88 000 plaintes réexaminées en six semaines : l’IA pourrait repérer les récidivistes que la justice a manqués
Le réexamen massif ordonné après le drame du Gers a révélé 15 000 plaintes jamais enregistrées et près d'un millier de cas prioritaires avec des auteurs déjà condamnés
À Nantes, deux magistrats examinent 60 dossiers par jour, soit 7 minutes par dossier. L'IA pourrait lire 200 pages en quelques secondes et croiser les noms des auteurs présumés avec les condamnations antérieures.
L'essentiel
Ce qu'il faut retenir
- 88 000 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs réexaminées en six semaines
- 15 000 plaintes jamais enregistrées par les parquets
- 970 dossiers prioritaires avec victimes toujours mineures face à des auteurs déjà condamnés
- 7 minutes par dossier en moyenne à Nantes
- L'IA pourrait lire 200 pages en quelques secondes et croiser les informations
À Nantes, deux magistrats et deux fonctionnaires examinent 60 dossiers par jour. Faites le calcul: 7 heures de travail, 60 dossiers, cela fait 7 minutes par dossier. Pendant six semaines - ils ont passé au crible 88 000 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs. L’opération, ordonnée par Gérald Darmanin, ministre de la Justice - après le drame du Gers, a révélé ce que personne ne voulait voir: plus de 15 000 plaintes n’avaient jamais été enregistrées par les parquets.
Parmi ces 88 000 dossiers, 7 452 concernent des crimes dont l’auteur présumé est identifié. Et 970 dossiers prioritaires impliquent des victimes toujours mineures face à des auteurs déjà condamnés. Près d’un millier de cas où le système judiciaire savait déjà qui frappait, mais n’a pas fait le lien. Dans 83 % des affaires réexaminées, un auteur était identifié - mais 91 % de ces personnes n’avaient jamais fait l’objet d’une condamnation antérieure. Le problème n’est pas l’absence de traces. C’est l’absence de croisement.
Ce que l’IA pourrait faire en quelques secondes
Une enquêtrice spécialisée dans les violences sur mineurs le dit sans détour: « On n’est pas en capacité de traiter tous les dossiers, il y en a trop ». Un secrétaire général d’un syndicat de police prévient: « Il y aura du retard pris ailleurs, c’est mécanique ». La mobilisation de Nantes a produit des résultats. Elle a aussi vidé d’autres services.
L’intelligence artificielle pourrait lire un dossier de 200 pages en quelques secondes - extraire les faits, les dates, les noms et les lieux, et croiser ces informations de manière continue. Contrairement aux humains, elle ne fatigue pas. Elle ne dort pas. Elle ne clôture pas un dossier parce que le temps presse. Denis Atlan, Fractional Chief AI Officer et évaluateur pour la Commission Européenne - le résume: l’IA ne rendra pas la justice elle-même, mais elle pourrait lui donner les moyens de la rendre.
Une justice sous-dotée, sous-financée, submergée
La France compte 10,9 magistrats pour 100 000 habitants. La moyenne européenne est de 21. Nous dépensons 100 euros par habitant et par an pour la justice. La moyenne européenne est de 200. Catherine Mathieu, présidente du tribunal judiciaire de Créteil - l’a dit clairement: compte tenu du caractère massif des violences sexuelles, la justice ne saurait seule traiter toutes les infractions.
Le réexamen de 2026 a montré l’ampleur du problème. Il a aussi montré les limites de la méthode: mobiliser des dizaines de magistrats pendant des semaines pour rattraper six ans de retard ne peut pas être la norme. Un rapport sur l’intelligence artificielle au service de la Justice a été remis au Garde des Sceaux. Il identifie plusieurs usages possibles pour faciliter le travail des professionnels de la protection judiciaire de la jeunesse, notamment via des agents conversationnels juridiques pour améliorer l’accessibilité des normes légales.
Ce que personne ne dit: l’IA est déjà utilisée par les pédocriminels
Derek Ray-Hill, directeur de l’Internet Watch Foundation - alerte sur la production d’images pédocriminelles générées par l’IA. La Fondation pour l’Enfance a publié un rapport alarmant sur l’utilisation de l’IA générative par les pédocriminels - soulignant les dangers et la nécessité d’une réponse juridique et politique solide et coordonnée. Au Canada, Philippe Gravel, caporal et enquêteur au Centre national de coordination contre l’exploitation des enfants de la GRC - explique que l’IA peut aider les enquêteurs à passer en revue plus rapidement un volume croissant de matériel choquant, améliorant ainsi leur santé mentale en les exposant moins directement à ces images.
