Cyberarnaques au Cambodge : 49 suspects arrêtés, 687 téléphones saisis

La police de Phnom Penh a perquisitionné un hôtel du district de Sen Sok abritant un réseau multinational d'arnaques à l'investissement ciblant la Malaisie.

Capture vidéo : Cyberarnaques au Cambodge : 49 suspects arrêtés, 687 téléphones saisis
Capture vidéo : Cyberarnaques au Cambodge : 49 suspects arrêtés, 687 téléphones saisis Capture d'ecran de la video "Crackdown on Cambodia Cyber Scam Syndicates, 5,000 Arrested " par WION sur YouTube. Info.fr

22 mars, début d'après-midi à Phnom Penh. La police municipale investit l'hôtel Jinbian Mendu, dans le district périphérique de Sen Sok, à une dizaine de kilomètres au nord-ouest du centre-ville. Quarante-neuf personnes sont interpellées, 92 ordinateurs et 687 téléphones portables saisis, aux côtés de cartes SIM malaisiennes.

LES ENJEUX
Industrialisation de la fraude
14 téléphones par suspect saisi : un ratio qui trahit l'échelle quasi-manufacturière des opérations
Pression diplomatique croissante
Le Cambodge s'est engagé à éliminer les centres d'arnaques d'ici avril 2026, à quelques mois du sommet de la Francophonie
Traite ou participation volontaire
Le statut des suspects reste flou : victimes de trafic ou escrocs consentants ?
64 milliards de dollars par an
L'ONUDC estime les revenus mondiaux de la cyberarnaque à des proportions industrielles, concentrées en Asie du Sud-Est
L'essentiel — les faits vérifiés
  • 49 suspects multinationaux arrêtés à l'hôtel Jinbian Mendu de Sen Sok le 22 mars, 92 ordinateurs et 687 téléphones saisis, selon Khmer Times et le site gouvernemental AKP
  • Le 10 mars, un autre centre au 30e étage d'un immeuble de Phnom Penh avait été perquisitionné : 65 arrestations, scripts d'arnaques ciblant l'Europe, selon France 24
  • L'ONUDC estime les revenus mondiaux de la cyberarnaque à 64 milliards de dollars par an, selon France 24
  • Plus de 210 000 cyberescrocs étrangers présumés ont quitté le Cambodge depuis juin 2024, selon Anadolu
  • Le Cambodge s'est fixé la deadline d'avril 2026 pour éliminer tous les centres d'arnaques, selon Kiripost
  • Le 20e sommet de la Francophonie se tiendra à Phnom Penh, avec 5 000 à 7 000 délégués attendus, selon Cambodge Mag

D’après le Khmer Times, l’opération a été menée sur ordre du commissariat municipal de Phnom Penh. Le groupe, composé de ressortissants chinois, malaisiens, vietnamiens, birmans et d’une Cambodgienne, menait des arnaques à l’investissement frauduleux ciblant spécifiquement la Malaisie. Les suspects seraient récemment arrivés de la province de Tboung Khmum, à environ 200 kilomètres à l’est de la capitale, sur la route de la frontière vietnamienne. Pourquoi ce transfert vers Phnom Penh ? Aucune explication officielle n’a filtré.

Le site gouvernemental cambodgien AKP confirme les 49 interpellations et la saisie de matériel. Le quotidien malaisien The Star rapporte que l’opération s’inscrit dans la campagne nationale de répression lancée par Phnom Penh.

