Désert orthophonique en Seine-Saint-Denis : les familles du 93 en détresse
Avec 19 orthophonistes pour 100 000 habitants, le 93 affiche l'un des ratios les plus bas de France. Des enfants attendent jusqu'à 36 mois.
En Seine-Saint-Denis, trouver un orthophoniste relève du parcours du combattant. Le département compte seulement 19 praticiens pour 100 000 habitants, soit 37 % de moins que la moyenne nationale. Des familles témoignent d'attentes de plusieurs années, pendant que leurs enfants accumulent du retard.
En Seine-Saint-Denis, trouver un orthophoniste relève du parcours du combattant. Le département compte seulement 19 praticiens pour 100 000 habitants, soit 37 % de moins que la moyenne nationale. Des familles témoignent d’attentes de plusieurs années, pendant que leurs enfants accumulent du retard.
L’essentiel
- Ratio critique : 19 orthophonistes pour 100 000 habitants en Seine-Saint-Denis, contre 30 en moyenne nationale, selon les données DREES de décembre 2024.
- Délais records : Les délais d’attente peuvent atteindre 36 mois dans certaines zones du département, selon la Fédération nationale des orthophonistes.
- Deux fois moins qu’à côté : Le 93 compte deux fois moins d’orthophonistes (212) que les Hauts-de-Seine, pour une population comparable.
- Profession saturée : Emily Benchimol, présidente du syndicat des orthophonistes 93, gère 70 rendez-vous par semaine à Noisy-le-Sec et cache sa plaque pour éviter les sollicitations.
- Réponse législative : Une proposition de loi adoptée le 3 avril 2025 à l’Assemblée nationale prévoit de faire passer les admissions en formation de 975 à 1 463 étudiants d’ici 2030.
« Ma fille ne parlait pas, je ne trouvais aucun rendez-vous »
Rabeb Bouallegui a longtemps cherché une prise en charge pour sa fille Sofia, aujourd’hui âgée de 8 ans (prénom modifié). Avant de trouver un praticien, la famille a essuyé refus sur refus. Selon le Parisien, qui a publié son témoignage fin avril 2026, la mère décrit une errance de plusieurs mois, pendant lesquels elle appelait cabinet après cabinet sans succès.
Son cas n’est pas isolé. Dans le 93, des parents signalent régulièrement des situations similaires sur les réseaux sociaux, faute d’autres canaux pour alerter. Saint-Denis concentre déjà de nombreuses tensions sociales ; la pénurie de soins spécialisés y ajoute une pression supplémentaire sur les familles les plus vulnérables.
Des praticiens sous pression extrême
Emily Benchimol exerce à Noisy-le-Sec depuis dix ans. Elle est aussi présidente du syndicat des orthophonistes de Seine-Saint-Denis. Son quotidien : 70 rendez-vous par semaine, un carnet saturé, et une stratégie de survie peu ordinaire. Selon le Parisien, elle a retiré sa plaque professionnelle de sa porte pour éviter que des familles désespérées ne se présentent directement à son cabinet.
Cette situation illustre une réalité plus large. En France, environ 24 600 orthophonistes exercent, dont 79 % en libéral, avec un âge moyen de 44 ans, selon les données MACSF 2025. La profession vieillit et les effectifs ne suivent pas la demande.
Contexte dans le 93 : un département structurellement sous-doté
La Seine-Saint-Denis est le département le plus jeune et l’un des plus densément peuplés d’Île-de-France, avec une population estimée à près de 1,65 million d’habitants. Paradoxalement, c’est aussi l’un des moins bien dotés en professionnels de santé spécialisés.
Les données DREES de décembre 2024, reprises par le site Orthophoniste.com, classent le 93 en « désert orthophonique » avec un ratio de 19,4 praticiens pour 100 000 habitants. Les Hauts-de-Seine (92), département limitrophe à démographie comparable, comptent deux fois plus de praticiens, soit environ 424 orthophonistes.
