Stocks de sardines : les Français se trompent de crise

Les ventes de conserves bondissent de 16% mais c'est la crise du GNL qatari, pas la pénurie alimentaire, qui menace le pouvoir d'achat français.

Infographie comparant les hausses de ventes alimentaires en France (Circana, mars 2026) et l'impact chiffré de la guerre sur les exportations de GNL du Qatar.
Infographie comparant les hausses de ventes alimentaires en France (Circana, mars 2026) et l'impact chiffré de la guerre sur les exportations de GNL du Qatar. Infographie par Céline Vasseur pour INFO.FR

Depuis le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient, il y a vingt et un jours, une fraction des consommateurs français a commencé à remplir ses placards de conserves et de féculents. Le cabinet Circana documente des hausses de ventes inhabituelles, entre 10% et 16% sur certains produits. Mais les données disponibles suggèrent un décalage saisissant : la vraie menace n'est pas alimentaire. Elle est énergétique, et elle se construit en ce moment même dans le Golfe.

L'essentiel — les faits vérifiés
  • Les ventes de conserves de maquereaux ont bondi de 16% et celles de sardines de 12% sur la semaine du 10 au 16 mars 2026, selon Circana via BFMTV
  • Circana établit un lien direct avec le contexte géopolitique et rappelle que ce comportement avait déjà été observé avant le premier confinement et au début du conflit en Ukraine (BFMTV)
  • Le Qatar estime que ses exportations de GNL pourraient chuter de 17%, avec des pertes annuelles de 20 milliards de dollars et des réparations de 3 à 5 ans (20 Minutes)
  • La raffinerie Mina Al-Ahmadi du Koweït a été attaquée par des drones dans la nuit du 19 au 20 mars, provoquant des incendies dans plusieurs unités (Ouest-France)
  • Aucune pénurie alimentaire n'est à craindre selon Circana, mais le risque réel documenté porte sur l'approvisionnement énergétique européen dès l'automne 2026

Selon des images diffusées par BFMTV, c’est à Bois-d’Arcy, dans les Yvelines, que la séquence a été filmée. On y voit Jacqueline, caddy en main, qui détaille ses achats avec une précision presque comptable : « Trois boîtes de sardines, deux boîtes de thon, une boîte de maquereau en sauce et puis c’est tout. Et puis deux paquets de pâtes par précaution. » Le ton est mesuré, presque gêné. Mais le geste, lui, est documenté à l’échelle nationale.

Il ressort que les chiffres du cabinet Circana, dévoilés cette semaine, confirment une tendance réelle. Selon BFMTV, qui a diffusé les données, les ventes de conserves de maquereaux ont progressé de 16% sur la semaine du 10 au 16 mars 2026, celles de sardines de 12%, et le riz de 10%. Emily Mayer, directrice business insights chez Circana, ne laisse guère de place au doute : « Il n’y a pas tellement de raisons que ces produits connaissent des progressions de 8, 10, 12, 15% sinon le contexte international. »

Un réflexe déjà vu, déjà documenté

Ce comportement, selon nos informations, n’est pas nouveau. Emily Mayer le replace dans une chronologie précise : « On a déjà vu ça juste avant le premier confinement, au moment du déclenchement du conflit en Ukraine. C’est vrai que certains Français ont tendance à aller acheter des produits un peu fond de placard. » Fait notable : dans les deux cas précédents, le stockage de précaution n’avait pas été suivi de pénuries alimentaires effectives. Circana le confirme implicitement en indiquant que le phénomène actuel reste « limité » et qu' »aucune pénurie n’est à craindre pour le moment ».

La question se pose alors franchement : les Français stockent-ils les bons produits face aux bons risques ?

Pendant ce temps, le Golfe brûle

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Pendant que les caddies se remplissent de boîtes de sardines, la géographie énergétique du monde se reconfigure à toute vitesse. Le 18 mars, selon Mediapart, le conflit a « changé de dimension » : des attaques israéliennes ont visé les infrastructures gazières iraniennes, déclenchant des représailles iraniennes sur les installations pétrolières et gazières des pays du Golfe. Ce n’est plus seulement une guerre militaire. C’est une guerre de l’énergie.

Dans la nuit du 19 au 20 mars, selon Ouest-France, la raffinerie Mina Al-Ahmadi du Koweït, appartenant à la Kuwait National Petroleum Company, a été ciblée par plusieurs attaques de drones, « provoquant des incendies dans certaines de ses unités ». Ce vendredi matin, selon TF1 Info, les États-Unis et Israël ont bombardé seize navires iraniens dans des cités portuaires du Golfe, selon les autorités locales citées par l’agence Tasnim.

Le Qatar, lui, a déjà chiffré l’addition. Selon 20 Minutes, le ministre de l’Énergie Saad Sherida Al-Kaabi estime que la capacité d’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL) du pays pourrait être réduite d’environ 17%, avec des pertes annuelles proches de 20 milliards de dollars. Il a précisé : « La réparation des dommages subis par les installations de GNL prendra entre trois et cinq ans. Cela aura des répercussions sur la Chine, la Corée du Sud, l’Italie et la Belgique. » La France n’est pas nommée, mais l’Italie et la Belgique, deux partenaires énergétiques directs de Paris, le sont.

Le calcul que personne n’a encore fait

Un calcul rapide montre l’ampleur du décalage. Une réduction de 17% des exportations qataries de GNL, combinée à des infrastructures de raffinage en feu au Koweït, en Arabie saoudite et au Bahreïn (selon Ouest-France), dessine une contraction durable de l’offre gazière mondiale. Si les réparations prennent effectivement trois à cinq ans, comme l’indique Doha, c’est l’automne 2026 et les hivers suivants qui seront exposés, au moment précis où la demande de chauffage européenne repart à la hausse. Ce sont les factures de gaz et d’électricité qui pourraient absorber le choc, pas les rayons de conserves. (lire aussi : 33% des engrais mondiaux bloqués : la guerre en Iran paralyse les stations-service françaises)

Reste à savoir si le gouvernement français a tiré les mêmes conclusions. Selon France 24, le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot rencontrait ce vendredi matin son homologue israélien Gideon Saar à Jérusalem, dans le cadre des efforts de désescalade diplomatique. On ignore encore si la question de la sécurité énergétique européenne figurait explicitement à l’ordre du jour de ces échanges.

Selon nos informations, aucune recommandation officielle sur les stocks alimentaires de précaution n’a été émise par Paris, contrairement à ce qu’ont fait ces dernières années certains pays européens. Bref, pendant que Jacqueline range ses boîtes de maquereau, la vraie question de la résilience nationale reste, elle, sans réponse publique. (lire aussi : Strava trahit le Charles-de-Gaulle en Méditerranée)

Sources

Céline Vasseur

Céline Vasseur

Journaliste d'investigation spécialisée dans les enquêtes de fond et le journalisme de données. Formation en droit et journalisme d'investigation. Expertise dans le décryptage des affaires judiciaires, la lutte contre la corruption et les révélations d'intérêt public. Pratique un journalisme rigoureux basé sur le recoupement des sources et l'analyse documentaire approfondie. Intègre INFO.FR pour développer le pôle investigation.

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