Charlie Hebdo visé par une plainte en Suisse après 40 morts à Crans-Montana

Une caricature publiée le 9 janvier, jour du deuil national, déclenche une action judiciaire fondée sur l'atteinte à la dignité humaine

Charlie Hebdo visé par une plainte en Suisse après 40 morts à Crans-Montana
Siège du journal satirique Charlie Hebdo à Paris en plein jour Nathalie Rousselin / INFO.FR (img2img)

Douze jours après l'incendie du bar Le Constellation qui a coûté la vie à 40 personnes et blessé 116 autres à Crans-Montana, une caricature de Charlie Hebdo intitulée "Les brûlés font du ski" provoque un tollé en Suisse. Publiée le 9 janvier, jour des hommages nationaux aux victimes, elle fait l'objet d'une plainte pénale déposée par une écrivaine et un avocat valaisans. L'affaire ravive le débat sur les limites de la liberté d'expression face à la douleur des familles endeuillées.

L'essentiel - les faits vérifiés
  • Une plainte pénale déposée en Suisse vise Charlie Hebdo pour sa caricature "Les brûlés font du ski" publiée le 9 janvier 2026, jour du deuil national suisse
  • L'incendie du bar Le Constellation à Crans-Montana a causé la mort de 40 personnes dont 9 Français et fait 116 blessés dans la nuit du Nouvel An
  • La plainte s'appuie sur l'article 135 du Code pénal suisse qui sanctionne l'atteinte grave à la dignité humaine, avec peines aggravées pour les mineurs
  • Les familles de victimes, dont la mère de Matéo Lesguer, ont exprimé leur indignation face à cette publication jugée indécente et nauséabonde
  • Cette affaire soulève des questions juridiques transfrontalières sur les limites de la liberté d'expression entre la France et la Suisse

Le 9 janvier 2026, alors que la Suisse observait une journée de deuil national en mémoire des 40 victimes de l’incendie du bar Le Constellation à Crans-Montana, le journal satirique français Charlie Hebdo publiait une caricature qui allait déclencher une vague d’indignation. Selon Midi Libre, le dessin signé Eric Salch représente deux skieurs visiblement brûlés dévalant les pistes de la station valaisanne, accompagné de la légende « Les brûlés font du ski, la comédie de l’année », référence directe au film culte « Les Bronzés font du ski » sorti en 1979.

Une plainte fondée sur l’atteinte à la dignité humaine

L’écrivaine Béatrice Riand et l’avocat Stéphane Riand ont déposé une plainte pénale contre le journal satirique, comme le rapporte L’Indépendant. La procédure s’appuie sur l’article 135 du Code pénal suisse de la juridiction du Valais, qui sanctionne « la fabrication et la diffusion de contenus violents portant gravement atteinte à la dignité humaine, avec des peines aggravées lorsqu’il s’agit d’actes de violence effectifs envers des mineurs ».

Cette base juridique prend une dimension particulière dans le contexte de la tragédie du Nouvel An. L’incendie, qui s’est déclaré dans la nuit du 31 décembre 2025 au 1er janvier 2026, a fait 40 morts parmi lesquels 9 Français, et a laissé 116 personnes blessées. Une enquête pénale a été ouverte contre le couple Moretti, copropriétaires du bar Le Constellation, l’incendie ayant été provoqué par des bougies placées sur les bouteilles.

Le timing de la publication au cœur de la controverse

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La date de publication du dessin amplifie la polémique. Publié le 9 janvier, jour précis où la Suisse rendait hommage à ses morts, le dessin est perçu comme une provocation insupportable par de nombreuses familles de victimes. Stéphanie, mère de Matéo Lesguer, l’une des victimes de l’incendie, s’est adressée directement au journal dans un message poignant rapporté par L’Indépendant : « Je suis la maman de Matéo Lesguer, décédé durant cette tragédie. Vous me faites encore plus de peine. Avez-vous pensé aux victimes et à leurs familles ? Honte à vous, vous êtes à vomir. »

Daniel Perroud, qui affirme avoir perdu sa fille de 16 ans dans l’incendie, a également réagi sur LinkedIn avec des mots sans équivoque, selon Midi Libre :

