Faux comptes, ingérences, maires menacés : Macron dégaine un projet de loi à un an de 2027
Devant 500 maires réunis à l'Élysée, le chef de l'État promet un texte contre les ingérences étrangères et veut faire de l'Europe le « premier territoire » à interdire les faux comptes.
Macron veut interdire les faux comptes au niveau européen et annonce un projet de loi contre les ingérences étrangères.
Les enjeux
Ce qu'il faut comprendre
Un projet de loi sans contours
Pas de texte préliminaire, pas de saisine du Conseil d'État, pas de ministère porteur, pas de calendrier parlementaire. À seize mois du scrutin, la fenêtre d'adoption se referme.
Le DSA et le code électoral existent déjà
Le règlement européen prévoit 6 % d'amende sur le CA mondial ; l'article L97 du code électoral punit les manœuvres frauduleuses de 2 ans de prison. Le gap juridique est étroit.
Viginum : menace réelle, effet marginal
Le service détecte 300 à 400 phénomènes par an. 95 % ne produisent aucun effet. Seuls 5 % atteignent une visibilité massive.
Un unanimisme sans contradicteur
Aucun maire RN invité. Aucune plateforme (X, Meta, TikTok) citée dans le débat. La controverse américaine sur le DSA, absente. Le salon doré étouffe la pluralité.
Le timing présidentiel
Troisième loi en huit ans sur le même sujet, après 2018 et le DSA. Une annonce en fin de mandat sert d'abord à occuper l'agenda : le précédent de 2018 a produit une poignée de décisions en sept ans.
L'essentiel
Ce qu'il faut retenir
- Macron reçoit 500 maires à l'Élysée le 16 avril et annonce un projet de loi contre les ingérences étrangères.
- Il veut faire de l'Europe « le premier territoire » à interdire les faux comptes, visant la Russie.
- Le Digital Services Act qu'il a lui-même porté encadre déjà les plateformes depuis août 2023, avec amendes jusqu'à 6 % du CA mondial.
- Le code électoral (art. L97) et la loi de 2018 contre la manipulation de l'information couvrent déjà une partie du terrain.
- Viginum détecte 300 à 400 opérations par an, mais seuls 5 % atteignent une visibilité massive.
- Aucun maire RN sur la liste des invités du 14 avril ; aucune plateforme concernée citée dans le débat.
Le décor est soigné. Jeudi 16 avril [1], plusieurs centaines de maires [2] sont reçus à l’Élysée [3], un mois après les municipales [4]. Emmanuel Macron [5] leur promet un projet de loi « pour améliorer la protection de nos élections contre les ingérences étrangères » [6]. Et lance, à propos des faux comptes sur les réseaux sociaux: « L’Europe doit être le premier territoire où on les interdit » [7].
La cible est nommée: la Russie [8], accusée d’acheter « massivement en période électorale des millions de faux comptes » [9]. Macron avait déjà tenu ce discours en février [10]. Il le répète à un an [11] de la présidentielle qui désignera son successeur.
Un calendrier qui ne doit rien au hasard
Pourquoi maintenant. La réponse tient en deux mots: scrutins voisins. Macron cite la Moldavie [14], la Roumanie [15] et l’Allemagne [16], secouées par des opérations de manipulation. Les maires eux-mêmes, « nouvellement élus aux municipales du mois de mars » [17], disent avoir été « parfois touché[s] » [18] par ces ingérences.
Le chef de l’État n’en est pas à son premier discours sur le sujet. Il enchaîne les débats publics - une demi-douzaine [19] sont programmés d’ici fin d’année. À un an [11] du scrutin présidentiel, la question n’est plus théorique. En 2017 [20], les Macron leaks avaient déjà perturbé sa campagne. Il le sait. Il s’en souvient.
