent dans d’autres secteurs également - reste documentée mais peu poursuivie dans les exploitations agricoles, faute de moyens de contrôle suffisants.
La régularisation, un horizon incertain
La disposition sur les métiers en tension, incluse dans la loi de 2024, était présentée par ses défenseurs comme une avancée pragmatique. Elle reconnaît de fait que certains secteurs dépendent de cette main-d’œuvre et que l’expulsion systématique fragiliserait des filières entières.
Mais son application concrète reste opaque pour les premiers concernés. Les travailleurs sans papiers du Jura, selon les témoignages recueillis par France 3 Franche-Comté, ne savent pas toujours qu’ils pourraient déposer un dossier. Certains craignent que la démarche elle-même les expose davantage. D’autres ne remplissent pas encore les conditions de durée de présence.
Les associations d’aide aux migrants et les syndicats agricoles sont, dans plusieurs départements, les seuls relais d’information sur ce dispositif. Dans le Jura, la situation de ces travailleurs reste peu visible institutionnellement. La préfecture du Jura n’a pas communiqué publiquement sur le nombre de dossiers de régularisation déposés dans le cadre de ce dispositif à ce stade.
Les décrets d’application de la loi de janvier 2024 ont été publiés progressivement à partir de juillet 2024. Le dispositif de régularisation dans les métiers en tension court jusqu’à fin 2026. D’ici là, les préfectures examineront les dossiers au cas par cas - ce qui laisse entière l’incertitude pour ceux qui travaillent dans les champs jurassiens sans savoir si leur situation sera un jour reconnue.
Sources
- France 3 Franche-Comté : "Je me cache, je fais attention" : ces jeunes migrants travaillent mais dans la peur constante de l'expulsion
- Vie Publique : Loi immigration intégration asile du 26 janvier 2024
- Le Progrès : Contre la loi immigration, près de 300 personnes à Lons-le-Saunier
- Légifrance : Loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration