L’armée de Terre commande 60 000 mines antichars, un volume multiplié par six

Face aux leçons de la guerre en Ukraine, la France révise massivement ses besoins en contre-mobilité avec un appel d'offres historique

L’armée de Terre commande 60 000 mines antichars, un volume multiplié par six
Sapeurs français déployant des mines antichars lors d'un exercice militaire de contre-mobilité Pierre Monteil / INFO.FR

La Direction générale de l'armement vient de réviser drastiquement à la hausse son programme d'acquisition de mines antichars. De 10 000 unités prévues en juillet 2025, l'objectif passe désormais à 60 000 exemplaires, auxquels s'ajoutent 40 000 mines inertes d'entraînement. Ce changement d'échelle témoigne de l'adaptation de l'armée française aux nouvelles réalités du combat de haute intensité, directement inspirées par le conflit russo-ukrainien où les champs de mines sont redevenus une composante majeure de la guerre de position.

L'essentiel

  • La DGA commande désormais 60 000 mines antichars ACPR contre 10 000 initialement prévues en juillet 2025, soit une multiplication par six des volumes
  • 40 000 mines inertes d'entraînement sont également commandées, contre 12 000 dans l'appel d'offres initial, pour former les sapeurs du génie
  • Chaque mine de combat disposera d'une charge principale d'au minimum 6 kilogrammes d'équivalent TNT, capable de neutraliser les blindés modernes
  • L'accord-cadre sera notifié pour une durée de huit ans avec une date limite de réception des offres fixée à janvier 2026
  • Cette révision massive reflète les enseignements tirés de la guerre en Ukraine où les champs de mines sont redevenus un élément décisif du combat de haute intensité

En l’espace de quatre mois, les ambitions de l’armée de Terre en matière de contre-mobilité ont été multipliées par six. Selon Forces Operations Blog, la Direction générale de l’armement (DGA) envisage désormais de commander jusqu’à 60 000 mines antichars à pression de type ACPR, contre seulement 10 000 dans l’appel d’offres initial publié le 14 juillet 2025. Un ajustement spectaculaire qui reflète une prise de conscience stratégique majeure : le retour de la guerre de position et des champs de mines comme outils décisifs du combat moderne.

Les tranchées d’Ukraine redessinent la doctrine française

Le conflit qui déchire l’Ukraine depuis février 2022 a profondément bouleversé les certitudes des états-majors occidentaux. Alors que les armées modernes misaient sur la mobilité et la manœuvre rapide, la réalité du terrain ukrainien a imposé un retour brutal aux fondamentaux de la Première Guerre mondiale : tranchées, fortifications et vastes champs de mines. Les forces ukrainiennes comme russes ont déployé des centaines de milliers de mines, transformant certains secteurs du front en zones quasi impénétrables.

Cette évolution tactique n’a pas échappé aux observateurs français. L’exercice Orion 2023, le plus grand exercice militaire français depuis des décennies, avait déjà révélé certaines lacunes capacitaires de l’armée de Terre face à un conflit de haute intensité. Comme le rapporte Armees.com, cet exercice avait notamment mis en lumière les limites d’une flotte logistique vieillissante, incapable de répondre aux exigences d’un engagement prolongé.

La contre-mobilité, c’est-à-dire la capacité à ralentir, canaliser ou bloquer la progression d’un adversaire, est redevenue une priorité. Les mines antichars constituent l’un des outils les plus efficaces dans cette stratégie défensive, capable de neutraliser ou de retarder considérablement des colonnes blindées, même les plus modernes.

Un cahier des charges maintenu mais des volumes démultipliés

D’après Forces Operations Blog, les spécifications techniques des mines recherchées n’ont pas changé depuis l’appel d’offres initial. La DGA exige toujours une charge principale d’au minimum 6 kilogrammes d’équivalent TNT pour la version opérationnelle. Ces mines ACPR (antichars à pression) seront posées manuellement par les sapeurs du génie de l’armée de Terre.

Parallèlement aux 60 000 mines de combat, la commande inclut désormais jusqu’à 40 000 exemplaires inertes, contre 12 000 initialement prévus. Ces versions d’entraînement permettront aux unités de s’exercer aux techniques de pose et de manipulation sans risque, un aspect crucial de la formation des sapeurs qui devront maîtriser parfaitement ces équipements potentiellement mortels.

Le programme est structuré en deux volets distincts. Une tranche ferme comprendra la livraison d’un lot de mines d’essai accompagné de la documentation technique complète. La seconde tranche prévoit la passation de bons de commande pour les lots de série ainsi que des prestations de formation destinées aux unités du génie. L’accord-cadre sera notifié pour une durée d’un peu plus de huit ans, pilotée depuis le site berruyer de DGA Techniques terrestres.

Des critères de sélection assouplis pour élargir la concurrence

Fait notable, la DGA a légèrement assoupli ses exigences envers les candidats potentiels. Selon les informations publiées par Forces Operations Blog, seules trois années d’activité sont désormais demandées comme preuve de viabilité, contre cinq années dans l’appel initial. Cette modification pourrait permettre à des acteurs plus récents ou à des entreprises étrangères de participer à la compétition.

Le candidat retenu devra néanmoins démontrer sa capacité à produire 3 000 exemplaires dans un délai qui reste à préciser. Cette exigence de capacité industrielle reflète l’urgence perçue par l’état-major : en cas de conflit majeur, la consommation de munitions et d’équipements militaires atteint des niveaux vertigineux, comme l’a démontré la guerre en Ukraine où les stocks occidentaux ont été rapidement mis sous tension.