Une contradiction frontale: annoncer ce qu’il a déjà fait voter
Reste un détail embarrassant. Macron promet de « se battre au niveau européen pour interdire ces faux comptes » [7] et de « réguler la parole sur les réseaux sociaux, en particulier la possibilité d’acheter cette parole dans les périodes électorales » [21]. Or ce combat est déjà gagné - sur le papier. Le Digital Services Act [22], adopté sous présidence française du Conseil de l’Union européenne [23], est entré en vigueur le 25 août 2023 [24] et s’applique à toutes les plateformes depuis le 17 février 2024 [25]. Il prévoit des amendes jusqu’à 6 % [26] du chiffre d’affaires mondial et couvre nommément Facebook, Google, Bing, Amazon, AliExpress et plusieurs autres très grandes plateformes [27]. L’Arcom [28] en assure la coordination en France.
Autrement dit: le chef de l’État annonce qu’il va combattre un phénomène que l’arsenal européen qu’il a lui-même porté est censé déjà traiter. La différence entre les deux tient, au mieux, à une interdiction explicite des faux comptes - là où le DSA impose des obligations de modération et de transparence sans bannir un format de compte en tant que tel. Le gap est réel, mais étroit. Il ne justifie pas, à lui seul, un discours de mobilisation générale. La question n’est pas l’arsenal. Elle est l’application.
L’angle mort: une menace diffuse, pas massive
Viginum [29], créé en 2021 [30], détecte « entre 300 et 400 phénomènes inauthentiques » [31] chaque année. La moitié [32] sont considérés comme des tentatives d’ingérences étrangères. Mais son directeur Marc-Antoine Brillant [13] le reconnaît: près de 95 % [12] ne produisent pas d’effets. Seuls 5 % [33] atteignent une visibilité massive.
Le récit officiel insiste sur l’ampleur. Les chiffres disent autre chose: une menace réelle mais marginale en volume, amplifiée par un terreau domestique. 4 Français sur 10 [34] s’informent quotidiennement sur les réseaux sociaux; chez les moins de 25 ans, 54 % [35] en font leur principal accès à l’info. Le problème n’est pas d’abord russe. Il est algorithmique et français.
Les voix qui manquent
Washington n’a pas la même lecture. La commission judiciaire du Congrès américain [36] a publié un rapport intitulé « The Foreign Censorship Threat - Part II » [37], qui vise explicitement le DSA comme un dispositif de censure. L’argument est politique, pas juridique, mais il circule. Aucun opposant français n’a été cité par l’Élysée pour y répondre. Aucun maire du Rassemblement national ne figurait sur la liste des invités datée du 14 avril [38]. L’unanimisme affiché dans le salon doré a un coût: il masque la controverse.
Autre silence notable: celui des plateformes elles-mêmes. Aucune des entreprises directement concernées par l’annonce - Facebook, Google, Amazon et les autres, citées comme assujetties au DSA [27] - n’a été contactée, citée ou invitée à répondre dans les éléments publics disponibles sur ce projet de loi. Leurs obligations existantes, leurs rapports de transparence, leur coopération effective avec l’Arcom: rien de tout cela n’entre dans le récit élyséen. Les premiers concernés par la future loi sont aussi les grands absents du débat.
Un projet de loi sans contours
Le texte annoncé n’existe pas encore. Pas de rédaction préliminaire rendue publique, pas de saisine du Conseil d’État mentionnée, pas de ministère porteur identifié, pas de calendrier parlementaire communiqué. À un an [11] de la présidentielle, la fenêtre est étroite. Si le texte n’est pas déposé rapidement, son adoption avant la fin du quinquennat devient incertaine. Si elle intervient dans les derniers mois, les décrets d’application risquent de ne jamais sortir.
Une annonce législative en fin de mandat sert d’abord à occuper l’agenda médiatique.
Ce que personne ne dit
La réception tenait lieu de démonstration de force. Une vingtaine de ministres [39] du gouvernement Lecornu, deux anciens Premiers ministres, Elisabeth Borne [40] et Jean Castex [41], des maires LFI comme David Guiraud [42] à Roubaix et Bally Bagayoko [43] à Saint-Denis, le socialiste Emmanuel Grégoire, désormais à la tête de Paris [44]. Macron a concédé que les temps à venir « ne vont pas être simples » [45] et promis d’agir « jusqu’au dernier quart d’heure » [46].
