L’Urssaf réclame 1,7 milliard d’euros à Uber pour travail dissimulé

L'organisme accuse la plateforme d'avoir maquillé sciemment 71 000 relations salariales entre 2019 et 2022

L’Urssaf réclame 1,7 milliard d’euros à Uber pour travail dissimulé
Véhicule Uber avec application smartphone visible dans une rue parisienne ensoleillée Alexandre Mercier / INFO.FR (img2img)

Un document de 142 pages consulté par Revue21 révèle que l'Urssaf Île-de-France réclame 1,7 milliard d'euros à Uber, dont 1,2 milliard de cotisations sociales impayées et 512 millions d'euros de pénalités. L'organisme estime que la plateforme américaine a délibérément dissimulé des relations salariales concernant 71 000 chauffeurs ayant exercé entre 2019 et 2022, les faisant passer pour des travailleurs indépendants. Cette affaire ravive le débat sur le statut des travailleurs des plateformes, alors même que la Cour de cassation a récemment opéré un revirement spectaculaire de jurisprudence.

L'essentiel

  • L'Urssaf réclame 1,7 milliard d'euros à Uber, dont 1,2 milliard de cotisations sociales impayées et 512 millions d'euros de pénalités pour la période 2019-2022
  • Le document de 142 pages de l'Urssaf Île-de-France accuse Uber d'avoir maquillé sciemment 71 000 relations salariales en contrats d'indépendants
  • L'organisme identifie un triple pouvoir de direction, contrôle et sanction exercé par Uber sur ses chauffeurs, caractéristique d'un lien de subordination
  • La Cour de cassation a opéré un revirement spectaculaire entre mars 2020 (reconnaissance du statut salarié) et juillet 2025 (confirmation du statut indépendant)
  • Le contentieux a débuté en décembre 2024 et pourrait créer un précédent majeur pour l'ensemble de l'économie des plateformes en France

Entre 2019 et 2022, 71 000 chauffeurs Uber ont parcouru les routes françaises sous le statut d’indépendants. Mais selon un document confidentiel de 142 pages du service de lutte contre le travail illégal de l’Urssaf Île-de-France, révélé par Revue21 ce lundi 2 février 2026, ces milliers de travailleurs auraient dû être considérés comme des salariés. La facture est vertigineuse : 1,7 milliard d’euros réclamés à la multinationale américaine, dont 1,2 milliard de cotisations sociales impayées et 512 millions d’euros de majorations de redressement.

Un triple pouvoir de contrôle sur les chauffeurs

Dans son rapport, l’Urssaf ne mâche pas ses mots. L’organisme estime qu’Uber « a maquillé sciemment une relation salariale en contrat d’entreprise pour échapper à ses obligations d’employeur ». Au cœur de l’argumentation : l’existence d’un lien de subordination juridique entre Uber BV, la filiale néerlandaise qui gère les activités en France, et ses chauffeurs. Comme l’explique l’éditorialiste économique Nicolas Doze sur LCI, selon TF1 Info : « Les conclusions de l’Urssaf, c’est qu’il y avait encore une fois ce fameux lien de subordination entre Uber et ses chauffeurs. L’Urssaf parle d’un pouvoir de direction, de contrôle, de sanction. »

Le document de l’Urssaf détaille précisément ce triple pouvoir exercé par la plateforme. Le pouvoir de direction se manifeste par l’algorithme qui attribue les courses, fixe les tarifs et détermine les zones d’activité. Le pouvoir de contrôle s’exerce via la notation permanente des chauffeurs par les clients et le suivi GPS en temps réel. Enfin, le pouvoir de sanction se traduit par la possibilité de suspendre ou désactiver le compte d’un chauffeur qui ne respecterait pas les standards imposés. « Sous l’apparence d’une simple centrale de réservation, Uber BV est en réalité liée aux chauffeurs par un lien de subordination juridique », conclut l’organisme selon Le Dauphiné Libéré.

Un contentieux qui remonte à décembre 2024

Si l’affaire n’a été révélée que ce lundi, le bras de fer entre l’Urssaf et Uber a débuté bien plus tôt. Selon Next.ink, le contentieux remonterait à décembre 2024, avec la transmission d’une lettre d’observations à la plateforme le 17 décembre précisément. Nicolas Doze précise que l’affaire « C’était resté confidentiel. Cela concerne en réalité la filiale néerlandaise d’Uber, Uber BV, qui gère les activités en France ». Cette discrétion s’explique par les enjeux financiers colossaux et les implications juridiques d’une telle requalification.

