Île Longue : cancers des ouvriers du nucléaire, le combat arrive à l’Assemblée
Entre 1972 et 1996, des dizaines d'ouvriers ont assemblé des ogives nucléaires sans protection. Après des années de silence, la justice reconnaît des cancers professionnels et une proposition de loi arrive au Parlement.
À Lanvéoc, la base navale de l'Île Longue cache un scandale sanitaire. Des ouvriers exposés aux rayonnements ionisants pendant plus de vingt ans développent cancers et leucémies. Une étude universitaire, un rapport de la CRIIRAD et une bande dessinée journalistique sortie en juin relancent l'affaire.
L'essentiel
Ce qu'il faut retenir
- Entre 1972 et 1996, des ouvriers de l'Île Longue ont assemblé des ogives nucléaires sans dosimétrie neutronique ni protection adaptée.
- Une étude de l'Université Bretagne Occidentale publiée le 24 septembre 2021 établit le lien de causalité entre les expositions et les pathologies graves.
- Le rapport de la CRIIRAD du 24 avril 2025 confirme des expositions intenses aux neutrons et rayonnements gamma dépassant les normes.
- La justice administrative a reconnu la faute inexcusable de l'employeur pour plusieurs cancers, dont huit hors tableau.
- Une proposition de loi (n°3029) visant à réformer le suivi post-professionnel des travailleurs du nucléaire a été déposée à l'Assemblée nationale.
Des ouvriers de la base navale de l’Île Longue à Lanvéoc ont manipulé des ogives nucléaires pendant près de vingt-cinq ans sans mesure de protection adaptée. Entre 1972 et 1996, ces travailleurs ont assemblé et maintenu l’armement des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la Marine nationale, exposés à des rayonnements ionisants intenses. Jusqu’en 1996, le discours officiel niait tout risque radiologique.
Selon le rapport de la CRIIRAD publié le 24 avril 2025, les expositions aux neutrons et rayonnements gamma étaient particulièrement intenses pour le personnel du service Pyrotechnie. Les travailleurs opéraient sans conscience des dangers, certains organisant même des rassemblements à proximité immédiate des armes nucléaires. Aucune dosimétrie neutronique n’était en place avant 1996.
Une grève en 1996 change les protocoles
En 1996, une grève des ouvriers et la mobilisation du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) ont forcé une révision complète des procédures. Les protocoles de radioprotection, dont la dosimétrie neutronique, ont été instaurés à cette date seulement. Pendant vingt-quatre ans, les travailleurs avaient évolué dans un vide normatif.
Les conséquences sanitaires apparaissent progressivement. Cancers de l’œsophage, leucémies, tumeurs diverses : les pathologies se multiplient chez les anciens employés. Le 1er mars 2017, le Tribunal des affaires de sécurité sociale de Brest reconnaît le cancer de l’œsophage de Louis Creachcadec comme maladie professionnelle liée à son exposition aux rayonnements ionisants.
Une étude universitaire établit le lien de causalité
Le 24 septembre 2021, l’Université Bretagne Occidentale publie une étude établissant un lien de causalité entre les conditions d’exposition particulières à l’Île Longue et la proportion anormalement élevée de pathologies graves et de décès prématurés chez les anciens employés. Cette étude, rendue publique cinq ans après les premiers recours judiciaires, constitue une rupture.
Le Collectif des Irradiés de l’Île Longue, antenne de l’Association Henri Pézerat, mène le combat juridique. Grâce à son action, la justice administrative a reconnu la faute inexcusable de l’employeur pour plusieurs cancers, y compris huit cancers hors tableau, c’est-à-dire non répertoriés dans les classifications officielles des maladies professionnelles.
Un rapport technique accablant en 2025
Le 24 avril 2025, la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD) publie une enquête technique confirmant des expositions intenses aux neutrons et rayonnements gamma dépassant les normes de sécurité. Le rapport documente les conditions de travail du service Pyrotechnie et valide les témoignages des anciens ouvriers.
La responsabilité de l’État a été reconnue par la justice administrative dans le cadre de l’indemnisation de cancers professionnels d’anciens ouvriers de la base navale, selon le cabinet d’avocats TTLA spécialisé dans le droit du travail. Cette reconnaissance juridique ouvre la voie à de nouvelles procédures pour les victimes encore en attente.
Une bande dessinée révèle le « silence d’État »
Le 19 juin 2026, la bande dessinée journalistique Les irradiés de l’Île Longue - enquête sur un silence d’État, signée Carole Collinet et Éric Appéré, sort en librairie. L’ouvrage documente le parcours des victimes, les défaillances de l’administration et le combat pour la reconnaissance. Le titre reprend l’expression utilisée par les anciens ouvriers eux-mêmes pour qualifier l’attitude des autorités pendant des décennies.
Cette publication relance le débat public au moment où une proposition de loi arrive à l’Assemblée nationale. Le texte n°3029, déposé durant la session en cours, vise à réformer le suivi post-professionnel et le statut des travailleurs du nucléaire. Il prévoit un renforcement des obligations de traçabilité des expositions et un élargissement des tableaux de maladies professionnelles.
Contexte dans le Finistère
La base navale de l’Île Longue, située sur la presqu’île de Crozon à quelques kilomètres de Lanvéoc, constitue depuis 1972 le port d’attache des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la Force océanique stratégique. Elle emploie plusieurs centaines de personnes, militaires et civils. Le site est classé zone militaire interdite.
Dans le Finistère, le nucléaire militaire représente un employeur majeur, mais aussi une source récurrente de tensions. Le scandale sanitaire de l’Île Longue ravive les inquiétudes autour de la transparence et de la sécurité des installations sensibles. La centrale nucléaire de Brennilis, en cours de démantèlement, avait également suscité des débats sur les risques radiologiques.
Le département compte plusieurs collectifs associatifs actifs sur les questions de santé environnementale et de sécurité au travail. L’Association Henri Pézerat, qui coordonne le Collectif des Irradiés de l’Île Longue, intervient régulièrement sur les dossiers de maladies professionnelles en Bretagne.
Prochaines étapes parlementaires
La proposition de loi n°3029 doit être examinée par la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale dans les prochaines semaines. Le texte prévoit notamment la création d’un registre national des travailleurs du nucléaire et l’obligation pour les employeurs de transmettre aux salariés un historique dosimétrique complet à la fin de leur contrat.
Les associations de victimes réclament également une commission d’enquête parlementaire pour faire la lumière sur les défaillances administratives et les responsabilités individuelles. Le ministère des Armées n’a pas commenté publiquement le dossier depuis la parution du rapport de la CRIIRAD en 2025.
Sources
- CRIIRAD : Note CRIIRAD 25-02 – Irradiés de l'Île Longue
- Assemblée nationale : Proposition de loi n°3029 relative au suivi post-professionnel des travailleurs du nucléaire
- TTLA Avocats : Irradiés de l'Île Longue : la responsabilité de l'État de nouveau retenue
- La Nouvelle République : Tweet sur l'enquête Île Longue
