GP de France au Castellet : la Chambre régionale des comptes épingle 103 M€ d’argent public
Dans un rapport accablant publié le 24 juin, les magistrats financiers dénoncent un contrat léonin, des retombées surévaluées et une gestion opaque du Grand Prix de Formule 1 varois.
La Chambre régionale des comptes PACA a rendu public le 24 juin un rapport définitif sur l'organisation du Grand Prix de France de F1 au Castellet. Il chiffre à 102,9 millions d'euros le coût public pour quatre éditions, pointe des irrégularités de gestion et une enquête pénale en cours.
L’essentiel
- 102,9 millions d’euros : le coût public total du Grand Prix de France de F1 au Castellet pour les quatre éditions (2018-2022), selon la Chambre régionale des comptes PACA.
- 35,7 millions d’euros : la dette laissée par le GIP Grand Prix de France-Le Castellet, dissous en mars 2024, présidé par Christian Estrosi.
- 23 millions de dollars : la redevance annuelle versée à Formula One Management, soit plus de 75 millions d’euros d’argent public sur la période.
- 75 millions d’euros : les retombées économiques réelles estimées, loin des 120 millions promis.
- Enquête pénale : le parquet de Marseille enquête depuis septembre 2023 pour favoritisme et détournement de fonds publics.
Un gouffre financier de 103 M€
Le rapport définitif de la Chambre régionale des comptes (CRC) Provence-Alpes-Côte d’Azur, remis le 24 juin 2026 par son président Xavier Lefort, ne laisse aucun doute : l’organisation du Grand Prix de France de Formule 1 au Castellet a englouti une somme colossale d’argent public. Selon les magistrats financiers, le coût global atteint 102,9 millions d’euros pour seulement quatre éditions (2018 à 2022), dont 65,6 millions d’euros de subventions d’exploitation versées par les collectivités locales entre 2018 et 2021.
Le Groupement d’intérêt public (GIP) créé le 9 janvier 2017 pour porter l’événement, et présidé par le maire de Nice Christian Estrosi, affichait au 30 juin 2025 une dette résiduelle de 35,7 millions d’euros. Le GIP a été dissous par arrêté préfectoral le 1er mars 2024, laissant les collectivités locales éponger le passif. Une facture que le tribunal administratif de Nice, dans une décision du 30 avril 2026, a confirmée en rejetant le recours de la députée Christelle D’Intorni contre un versement de 5 millions d’euros destiné à solder la dette.
Un contrat léonin avec Liberty Media
Au cœur du rapport, le contrat passé avec Formula One Management (FOM), filiale de Liberty Media, est qualifié de « léonin » par la CRC. La redevance annuelle s’élevait à 23 millions de dollars, soit plus de 75 millions d’euros d’argent public drainés vers les caisses de la F1 sur la période. « Les collectivités ont supporté l’essentiel du risque financier, sans aucune marge de négociation », souligne le rapport. Ce déséquilibre contractuel a vidé les caisses du GIP, rendant toute viabilité économique impossible.
La CRC estime que les retombées économiques réelles n’ont pas dépassé les 75 millions d’euros, bien loin des 120 millions d’euros promis par les promoteurs du projet lors de son lancement. « L’évaluation ex post réalisée par le GIP manque de rigueur et surestime largement l’impact local », notent les magistrats.
Des dérives de gestion et une enquête pénale
Au-delà du chiffre vertigineux, le rapport pointe plusieurs irrégularités graves de gestion. Parmi elles, le versement de hauts salaires à certains cadres du GIP, et le lancement d’une étude de faisabilité de 550 000 dollars commandée sans consultation préalable des instances délibérantes. « Des pratiques contraires aux principes de bonne gestion des deniers publics », insiste la CRC.
Ces éléments ont alimenté une enquête pénale ouverte en septembre 2023 par le parquet de Marseille pour des chefs de favoritisme, détournement de fonds publics et recel. L’enquête, confiée à la police judiciaire, vise notamment les conditions d’attribution de certains marchés et la rémunération de prestataires. Aucune mise en examen n’a été officiellement confirmée à ce jour, mais les investigations se poursuivent activement.
Contexte dans le Var
Le Castellet, commune varoise de 4 500 habitants, est devenu le symbole d’un fiasco financier retentissant. Avant le GP de F1, le circuit Paul Ricard accueillait déjà des épreuves de moindre envergure (GT, endurance) et le département du Var misait sur ce Grand Prix pour dynamiser son tourisme et son image. Mais les comptes sont désormais clairs : l’opération s’est soldée par un endettement massif des collectivités, alors même que la région Provence-Alpes-Côte d’Azur doit faire face à des coupes budgétaires dans d’autres secteurs comme les transports ou la culture. Le Var, qui héberge également le club de rugby du RC Toulon, a vu ses finances locales mises à rude épreuve. Comme l’illustre la liste des internationaux toulonnais dévoilée pour l’été 2026, le sport professionnel pèse lourd dans l’économie régionale, mais avec des résultats contrastés.
Des promesses non tenues
Le rapport de la CRC remet en cause l’ensemble de la gouvernance du projet. « Les promoteurs ont avancé des retombées économiques fantaisistes pour justifier un engagement public disproportionné », résume le document. Les collectivités espéraient un effet d’entraînement sur l’hôtellerie, la restauration et l’emploi local. Mais les chiffres de fréquentation, impactés notamment par l’édition 2020 annulée pour cause de pandémie et celle de 2021 réduite en jauge, n’ont jamais atteint les objectifs. Le Grand Prix de France n’a pas été reconduit après 2022, et le circuit Paul Ricard n’accueille plus aucune épreuve de Formule 1.
En parallèle, d’autres événements sportifs nationaux comme le match France-Norvège montrent que la gestion des grands rendez-vous peut être vertueuse. Au Castellet, l’addition est salée, et la leçon, amère.
Prochaine étape : l’enquête judiciaire
Le parquet de Marseille poursuit ses investigations. Aucun calendrier n’a été communiqué sur d’éventuelles mises en examen ou un renvoi devant le tribunal correctionnel. Les contribuables varois et provençaux, eux, continuent de rembourser la dette du GIP via leurs impôts locaux. Le rapport de la CRC servira sans nul doute de pièce maîtresse dans cette procédure.