Cette inégalité territoriale touche en priorité les jeunes enfants. Les retards de langage, non pris en charge tôt, peuvent avoir des conséquences durables sur la scolarité et le développement. Selon France 3 Île-de-France, la Fédération nationale des orthophonistes (FNO) alerte depuis plusieurs années sur ce phénomène, sans que les effectifs ne bougent significativement. Le quotidien dans le 93 se déroule souvent sous le signe des contraintes cumulées pour ses habitants.
Une pénurie nationale aggravée depuis 2020
La pénurie n’est pas propre à la Seine-Saint-Denis, mais le département en concentre les effets les plus sévères. Selon France 3 et la FNO, les délais d’attente sont passés, depuis 2020, de quelques semaines à plus d’un an dans de nombreuses zones. Dans le 93, ils atteignent parfois 36 mois.
La formation est en cause. En 2024-2025, seuls 975 étudiants ont été admis en première année d’orthophonie en France, un chiffre stable depuis plusieurs années malgré l’augmentation des besoins, selon deux questions écrites au Sénat (février et mars 2026). Ce numerus clausus de fait freine les entrées dans la profession au moment où la demande explose - portée par une meilleure détection des troubles du langage, des TSA, et des dyslexies.
Une loi adoptée, mais des effets à long terme
Le 3 avril 2025, l’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité une proposition de loi transpartisane visant à augmenter les quotas d’entrée en formation d’orthophonie. Le texte prévoit de passer de 975 admissions en 2024 à 1 073 dès 2025, puis à 1 463 en 2030, selon les données de Vie-publique.fr et le rapport de la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale.
La mesure est saluée par la profession, mais ses effets seront différés. Les études d’orthophonie durent cinq ans. Les premières promotions renforcées n’intégreront le marché du travail qu’à partir de 2030 au plus tôt. Pour les enfants du 93 qui attendent aujourd’hui une prise en charge, cette échéance est lointaine.
Aucune mesure d’urgence territorialisée - incitations à l’installation dans les zones déficitaires, conventions avec les hôpitaux, renforcement des CMPP (centres médico-psycho-pédagogiques) - n’a été annoncée à ce stade pour la Seine-Saint-Denis spécifiquement. Les départements limitrophes du 93, comme le Val-de-Marne, font face à leurs propres tensions en matière de services publics de proximité.
Des familles sans filet de secours
Face à l’attente, certaines familles se tournent vers le privé hors convention, à des tarifs inaccessibles pour beaucoup dans un département où le revenu médian est l’un des plus bas d’Île-de-France. D’autres traversent la Seine pour chercher un praticien dans Paris intra-muros ou dans les Hauts-de-Seine, quand elles en ont les moyens logistiques.
Pour les enfants dont le trouble n’est pas diagnostiqué à temps - faute de bilan - la fenêtre d’intervention précoce se ferme. Les orthophonistes le répètent : avant 6 ans, la plasticité cérébrale permet des rattrapages significatifs. Passé ce stade, la prise en charge reste possible mais les progrès sont plus lents.
La Seine-Saint-Denis attend des réponses concrètes. Les premières promotions issues de la réforme législative de 2025 ne seront diplômées qu’après 2030 - loin du compte pour les enfants qui ont besoin de soins aujourd’hui.
Sources
- Le Parisien : « Ma fille ne parlait pas, je ne trouvais aucun rendez-vous » : la détresse des familles du 9-3 face au désert orthophonique
- France 3 Île-de-France : « Aujourd'hui, on a des délais d'attente qui peuvent aller jusqu'à 36 mois », alerte la Fédération nationale des orthophonistes
- Vie-publique.fr : Orthophonistes : pénurie, quotas d'entrée, proposition de loi
- Assemblée nationale : Rapport de la commission des affaires sociales sur la proposition de loi relative à la démographie des orthophonistes