Traduction: il sait qu’il part. Il prépare le terrain. Le projet de loi annoncé n’a ni contours, ni calendrier, ni véhicule parlementaire. À ce stade, c’est une intention. Une de plus. La question n’est pas de savoir si les faux comptes existent. Elle est de savoir pourquoi, après huit ans au pouvoir et un règlement européen qu’il a porté, il faut encore légiférer à un an de la sortie. Le lecteur choisira.
Sources
Voir le détail de chaque fait sourcé (46)
« Emmanuel Macron a annoncé, jeudi 16 avril, un projet de loi pour protéger les élections françaises »
lemonde.fr ↗ ↩
« devant plusieurs centaines de maires réunis à l'Élysée »
liberation.fr ↗ ↩
« devant plusieurs centaines de maires réunis à l'Élysée »
liberation.fr ↗ ↩
« un mois après les élections municipales, Emmanuel Macron va finalement recevoir »
franceinfo.fr ↗ ↩
« Emmanuel Macron a annoncé, jeudi 16 avril, un projet de loi »
lemonde.fr ↗ ↩
« Le gouvernement aura à présenter un projet de loi et des mesures réglementaires pour améliorer la protection de nos élections contre les ingérences étrangères »
lemonde.fr ↗ ↩
« On va se battre au niveau européen pour interdire ces faux comptes. L'Europe doit être le premier territoire où on les interdit »
lemonde.fr ↗ ↩
« En ligne de mire: la Russie, qui « achète massivement en période électorale des millions de faux comptes » »
lemonde.fr ↗ ↩
« la Russie, qui « achète massivement en période électorale des millions de faux comptes » »
lemonde.fr ↗ ↩
« comme l'avait déjà évoqué Emmanuel Macron en février »
lemonde.fr ↗ ↩
« A un an de la présidentielle qui désignera son successeur, Emmanuel Macron a annoncé »
lemonde.fr ↗ ↩
« Si près de 95 % d'entre elles ne produisent pas d'effets »
publicsenat.fr ↗ ↩
« avertit son directeur Marc-Antoine Brillant »
publicsenat.fr ↗ ↩
« dans une allusion aux récents scrutins en Moldavie, en Roumanie, mais aussi en Allemagne »
lemonde.fr ↗ ↩
« dans une allusion aux récents scrutins en Moldavie, en Roumanie, mais aussi en Allemagne »
lemonde.fr ↗ ↩
« dans une allusion aux récents scrutins en Moldavie, en Roumanie, mais aussi en Allemagne »
lemonde.fr ↗ ↩
« aux municipales du mois de mars »
lemonde.fr ↗ ↩
« Ces ingérences «vous avez parfois touché», a-t-il lancé à ces édiles nouvellement élus aux municipales du mois de mars »
lefigaro.fr ↗ ↩
« Au total, une demi-douzaine de débats seront organisés dans tout le pays d'ici la fin de l'année »
bfmtv.com ↗ ↩
« En 2017, les Macron leaks, le piratage des mails de son équipe de campagne, avaient également perturbé la campagne présidentielle. »
bfmtv.com ↗ ↩
« réguler la parole sur les réseaux sociaux, en particulier la possibilité d'acheter cette parole dans les périodes électorales »
lemonde.fr ↗ ↩
« l'Union européenne, via le Digital Services Act (DSA) »
atlantico.fr ↗ ↩
« Ce règlement a été adopté sous la présidence française du Conseil de l'Union européenne »
economie.gouv.fr ↗ ↩
« Le Digital Services Act, ou règlement sur les services numériques, est entré en vigueur le 25 août 2023 »
economie.gouv.fr ↗ ↩
« s'appliquera à l'ensemble des plateformes ce samedi 17 février »
economie.gouv.fr ↗ ↩
« La Commission européenne pourra infliger des amendes pouvant aller jusqu'à 6 % du chiffre d'affaires mondial de l'entreprise concernée »
economie.gouv.fr ↗ ↩