« Ce n’est pas de la satire : c’est indécent, obscène et profondément nauséabond. La liberté d’expression ne justifie ni le mépris ni la violence infligée à des familles en deuil. »

Une tempête sur les réseaux sociaux

Dès sa publication, la caricature a suscité une avalanche de réactions indignées sur les réseaux sociaux tout au long du week-end. Les internautes ont massivement dénoncé ce qu’ils considèrent comme un dérapage du journal satirique. « La satire, c’est bien quand ça dénonce quelque chose. Mais se moquer de gamins de 14 ans morts dans d’atroces souffrances… », s’insurge un utilisateur cité par L’Indépendant.

Un autre interpelle directement le journal : « Ça ne vous dérange pas de publier et dessiner ce genre d’horreur, sur les victimes de Crans-Montana ? » La polémique illustre le fossé qui sépare la conception radicale de la liberté d’expression défendue par Charlie Hebdo et la sensibilité d’une partie du public face à des tragédies récentes. Le journal, qui n’a émis aucun commentaire officiel depuis le début de la controverse, reste fidèle à sa ligne éditoriale provocatrice et sans tabou, forgée au fil de décennies de caricatures controversées.

Charlie Hebdo, habitué des polémiques judiciaires

Cette nouvelle affaire s’inscrit dans une longue série de controverses qui jalonnent l’histoire du journal satirique. Fin décembre 2025, Charlie Hebdo avait déjà été au centre d’une polémique après la publication d’une caricature représentant la militante Rokhaya Diallo en Joséphine Baker, jugée raciste par l’intéressée, comme le rapportait Le Matin le 24 décembre 2025.

La rédaction, décimée par l’attentat jihadiste du 7 janvier 2015 qui avait coûté la vie à Charb, Cabu, Wolinski, Tignous et Honoré, continue de défendre une conception absolue de la liberté d’expression. En octobre 2025, le journal avait même demandé l’entrée au Panthéon de Stéphane Charbonnier, dit Charb, pour ancrer définitivement dans l’histoire nationale les valeurs pour lesquelles il s’était battu : liberté d’expression, laïcité, antiracisme et justice sociale.

Les enjeux juridiques d’une plainte transfrontalière

La plainte déposée en Suisse soulève des questions juridiques complexes. Les plaignants demandent l’ouverture d’une enquête pour déterminer si la publication enfreint la loi suisse, alors que le journal est édité en France. Cette dimension transfrontalière pourrait compliquer la procédure, d’autant que les législations française et suisse sur la liberté d’expression diffèrent sensiblement.

En France, la loi de 1881 sur la liberté de la presse offre une protection très large à la satire et à la caricature, même lorsqu’elles heurtent la sensibilité publique. La Suisse, en revanche, dispose d’un arsenal juridique plus strict concernant l’atteinte à la dignité humaine, particulièrement lorsque des mineurs sont concernés. L’issue de cette affaire pourrait créer un précédent dans la gestion des contenus satiriques diffusés au-delà des frontières nationales à l’ère numérique.

Alors que l’enquête sur les causes exactes de l’incendie se poursuit contre le couple Moretti, cette nouvelle polémique pose une question fondamentale : jusqu’où peut aller la satire face à la douleur immédiate des victimes ? Charlie Hebdo, qui a toujours revendiqué le droit de rire de tout, y compris du pire, devra-t-il adapter sa ligne éditoriale aux sensibilités helvétiques, ou cette plainte restera-t-elle sans suite, protégée par le bouclier de la liberté d’expression à la française ?

Sources

  • Midi Libre (12 janvier 2026)
  • L'Indépendant (12 janvier 2026)
  • Le Nouvelliste (12 janvier 2026)
  • Le Matin (24 décembre 2025)
Nathalie Rousselin

Nathalie Rousselin

Reporter et journaliste d'investigation. Parcours en sciences sociales et journalisme de terrain. Expertise dans le traitement des faits de société et les enquêtes de fond. Expérience en presse quotidienne régionale. Rejoint INFO.FR pour couvrir l'actualité société et les faits divers.

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