Mauro Gianetti, l’homme qui ne savait rien
Une enquête Radio France relance les zones d'ombre du patron d'UAE Team Emirates, vingt-huit ans après son malaise suspect
En 1998, Mauro Gianetti s'effondre pendant le Tour de Romandie. En 2008, son équipe Saunier Duval quitte le Tour de France après un contrôle positif.
Les enjeux
Ce qu'il faut comprendre
Crédibilité de l'encadrement
Comment un dirigeant au passé aussi controversé peut-il diriger une équipe de premier plan sans que cela soulève de questions institutionnelles ?
Lacunes structurelles des contrôles antidopage
Le décalage entre innovation pharmacologique et détection, le micro-dosage, les transfusions autologues : les contrôles détectent ce qu'on cherche, pas ce qu'on ignore.
Culture du déni systémique dans le cyclisme
De Bruyneel à Riis, le cyclisme tolère les managers au passé douteux. L'UCI reste silencieuse face aux révélations de Radio France.
Performances de Pogačar et suspicion
Les résultats exceptionnels du leader d'UAE alimentent les spéculations, précisément à cause du passif de son encadrement.
L'essentiel
Ce qu'il faut retenir
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8 mai 1998
Effondrement au Tour de Romandie
Gianetti s'effondre pendant la 3e étape. Douze jours d'hospitalisation, dont une période en coma artificiel pour défaillance multiviscérale.
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2004-2011
Direction de Saunier Duval
Période marquée par trois affaires de dopage : Riccò, Piepoli, Cobo. L'équipe se retire du Tour 2008 après le contrôle positif de Riccò.
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juin 2025
Enquête Radio France
La cellule investigation révèle que Gianetti aurait confessé une injection de perfluorocarbone en 1998 et fait pression sur des témoins.
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juil. 2026
Défense dans L'Équipe
Gianetti se qualifie de « victime » et compare ses coureurs dopés à des enfants qu'on ne surveille pas. Jérôme Chiotti juge cette défense inacceptable.
Le 8 mai 1998 - au milieu de la 3e étape du Tour de Romandie - Mauro Gianetti s’effondre. Les jambes ne répondent plus, le corps lâche. Française des Jeux appelle les secours. Gianetti passe 12 jours à l’hôpital - dont une partie en coma artificiel pour défaillance multiviscérale. À l’époque, il parle d’infection respiratoire et de réaction allergique. Le dossier est classé. Le cyclisme continue.
En juin 2025 - la cellule investigation de Radio France rouvre le dossier. L’enquête avance que Gianetti aurait confessé, à l’époque, une injection de perfluorocarbone dilué avec de la lécithine, un substitut sanguin artificiel. Le genre de produit qui fait exploser les organes quand le dosage dérape. Gianetti aurait aussi fait pression sur des témoins pour étouffer l’affaire.
Saunier Duval: l’équipe qui s’est retirée du Tour
Entre 2004 et 2011 - Gianetti dirige Saunier Duval, puis Geox-TMC. Riccardo Riccò - Leonardo Piepoli - Juan José Cobo: trois coureurs, trois affaires de dopage. En 2008 - après le contrôle positif de Riccò pendant le Tour de France, l’équipe se retire en pleine course. Les coureurs sont licenciés. Gianetti dit qu’il n’était au courant de rien.
Il se qualifie de « victime ». Il compare ses coureurs à des enfants dans leur chambre: « On ne sait pas ce que nos enfants font lorsqu’ils sont dans leur chambre, on ne sait pas non plus ce que font les coureurs à la maison ». Cette double posture soulève des questions: Gianetti se présente comme une victime de ses coureurs, mais engage simultanément des poursuites judiciaires contre eux en Italie pour dommages à sa réputation et perte de sponsors. Cette stratégie juridique vise à déplacer la responsabilité managériale vers la faute individuelle, esquivant la question de la supervision et de l’environnement propice au dopage.
Une culture du déni qui traverse les décennies
Le déni de Gianetti n’est pas isolé dans l’histoire du cyclisme. On se souvient des déclarations de managers qui ont nié toute implication pendant des années avant de reconnaître les faits. Cette récurrence révèle une tolérance institutionnelle historique.
L’UCI, garante de l’intégrité du sport, n’a pris aucune mesure disciplinaire contre Gianetti malgré son passif. Aucune source consultée ne mentionne de réaction officielle de l’UCI à l’enquête de juin 2025 - ni de procédure ouverte contre le manager d’UAE. Les pressions commerciales, sponsors émiratis, droits de diffusion, visibilité internationale, perpétuent cette culture du silence. Tant que les équipes gagnent et que les audiences suivent, les institutions ferment les yeux.
UAE Team Emirates: dominer sans répondre
Depuis 2017 - Gianetti est manager général, Team Principal et CEO d’UAE Team Emirates. Joxean Matxín - son collaborateur de longue date, est responsable sportif. Tadej Pogačar est le leader de l’équipe. UAE domine le circuit mondial. Les performances de Pogačar alimentent les spéculations, précisément à cause du passif de son encadrement.
Gianetti affirme que sa priorité, à l’époque de Saunier Duval, était de sauver les emplois de son personnel. Mais cette justification ne répond pas à la question centrale: comment un encadrement peut-il ignorer à ce point les pratiques de ses coureurs?
Ce que les contrôles ne détectent pas
L’UCI impose désormais le passeport biologique et des contrôles hors compétition. Gianetti n’a fait l’objet d’aucune accusation de dopage depuis 2017. Mais l’absence de contrôle positif ne prouve pas l’absence de pratiques. Les contrôles détectent ce qu’on cherche, pas ce qu’on ignore.
Le perfluorocarbone de 1998, personne ne le cherchait. Les transfusions autologues, réalisées hors période de compétition, échappent au passeport biologique si le délai entre prélèvement et réinjection est maîtrisé. Le micro-dosage d’EPO, administré en quantités infimes pour rester sous les seuils de détection, reste difficile à prouver. Selon plusieurs sources, le taux de contrôles positifs sur le circuit WorldTour est nettement inférieur à 1 % depuis plusieurs années, un chiffre qui reflète davantage l’efficacité des méthodes d’évitement que la propreté du peloton.
Les innovations pharmacologiques avancent plus vite que les protocoles de détection. Quand un produit est interdit, les laboratoires clandestins en développent un dérivé non listé. Quand un marqueur est surveillé, les protocoles de dopage s’ajustent pour le contourner. Ce décalage structurel limite l’efficacité des contrôles actuels. Ce que Gianetti sait, ce qu’il a vu, ce qu’il a couvert: aucun test sanguin ne le mesure.
Le cyclisme continue
L’enquête de juin 2025 ne prouve rien devant un tribunal. Mais elle remet les faits sur la table. Un manager qui s’effondre avec un produit interdit dans le sang. Une équipe qui explose en plein Tour. Un dirigeant qui compare ses coureurs dopés à des enfants qu’on ne surveille pas. UAE Team Emirates gagne. Gianetti reste en place. Le cyclisme continue.