Quatorze téléphones par suspect : l’arithmétique d’une usine à arnaques

Un calcul rapide donne la mesure de l’opération : 687 téléphones pour 49 suspects, soit environ 14 appareils par personne , des chiffres repris par le Khmer Times et le site gouvernemental AKP, sans décompte indépendant à ce stade. Ce ratio n’a rien d’anodin. Dans le centre perquisitionné le 10 mars au 30e étage d’un immeuble du centre de Phnom Penh, 65 suspects (huit Chinois, 57 Cambodgiens) étaient accusés d’escroqueries ciblant l’Europe, avec des scripts pré-rédigés en tchèque, en anglais, en français, comme le décrivait France 24. « Salut Charlie, comment ça va aujourd’hui ? Tu es toujours à Nice ? », pouvait-on lire sur un écran resté allumé. En filigrane, un modèle industriel où chaque opérateur gère simultanément des dizaines de « relations » fictives sur autant de terminaux.

C’est peu dire que le Cambodge multiplie les coups de filet. En janvier 2026, dans ce même district de Sen Sok, Asian News Network rapportait l’interpellation de 75 Sud-Asiatiques (dont 25 Indiens) dans deux raids distincts. Le commissaire adjoint Bun Sosekha, cité par France 24, notait un glissement : « Auparavant, les délinquants étaient des étrangers, mais les Cambodgiens commencent aussi à s’y mettre. »

(lire aussi : Le rapport de l'ASEAN et de l'OIM sur la traite d'êtres humains au Cambodge, en Indonésie, aux Philippines et en Thaïlande)

📅 Accélération des raids au Cambodge
Août 2025
Déportation de 352 Vietnamiens soupçonnés de cybercrimes (Khmer Times)
Nov. 2025
Arrestation à Phnom Penh du principal suspect chinois dans le meurtre d'un étudiant sud-coréen de 22 ans, torturé à mort près du mont Bokor (Yonhap)
Déc. 2025
La Thaïlande saisit 270 millions d'euros d'actifs liés aux centres d'arnaques à la frontière cambodgienne, dans une opération impliquant le magnat sino-cambodgien Chen Zhi, à la tête du Prince Group sanctionné par les États-Unis (Courrier international)
Fév. 2026
Plus de 210 000 cyberescrocs étrangers présumés quittent volontairement le Cambodge (Anadolu)
10 mars 2026
Raid sur un centre au 30e étage à Phnom Penh : 65 arrestations, scripts ciblant l'Europe (Khmer Times, France 24)
13 mars 2026
Le Conseil des ministres cambodgien approuve un projet de loi anti-arnaques en ligne, le premier du genre dans le pays (CamboJA News)
22 mars 2026
Perquisition de l'hôtel Jinbian Mendu à Sen Sok : 49 interpellations, arnaques ciblant la Malaisie

Sur fond de deadline politique et de sommet international

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Le tempo n’est pas anodin. Le ministère de l’Intérieur cambodgien, par la voix de son porte-parole Touch Sokhak, a fixé une échéance : éliminer l’intégralité des centres d’arnaques d’ici avril 2026, d’après Kiripost , un objectif confirmé par le Laotian Times. Le 13 mars, le Conseil des ministres présidé par le Premier ministre Hun Manet a approuvé un projet de loi spécifiquement dédié à la lutte contre les arnaques en ligne, le premier texte de ce type dans le pays selon Associated Press. Dans ce contexte, chaque raid devient aussi une opération de communication. Le Cambodge affiche par ailleurs une baisse de 17 % de la criminalité et promet un durcissement accru de la répression en 2026.

Faut-il le rappeler : Phnom Penh accueillera le 20e sommet de la Francophonie, initialement prévu à Siem Reap mais transféré dans la capitale pour des raisons logistiques, selon Cambodge Mag. L’événement mobilisera 5 000 à 7 000 délégués, 5 000 agents de sécurité cambodgiens, 500 experts français et canadiens. Difficile d’imaginer le royaume accueillir ce sommet sans avoir, au préalable, nettoyé sa réputation de plaque tournante de la cybercriminalité en Asie du Sud-Est.

