Puffs interdites en France : la loi votée, le marché noir prospère

Six mois après l'interdiction des cigarettes électroniques jetables, les puffs restent accessibles aux mineurs, entre épiceries complaisantes, livraisons sur Snapchat et produits de contournement.

Puffs interdites en France : la loi votée, le marché noir prospère
Photo : Puffs interdites en France : la loi votée, le marché noir prospère Illustration Nathalie Rousselin / INFO.FR

La France a interdit les puffs le 26 février 2025. Six mois plus tard, une épicerie parisienne sur trois en vend encore. Récit d'une loi déjà contournée.

L'essentiel — les faits vérifiés
  • La loi n°2025-175 interdit les puffs en France depuis le 26 février 2025, faisant du pays le 2e État européen après la Belgique
  • Six mois après l'interdiction, 64 épiceries sur 210 contrôlées à Paris vendaient encore des puffs illégalement
  • 15% des 13-16 ans avaient consommé des puffs et 47% d'entre eux ont découvert la nicotine via ce produit
  • La DGCCRF n'a contrôlé que 160 établissements pour 13 infractions relevées sur l'ensemble du territoire
  • Des stratégies de contournement persistent : pseudo-rechargeables, 6-méthyl-nicotine et marché parallèle sur Snapchat

La France a interdit les puffs le 26 février 2025. Six mois plus tard, une épicerie parisienne sur trois en vend encore. Récit d’une loi déjà contournée.

LES ENJEUX
Santé des adolescents
47 % des ados ayant consommé des puffs déclarent y avoir fait leur première expérience de nicotine, porte d'entrée vers le tabagisme responsable de 46 000 décès par cancer chaque année.
Application de la loi
Sur 210 épiceries de nuit contrôlées à Paris, 64 vendaient encore des puffs six mois après l'interdiction, révélant un déficit massif de contrôles.
Contournement industriel
Des fabricants commercialisent des dispositifs pseudo-rechargeables et des molécules de synthèse comme la 6-méthyl-nicotine, hors du périmètre de la réglementation actuelle.
Pollution environnementale
Chaque puff contient du plastique, une batterie au lithium non recyclable et des métaux lourds, constituant un déchet toxique à usage unique.

Une épicerie sur trois n’a rien changé

À Paris, sur 210 épiceries de nuit visitées par la Fédération des buralistes après l’entrée en vigueur de la loi, 64 proposaient encore des puffs à la vente. Derrière le comptoir, sous le présentoir à bonbons, dans un tiroir accessible sur demande. L’interdiction, promulguée le 24 février 2025, n’a pas fait disparaître ces petits tubes colorés aux arômes de mangue, de fraise glacée ou de bubble-gum. Elle les a simplement rendus un peu plus discrets.

« Ça ne change rien. On en vendait déjà avant, il y a juste plus de risques. On a déjà eu quelques contrôles depuis, mais ils ne sont pas très regardants », confie un épicier parisien sous couvert d’anonymat.

La loi n° 2025-175 du 24 février 2025 interdit pourtant la détention en vue de la vente, la mise en vente, la vente, la distribution et l’offre à titre gratuit de toute cigarette électronique jetable pré-remplie ne pouvant être remplie à nouveau. L’amende encourue atteint 100 000 euros, doublée à 200 000 euros en cas de récidive. La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) est chargée des contrôles.

Six mois après, le constat est accablant.

64 sur 210Épiceries de nuit parisiennes vendant encore des puffs après interdiction (Fédération des buralistes, sept. 2025)

15 % des ados de 13 à 16 ans ont déjà vapoté une puff

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Les puffs sont apparues sur le marché français en 2021. En deux ans, elles ont conquis les cours de récréation. Selon une enquête BVA réalisée pour l’Alliance contre le tabac en 2023, 15 % des adolescents de 13 à 16 ans avaient déjà consommé une puff. Plus alarmant : 47 % d’entre eux déclaraient avoir commencé leur initiation à la nicotine par ce biais.

Les données de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) complètent le tableau. En 2022, un collégien sur cinq et 44 % des lycéens avaient déjà vapoté. Au total, 57 % des jeunes avaient expérimenté la cigarette électronique, et 6,2 % vapotaient quotidiennement.

Certains modèles de puffs offrent jusqu’à 9 000 bouffées, l’équivalent d’environ 300 cigarettes, avec un taux de nicotine pouvant atteindre le maximum autorisé de 20 mg/ml.

« Cette décision est une avancée majeure contre le tabagisme des jeunes. Par effet d’habitude, ces produits, présentés comme inoffensifs, les entraînent sur le dangereux chemin du tabac, responsable à lui seul de 68 000 nouveaux cancers chaque année et 46 000 décès par cancer », a déclaré Philippe Bergerot, président de la Ligue contre le cancer.