Les pédocriminels utilisent déjà l’IA pour produire du contenu, brouiller les pistes, anonymiser leurs échanges. La justice, elle, examine encore 60 dossiers par jour à la main. L’asymétrie est totale. Clara Chappaz, ministre déléguée chargée de l’intelligence artificielle et du numérique - a évoqué à l’Assemblée nationale l’importance de protéger les mineurs vis-à-vis du numérique et les efforts du gouvernement français pour influencer les lignes directrices européennes en la matière.
Les enjeux
Réactiver les dossiers dormants. 15 000 plaintes jamais enregistrées - 970 dossiers prioritaires avec des auteurs déjà condamnés: l’IA pourrait identifier automatiquement les dossiers qui n’ont jamais été traités ou qui ont été classés sans suite alors qu’un auteur récidiviste était identifié.
Croiser les bases de données. Dans 83 % des affaires réexaminées, un auteur était identifié - mais 91 % d’entre eux n’avaient jamais été condamnés auparavant. Ce chiffre suggère un manque de liaison entre les cas. L’IA pourrait croiser en continu les noms des auteurs présumés avec les bases de condamnations, les plaintes antérieures, les signalements d’autres juridictions.
Soulager les enquêteurs. Lire 200 pages en quelques secondes - extraire les faits, les dates, les noms: l’IA pourrait préparer les dossiers avant qu’un magistrat ne les examine. Elle ne décide pas. Elle trie, elle alerte, elle signale. Le magistrat garde la main. Mais il gagne du temps.
Combler le déficit de moyens. Avec 10,9 magistrats pour 100 000 habitants contre une moyenne européenne de 21 - et un budget de 100 euros par habitant contre 200 en moyenne en Europe, la justice française ne rattrapera pas son retard en recrutant. L’IA n’est pas une solution miracle. C’est un levier pour éviter que 15 000 plaintes ne disparaissent encore une fois dans les limbes administratifs.
► Lire aussi: Pourquoi tant de plaintes pour violences sexuelles sur mineurs sont classées sans suite
Le dernier rapport sur l’IA au service de la Justice a été remis. Les outils existent. Les données aussi. Ce qui manque, c’est la décision de les connecter. À Nantes, les magistrats ont passé six semaines à rattraper six ans de retard. L’IA pourrait faire ce travail en continu. Sans bruit. Sans drame. Avant que le prochain enfant ne tombe.
Sources
Voir le détail de chaque fait sourcé (7)
« parmi ces 88 000 dossiers, plus de 15 000 plaintes ont été découvertes par les enquêteurs, elles n'avaient jamais été enregistrées par les parquets. »
journaldunet.com ↗ ↩
« 970 dossiers prioritaires impliquent des victimes toujours mineures face à des auteurs déjà condamnés. »
journaldunet.com ↗ ↩
« Lors du réexamen récent, il a été constaté que dans 83 % des affaires, un auteur était identifié, mais que 91 % de ces personnes n'avaient jamais fait l'objet d'une condamnation antérieure, suggérant un manque de liaison entre les cas. »
justice.gouv.fr ↗ ↩
« Contrairement aux humains, l'IA pourrait lire un dossier de 200 pages en quelques secondes, extraire les faits, les dates, les noms et les lieux, et croiser ces informations de manière continue. »
journaldunet.com ↗ ↩
« La France compte 10,9 magistrats pour 100 000 habitants. La moyenne européenne est de 21. »
journaldunet.com ↗ ↩
« Le besoin d'une telle assistance technologique est d'autant plus criant que la justice française, avec seulement 10,9 magistrats pour 100 000 habitants (contre une moyenne européenne de 21) et un sous-financement chronique, fait face à des ressources humaines limitées. »
vie-publique.fr ↗ ↩
« Nous dépensons 100 euros par habitant et par an pour la justice. La moyenne européenne est de 200. »
journaldunet.com ↗ ↩
Sources
- Et si l'IA rendait une justice plus juste que le juge ?
- Remise du rapport sur l'intelligence artificielle au service de la Justice
- Recours accru à l'intelligence artificielle pour contrer l'exploitation d'enfants
- Protection des mineurs vis-à-vis du numérique
- Rapport alarmant sur l'IA générative et la pédocriminalité
- Les images d'enfants victimes de violences sexuelles générées par l'IA