« Cela concerne les plateformes suivantes: AliExpress, Amazon Store, AppStore, Bing, Booking, Facebook, Google Maps, Google Play, Google Search, Google Shopping, Instagram, LinkedIn, Pinterest, Snapchat, TikTok, Wikipedia, X (anciennement Twitter), YouTube et Zalando »
economie.gouv.fr ↗ ↩
« En France, c'est l'Arcom qui occupe cette fonction »
economie.gouv.fr ↗ ↩
« le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum) »
publicsenat.fr ↗
⚠️ Note INFO.FR: La source présente Viginum comme 'créé par Matignon', ce qui est un raccourci. Viginum est en réalité un service interministériel rattaché au SGDSN. ↩
« En 2021, Matignon s'est doté d'un pôle spécialisé, le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum) »
publicsenat.fr ↗
⚠️ Note INFO.FR: La source écrit que Viginum a été créé 'par Matignon' en 2021, mais en réalité Viginum est un service rattaché au SGDSN (Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale), placé sous l'autorité du Premier ministre mais distinct des services directs de Matignon. ↩
« Viginum détecte chaque année « entre 300 et 400 phénomènes inauthentiques » »
publicsenat.fr ↗ ↩
« dont la moitié sont considérés comme des tentatives d'ingérences étrangères »
publicsenat.fr ↗ ↩
« les 5 % restant peuvent avoir une visibilité massive, jusqu'à déstabiliser une élection »
publicsenat.fr ↗ ↩
« Quatre Français sur 10 déclarent s'informer tous les jours sur les réseaux sociaux »
publicsenat.fr ↗ ↩
« Pour 54 % des moins de 25 ans, les médias algorithmiques représentent désormais le principal accès à l'information »
publicsenat.fr ↗ ↩
« La Commission judiciaire du Congrès américain vient de publier son rapport »
atlantico.fr ↗ ↩
« son rapport "The Foreign Censorship Threat - Part II" »
atlantico.fr ↗ ↩
« une liste obtenue par l'AFP. Mais aucun maire du Rassemblement national ne figure sur cette même liste datée du 14 avril »
franceinfo.fr ↗ ↩
« une vingtaine de ministres et ministres délégués du gouvernement Lecornu »
france3-regions.franceinfo.fr ↗ ↩
« deux anciens premiers ministres Elisabeth Borne et Jean Castex »
france3-regions.franceinfo.fr ↗ ↩
« deux anciens premiers ministres Elisabeth Borne et Jean Castex »
france3-regions.franceinfo.fr ↗ ↩
« Les nouveaux maires LFI de Roubaix et de Saint-Denis, David Guiraud et Bally Bagayoko »
franceinfo.fr ↗ ↩
« Les nouveaux maires LFI de Roubaix et de Saint-Denis, David Guiraud et Bally Bagayoko »
franceinfo.fr ↗ ↩
« Le socialiste Emmanuel Grégoire, désormais à la tête de Paris, est aussi annoncé comme présent »
franceinfo.fr ↗ ↩
« Concédant que les temps à venir « ne vont pas être simples » »
lemonde.fr ↗ ↩
« « Le gouvernement continue d'être à la tâche pour vous aider et je ferai tout jusqu'au dernier quart d'heure pour que vous puissiez réaliser vos projets » »
lemonde.fr ↗ ↩
Sources
- Un projet de loi « contre les ingérences étrangères » annoncé par Emmanuel Macron, à un an de l’élection présidentielle
- Elections : Macron annonce un futur projet de loi «contre les ingérences étrangères»
- Numérique : le règlement sur les services numériques entre en vigueur
- Après la réception des maires à l’Elysée, les promesses d’Emmanuel Macron rattrapées par la réalité : « On était entre le discours d’adieu et celui de l’impuissance »
- Emmanuel Macron reçoit jeudi 500 maires à l'Elysée pour les "mobiliser" un mois après les élections municipales de 2026
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