Le parcours législatif de l’interdiction des puffs

    L’essentiel

    • 2021Apparition des puffs sur le marché français
    • 15 nov. 2022Francesca Pasquini (écologiste) dépose la proposition de loi avec 166 cosignataires
    • 202315 % des 13-16 ans ont déjà consommé une puff (enquête BVA / Alliance contre le tabac)
    • 4 déc. 2023L’Assemblée nationale adopte la loi à l’unanimité
    • 1er janv. 2025La Belgique interdit les puffs, premier pays européen
    • 13 févr. 2025Le Sénat adopte définitivement le texte
    • 24 févr. 2025Promulgation de la loi n° 2025-175
    • 26 févr. 2025Entrée en vigueur de l’interdiction en France
    • Juin 2025Le Royaume-Uni interdit à son tour les puffs
    • Mars 2026 (prévu)Interdiction des pouches (sachets de nicotine) en France

    « Même en étant mineure, on ne m’a jamais demandé ma carte d’identité »

    Lisa* a 17 ans. Elle vit dans le Pas-de-Calais. Pour elle, l’interdiction n’a rien changé au quotidien. « Parfois, les puffs sont cachées mais pas tout le temps. Tout le monde peut s’en procurer un peu partout. Même en étant mineure, on ne m’a jamais demandé ma carte d’identité. »

    Le témoignage illustre l’écart entre le texte de loi et sa réalité sur le terrain. La DGCCRF a contrôlé plus de 160 établissements depuis février 2025. Treize d’entre eux étaient en infraction. Un chiffre que les associations jugent dérisoire au regard de l’ampleur du phénomène.

    « La loi n’est pas respectée. Il faudrait que le gouvernement déploie beaucoup plus de contrôles, assortis de sanctions beaucoup plus dissuasives », alerte Amélie Eschenbrenner, du Comité national contre le tabagisme (CNCT).

    Snapchat, livraisons et 300 euros par mois : le marché parallèle s’organise

    L’interdiction a déplacé une partie du commerce vers les réseaux sociaux. Sur Snapchat, des vendeurs proposent des puffs livrées à domicile, souvent à des prix inférieurs à ceux pratiqués en épicerie.

    Marine*, étudiante à Nanterre, raconte : « J’achetais à l’épicerie avant, 15 balles. Lui, c’est 10 euros la puff, et en plus il livre. » Derrière ce service de livraison, un étudiant de 22 ans qui reconnaît avoir compris « quelques semaines après avoir commencé » que son activité était illégale. Il gagne jusqu’à 300 euros par mois en livrant des puffs, s’approvisionnant auprès de grossistes à Aubervilliers, selon les informations recueillies par La Nouvelle République.

    La loi contournée avant même d’entrer en vigueur

    Le secteur du vapotage n’a pas attendu le 26 février pour s’adapter. Plusieurs fabricants ont lancé des produits dits « pseudo-rechargeables » : une batterie rechargeable accompagnée d’une cartouche à clipser, qui ne peut être remplacée après épuisement. Dans les boutiques de vapotage, ces appareils ne durent que « cinq ou six recharges », reconnaît un gérant d’un magasin de l’avenue de Clichy à Paris. Le tout se vend 12 euros avec la batterie, plus cinq euros par recharge.

    Selon Générations sans tabac, une autre forme de contournement est plus préoccupante : l’apparition sur le marché de la 6-méthyl-nicotine (ou Metatine), une molécule de synthèse structurellement proche de la nicotine mais non couverte par la réglementation actuelle. Certains fabricants la commercialisent sous des mentions telles que « 0 mg (effet nicotine à 5 %) », permettant de vendre un produit addictif sans déclencher les restrictions légales.

    « C’est tout simplement un contournement de l’interdiction », résume Amélie Eschenbrenner pour le CNCT, qui appelle désormais à aller « encore plus loin » : réduire le nombre d’arômes, imposer un emballage neutre, et anticiper les nouvelles molécules de synthèse.

    Qui dit quoi ?

    • 🏛️ Ligue contre le cancerSalue l’interdiction mais appelle à aller plus loin : interdire aussi les pouches et réduire les arômes autorisés
    • 🏛️ CNCTAlerte : la loi n’est pas respectée, les contrôles insuffisants, les sanctions pas assez dissuasives
    • 🏛️ DGCCRFA contrôlé 160 établissements dont 13 en infraction. Agents habilités à sanctionner jusqu’à 100 000 euros d’amende
    • 🏛️ Fédération des buralistesEnquête terrain : 64 épiceries sur 210 à Paris vendent encore des puffs illégalement
    • 🏛️ Fabricants de vapotageLancent des pseudo-rechargeables et des e-liquides à la 6-méthyl-nicotine pour contourner l’interdiction

Vers l’interdiction des pouches en 2026

La prochaine bataille concerne les pouches, ces sachets de nicotine à usage oral popularisés notamment par la marque Velo. L’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire) a alerté sur les risques d’intoxication et de dépendance chez les jeunes. Leur interdiction est prévue pour mars 2026 en France.

Les acteurs de santé publique espèrent que l’exécutif tirera les leçons du bilan mitigé de l’interdiction des puffs. « Il est maintenant indispensable d’aller plus loin en interdisant les nouveaux produits et dérivés de la nicotine », exige Philippe Bergerot.

Car si la loi est là, le marché, lui, a déjà pris de l’avance.

Sources

Nathalie Rousselin

Nathalie Rousselin

Reporter et journaliste d'investigation. Parcours en sciences sociales et journalisme de terrain. Expertise dans le traitement des faits de société et les enquêtes de fond. Expérience en presse quotidienne régionale. Rejoint INFO.FR pour couvrir l'actualité société et les faits divers.

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