La date limite de réception des offres a été repoussée à janvier 2026, donnant aux industriels quelques semaines supplémentaires pour affiner leurs propositions techniques et commerciales. Cette extension témoigne peut-être de la complexité du dossier et de la volonté de la DGA d’obtenir les meilleures offres possibles pour un programme désormais considéré comme stratégique.

Un effort de réarmement qui dépasse les frontières françaises

Cette montée en puissance des capacités de contre-mobilité s’inscrit dans un mouvement plus large de réarmement des armées occidentales. Outre-Atlantique, les États-Unis ont également tiré les leçons du conflit ukrainien. Comme le révèle L’Usine Nouvelle, le secrétaire à l’Armée de terre américaine, Daniel Driscoll, a annoncé début novembre 2025 un programme d’acquisition massif de drones.

« Nous prévoyons d’acheter au moins un million de drones au cours des deux ou trois prochaines années », a déclaré Daniel Driscoll à l’agence Reuters.

Ce chiffre représente vingt fois les acquisitions annuelles habituelles de l’armée américaine en matière de drones. Daniel Driscoll a justifié cette accélération par les enseignements tirés d’Ukraine, où les drones bon marché sont devenus l’une des armes les plus efficaces du champ de bataille moderne. L’Ukraine et la Russie produisent chacune environ quatre millions de drones par an, un volume qui a contraint les états-majors occidentaux à repenser entièrement leur approche de la guerre moderne.

« Les drones sont l’avenir de la guerre et nous devons investir dans les capacités offensives et défensives pour y faire face », a souligné le responsable américain.

En France, au-delà des mines antichars, d’autres programmes de modernisation sont en cours. La DGA prépare notamment une commande historique de 7 000 camions logistiques pour un montant estimé à 5 milliards d’euros, selon Armees.com. Cette acquisition vise à remplacer une flotte vieillissante de 27 000 véhicules dont certains approchent les 40 ans d’âge, une situation qui avait révélé ses limites lors de l’exercice Orion 2023.

Des sapeurs au cœur de la transformation tactique

Les unités du génie de l’armée de Terre seront en première ligne pour mettre en œuvre cette nouvelle doctrine de contre-mobilité. Ces sapeurs, souvent méconnus du grand public, jouent pourtant un rôle absolument crucial dans la manœuvre militaire moderne. Leur mission ne se limite pas à la pose de mines : ils doivent également être capables de déminer, de créer des obstacles, de construire des fortifications et d’ouvrir des passages dans les dispositifs adverses.

La multiplication par six des volumes de mines commandées impliquera nécessairement un effort de formation considérable. Les 40 000 mines inertes prévues dans le programme permettront aux régiments du génie de s’entraîner intensivement aux techniques de déploiement rapide de champs de mines, une compétence qui avait perdu de son importance durant les décennies de contre-insurrection en Afghanistan et au Sahel, mais qui redevient vitale face à la menace d’un conflit de haute intensité.

Cette évolution s’accompagne d’une réflexion plus large sur le rôle des armées françaises. Comme le montre l’initiative rapportée par L’Alsace, l’armée de Terre cherche également à renforcer ses liens avec la société civile en accueillant 5 000 lycéens de seconde en stage d’observation en juin 2025, dont 119 dans quatre régiments alsaciens.

Une commande qui pose des questions stratégiques

Au-delà des aspects purement techniques et opérationnels, cette commande massive de mines antichars soulève des interrogations stratégiques plus larges. Elle témoigne d’abord d’un changement de paradigme : après des décennies focalisées sur les opérations extérieures contre des adversaires asymétriques, l’armée française se prépare désormais explicitement à un conflit de haute intensité contre un adversaire disposant de capacités blindées significatives.

Cette orientation reflète les nouvelles hypothèses de planification du ministère des Armées, qui intègrent désormais la possibilité d’un engagement majeur en Europe de l’Est dans le cadre de l’OTAN. La guerre en Ukraine, au-delà de son coût humain tragique, sert de laboratoire grandeur nature pour les armées occidentales qui observent, analysent et adaptent leurs doctrines en temps réel.

La question du délai de livraison reste cependant entière. Si la notification de l’accord-cadre est prévue pour début 2026, les premières livraisons opérationnelles pourraient prendre plusieurs années, compte tenu des volumes considérables commandés et des capacités de production des industriels. Dans un contexte géopolitique tendu, où la Russie a démontré sa capacité à lancer une guerre d’agression majeure en Europe, cette temporalité soulève des questions sur la réactivité de l’appareil de défense français.

Reste également à déterminer quelle entreprise remportera ce contrat stratégique. Plusieurs industriels européens disposent de l’expertise nécessaire pour produire des mines antichars modernes, mais tous ne possèdent pas les capacités de production de masse requises. La décision de la DGA, attendue dans les premières semaines de 2026, sera scrutée de près par l’ensemble de l’industrie de défense européenne. Dans un contexte où la souveraineté industrielle est redevenue une priorité politique, le choix entre un fournisseur national ou étranger pourrait également revêtir une dimension stratégique dépassant les seuls critères techniques et financiers.

Sources

  • Forces Operations Blog (19 novembre 2025)
  • L'Usine Nouvelle (7 novembre 2025)
  • Armees.com (30 septembre 2025)
  • L'Alsace (9 mai 2025)
Marie Delacroix

Marie Delacroix

Journaliste spécialisée dans les questions environnementales et scientifiques. Formation en journalisme scientifique et développement durable. Expertise reconnue sur les enjeux climatiques, la transition énergétique et la biodiversité. Couvre également l'innovation technologique et la recherche. Membre fondateur d'INFO.FR, elle apporte un éclairage expert sur les défis écologiques contemporains.