L’histoire ne s’arrête pas là. Comme le rappelle Le Dauphiné Libéré, une enquête pour « travail dissimulé » à l’encontre d’Uber a été ouverte dès 2015 par le parquet de Paris. Cette nouvelle offensive de l’Urssaf s’inscrit donc dans une bataille juridique de longue haleine, où les autorités françaises tentent depuis une décennie de faire reconnaître le statut salarié des chauffeurs de plateforme. Le montant réclamé pour la période 2019-2022 représente un manque à gagner considérable pour la Sécurité sociale, qui se voit privée de cotisations permettant de financer la protection sociale de milliers de travailleurs.

Un revirement spectaculaire de la Cour de cassation

L’affaire intervient dans un contexte juridique pour le moins paradoxal. En mars 2020, la Cour de cassation avait jugé que le statut d’indépendant d’un ancien chauffeur Uber était « fictif » et qu’il devait être considéré comme un salarié. Cette décision historique semblait tracer une voie claire. Pourtant, en juillet 2025, la même Cour de cassation a opéré un revirement spectaculaire en rendant deux arrêts refusant de requalifier des chauffeurs comme salariés d’Uber. « Salarié le 4 mars 2020 mais travailleur indépendant le 9 juillet 2025 », résumait le club des juristes, selon Next.ink.

C’est précisément sur ces arrêts récents qu’Uber s’appuie pour contester les accusations de l’Urssaf. « Concernant le statut des chauffeurs, de récents arrêts de la Cour de cassation ont confirmé leur statut d’indépendant et ainsi clarifié le cadre dans lequel nous opérons », a réagi une porte-parole d’Uber auprès de l’AFP, citée par Franceinfo. La plateforme ajoute qu’elle échange « actuellement avec l’Urssaf » avec « une approche collaborative, ouverte et transparente ». Cette contradiction juridique place l’affaire dans un flou total, où deux visions du droit du travail s’affrontent.

La frontière floue entre entrepreneuriat et salariat

Au-delà des montants astronomiques en jeu, cette affaire ravive un débat de fond sur la nature même du travail à l’ère des plateformes numériques. Nicolas Doze le formule ainsi sur LCI : « [Cette affaire] soulève une fois de plus cette frontière terriblement floue entre, d’un côté, la liberté entrepreneuriale et, de l’autre côté, le salariat. » Cette zone grise profite manifestement aux plateformes, qui peuvent mobiliser une main-d’œuvre flexible sans supporter les charges sociales et les obligations d’un employeur classique.

Pour les 71 000 chauffeurs concernés par l’enquête de l’Urssaf, les conséquences sont directes : absence de congés payés, pas de protection contre le licenciement abusif, couverture sociale minimale, absence de cotisations retraite complètes. Si l’Urssaf obtenait gain de cause, cela pourrait ouvrir la voie à des demandes de régularisation individuelles et transformer radicalement le modèle économique d’Uber en France. Contactée par Franceinfo, l’Urssaf a refusé de commenter ces révélations « pour des raisons de confidentialité ».

Un précédent pour l’économie des plateformes

L’issue de ce contentieux dépassera largement le cas Uber. Deliveroo, Stuart, Frichti et toutes les plateformes de livraison ou de transport qui emploient des travailleurs sous statut indépendant observent attentivement cette affaire. Si l’Urssaf parvenait à faire condamner Uber et à requalifier massivement ces relations de travail, c’est tout le modèle économique de l’ubérisation qui serait remis en cause. Les plateformes devraient alors soit intégrer leurs travailleurs comme salariés avec les coûts associés, soit repenser entièrement leur organisation.

Les chiffres donnent le vertige : 1,7 milliard d’euros sur seulement trois ans pour une seule plateforme. Si l’on extrapolait ce ratio à l’ensemble des plateformes opérant en France sur une décennie, le manque à gagner pour la Sécurité sociale pourrait se chiffrer en dizaines de milliards. Cette bataille juridique et financière ne fait que commencer, et comme le souligne Nicolas Doze, il n’est pas certain qu’Uber paie effectivement cette somme. Entre les recours juridiques possibles, les négociations avec l’administration et l’incertitude jurisprudentielle, l’affaire pourrait durer des années. Une chose est sûre : la question du statut des travailleurs de plateformes continuera d’agiter le monde économique et social français, coincé entre innovation économique et protection sociale.

Sources

  • Revue21 (2 février 2026)
  • Franceinfo (2 février 2026)
  • TF1 Info (2 février 2026)
  • Le Dauphiné Libéré (2 février 2026)
  • Next.ink (2 février 2026)
  • Mediapart (2 février 2026)
Alexandre Mercier

Alexandre Mercier

Analyste économique et journaliste à INFO.FR. Formation supérieure en économie et communication. Spécialisé en rédaction web et analyse des marchés financiers. Couvre l'actualité économique française et internationale au quotidien. Passionné par la vulgarisation des sujets économiques complexes.