64 milliards de dollars : une industrie qui déborde les frontières

L’ampleur du phénomène dépasse largement le cadre cambodgien. L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) estime les revenus mondiaux annuels de la cyberarnaque à 64 milliards de dollars, une industrie ayant atteint des « proportions industrielles » selon son rapport Inflection Point publié en 2025. Les zones frontalières entre la Thaïlande, le Cambodge et la Birmanie fonctionnent comme un triangle de la fraude, où des victimes de traite sont parfois réduites en quasi-esclavage, d’après le Courrier international. Le même rapport de l’ONUDC documente des annonces de recrutement publiées sur des marchés illicites en ligne, ciblant désormais jusqu’à la Géorgie.

Le précédent le plus glaçant reste celui de cet étudiant sud-coréen de 22 ans, retrouvé mort en août 2025 avec des traces de torture sur le corps, près du mont Bokor, dans le sud du Cambodge. Le principal suspect, de nationalité chinoise, a été arrêté en novembre à Phnom Penh, rapporte l’agence Yonhap. Des citoyens indonésiens ont été attirés au Cambodge sous prétexte d’emplois d’opérateurs informatiques à 9 millions de roupies par mois, avant de se voir confisquer leurs passeports et d’être contraints de devenir escrocs en ligne, avec des punitions physiques allant jusqu’à 300 pompes ou tours de terrain de futsal. Un rapport conjoint de l’ASEAN et de l’OIM documente l’ampleur de cette traite d’êtres humains au Cambodge, en Indonésie, aux Philippines et en Thaïlande.

🔍 Vérification : les chiffres du raid de Sen Sok
49 suspects arrêtés
Confirmé par Khmer Times, AKP (site gouvernemental), The Star (Malaisie)
Recoupé par trois sources indépendantes
✓ CONFIRMÉ
687 téléphones et 92 ordinateurs saisis
Repris par Khmer Times et le site gouvernemental AKP
Pas de décompte indépendant, chiffres issus des autorités cambodgiennes
~ PARTIEL
Arnaques ciblant la Malaisie via cartes SIM locales
Confirmé par les enquêtes malaisiennes
Cohérent : en nov. 2025, la police malaisienne traquait déjà 7 suspects opérant depuis le Cambodge (VietnamPlus)
✓ CONFIRMÉ

Ce qui change la donne, et ce qui ne change pas

À la faveur de la pression conjointe de Pékin, Séoul, Kuala Lumpur et de plusieurs capitales européennes, Phnom Penh a considérablement accéléré. Anadolu rapporte que plus de 210 000 cyberescrocs étrangers présumés ont quitté volontairement le territoire depuis l’intensification de la répression en juin 2024. Le Petit Journal avance les chiffres de 48 000 expulsions et 2 500 sites perquisitionnés. La Commission de lutte contre les arnaques en ligne (CCOS) revendique avoir démantelé 92 sites et arrêté 3 455 étrangers rien qu’à Phnom Penh.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Reste une question que personne ne tranche : parmi les 49 interpellés de Sen Sok, combien étaient des escrocs volontaires et combien des travailleurs forcés, attirés par la promesse d’un emploi avant de se retrouver passeport confisqué dans une chambre d’hôtel ? L’expérience des citoyens indonésiens rapatriés après avoir été réduits à l’escroquerie sous la contrainte physique, documentée par VOI.id, montre que la frontière entre bourreau et victime est souvent poreuse dans cette industrie. La deadline d’avril 2026 approche. Le 20e sommet de la Francophonie aussi.

La séquence en vidéo

Reportage exclusif au cœur des centres de cyber-arnaque du Cambodge • FRANCE 24

Sources

Pierre Monteil

Pierre Monteil

Correspondant international et analyste géopolitique. Formation en relations internationales et journalisme. Expérience terrain dans plusieurs zones de conflit et expertise des questions diplomatiques européennes. Spécialisé dans l'analyse des crises internationales, les relations franco-européennes et les enjeux de défense. Rejoint INFO.FR pour décrypter l'actualité mondiale avec rigueur et pédagogie.

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