Titres de séjour : la crise qui a forcé l’État à bouger
500 vacataires, biométrie valable 10 ans, fin de la déclaration d'adresse : le plan Nuñez face à une machine administrative à bout.
Mourad, 50 ans, soudeur chez Vinci, a été suspendu sans salaire. Son titre de séjour était en cours de renouvellement depuis trois mois. Ce cas documenté illustre la crise qui a conduit le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez à annoncer un plan en trois mesures pour désengorger les préfectures.
- 384 230 premiers titres de séjour délivrés en 2025, en hausse de 11,2 % sur un an
- 500 vacataires recrutés dans les préfectures, soit +20 % de moyens humains
- Les empreintes biométriques seront désormais valables 10 ans au lieu de 5
- Suppression de l'obligation de déclarer un changement d'adresse pour les titres longue durée
- Expulsions en hausse de 15,7 % en 2025, niveau le plus élevé depuis dix ans
Mourad, 50 ans, soudeur chez Vinci depuis huit ans, a été suspendu par son employeur en janvier. Son titre de séjour, déposé en renouvellement trois mois plus tôt, n’était toujours pas délivré. Son cas n’est pas isolé : il incarne une mécanique administrative grippée que le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez tente désormais de desserrer.

Suspendu faute de récépissé : le quotidien de Mourad
Mourad vit en France depuis 2016. Il paie ses impôts, cotise, soude des structures métalliques sur des chantiers d’envergure. Début octobre 2025, il dépose sa demande de renouvellement sur la plateforme ANEF, l’Administration Numérique pour les Étrangers en France. Puis il attend.
Trois mois passent. Pas de rendez-vous en préfecture. Pas de récépissé actualisé. Son employeur, tenu par la loi de vérifier la validité du titre, le suspend sans salaire. « Je me suis retrouvé sans revenus du jour au lendemain, alors que j’ai fait tout ce qu’on m’a demandé », a-t-il raconté au Parisien le 3 février 2026.
Son histoire illustre ce qu’Amnesty International a qualifié, dans son rapport À la merci d’un papier publié en novembre 2025, de « rupture de droits systémique ». L’ONG a recueilli 27 témoignages sur 18 mois. Perte d’emploi, impossibilité de voyager, suspension de prestations sociales : les conséquences d’un retard administratif se répercutent en cascade.
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Trois mesures, un aveu
Dans une interview accordée à Ouest-France, Laurent Nuñez a dévoilé un plan en trois volets.
500 vacataires en renfort
Les services séjour des préfectures vont recevoir 500 agents contractuels supplémentaires. Le ministère présente ce chiffre comme une hausse de 20 % des moyens humains dédiés au traitement des dossiers. Objectif affiché : résorber les files d’attente qui, dans certaines préfectures, dépassent trois mois entre le dépôt et la délivrance effective du titre.
Empreintes biométriques valables dix ans
Jusqu’ici, les détenteurs de titres devaient refaire leurs empreintes tous les cinq ans. Cette durée passe à dix ans. La mesure supprime un passage en préfecture sur deux pour les titulaires de cartes pluriannuelles, et libère des créneaux pour les primo-demandeurs.
Fin de l’obligation de déclaration de changement d’adresse
Les détenteurs de titres de séjour longue durée n’auront plus à signaler chaque déménagement en préfecture. Une formalité qui générait des milliers de rendez-vous annuels sans valeur ajoutée pour le contrôle migratoire.
« Ces allègements, qui ne sacrifient rien à la sécurité, doivent permettre d’éviter les ruptures de droits pour les demandeurs », a déclaré le ministre.
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Une machine sous pression depuis des années
Le diagnostic n’est pas neuf. Le CESEDA, le code qui régit l’entrée et le séjour des étrangers, a été modifié plus de 100 fois depuis 2005, selon le décompte d’Amnesty International. Chaque réforme a ajouté des catégories de titres, des conditions, des pièces justificatives. Les agents en préfecture appliquent un droit devenu labyrinthique.
En 2025, 384 230 premiers titres ont été délivrés, soit 11,2 % de plus que l’année précédente, d’après les chiffres de la Direction générale des étrangers en France (DGEF). La demande augmente ; les effectifs, jusqu’à cette annonce, stagnaient.
La plateforme ANEF, censée fluidifier les démarches en les dématérialisant, a connu des pannes répétées ces derniers mois. Des usagers ont signalé des pertes de dossiers, des blocages au moment du téléversement de pièces, des délais de réponse du serveur rendant la procédure impossible.
Le renouvellement coûte 225 euros au demandeur. Multiplié par les centaines de milliers de dossiers traités chaque année, ce poste a rapporté 193 millions d’euros à l’État en 2017, dernière année pour laquelle le chiffre consolidé est disponible.

Le paradoxe du tout-répressif
Parallèlement à ces annonces de simplification, la politique d’éloignement s’est durcie. Les expulsions ont augmenté de 15,7 % en 2025, avec 24 985 renvois effectifs , un niveau inédit depuis dix ans.
La Cimade a organisé des mobilisations à Lille et Marseille fin 2025 et début 2026 pour dénoncer les ruptures de droits en préfecture. Son argument : l’État consacre des moyens croissants à l’éloignement tout en laissant se dégrader l’accueil de ceux qui sont en situation régulière.
Le plan Nuñez tente de répondre à cette contradiction. Reste une question ouverte : 500 vacataires suffiront-ils face à une demande en hausse structurelle et un code juridique toujours aussi touffu ?
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Sources
- DGEF / ministère de l'Intérieur — statistiques 2025 (jan. 2026)
- Ouest-France — interview Laurent Nuñez (avr. 2026)
- Le Parisien — reportage Val-de-Marne (3 fév. 2026)
- Amnesty International — rapport À la merci d'un papier (nov. 2025)
- Les Echos — chiffres immigration 2025 (jan. 2026)
- La Cimade — mobilisations Lille et Marseille (2025-2026)