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Jordan Bardella : 133 300 € de fonds européens pour son média-training

Le Canard enchaîné révèle un appel d'offres irrégulier du groupe ID au Parlement européen pour former le président du RN

Jordan Bardella : 133 300 € de fonds européens pour son média-training
Jordan Bardella lors d'une intervention au Parlement européen à Strasbourg Claire Delattre / INFO.FR

133 300 euros d'argent public européen. C'est la somme qu'aurait perçue Jordan Bardella via le groupe Identité et Démocratie au Parlement européen pour financer son média-training entre 2021 et 2022, selon les révélations du Canard enchaîné. L'hebdomadaire satirique pointe un appel d'offres irrégulier et des séances principalement consacrées à la campagne présidentielle française de Marine Le Pen, loin des préoccupations européennes officiellement invoquées.

L'essentiel

  • Jordan Bardella aurait bénéficié de 133 300 euros de fonds du Parlement européen pour financer son média-training entre 2021 et 2022
  • L'appel d'offres lancé par le groupe Identité et Démocratie aurait été irrégulier, la société retenue ne remplissant pas les conditions requises
  • Les séances de coaching auraient principalement servi à préparer la campagne présidentielle française de Marine Le Pen en 2022, non des activités européennes
  • Le coach aurait qualifié Jordan Bardella de "coquille vide" avant cette formation intensive financée par l'argent public européen
  • Cette affaire intervient alors que le RN fait déjà l'objet d'une enquête judiciaire sur l'emploi présumé fictif d'assistants parlementaires européens pour un préjudice estimé à 3 millions d'euros

Le montant exact fait grincer des dents : 133 300 euros prélevés sur les fonds du Parlement européen. Selon Le Canard enchaîné, cette somme aurait été versée entre 2021 et 2022 pour financer le média-training de Jordan Bardella, alors vice-président du Rassemblement National et député européen. Une formation intensive destinée à transformer le jeune protégé de Marine Le Pen en communicant rodé, capable d’affronter les plateaux télévisés et les interviews les plus exigeantes.

L’affaire révèle les coulisses d’une opération de communication financée par les contribuables européens, mais dont l’objectif réel aurait été de préparer la campagne présidentielle française. Un détournement présumé de fonds publics qui soulève des questions juridiques et éthiques, alors que Jordan Bardella s’est imposé comme l’une des figures montantes de l’extrême droite française.

Un appel d’offres aux conditions suspectes

Tout commence par une procédure administrative lancée par le groupe Identité et Démocratie, la formation politique d’extrême droite au Parlement européen dont le Rassemblement National constitue la principale composante. Selon l’enquête du Canard enchaîné, l’appel d’offres aurait été truqué dès son origine : la société de coaching retenue, dirigée par un certain Humeau, ne remplissait pas les conditions requises pour être sélectionnée.

Le processus de sélection aurait été faussé par une intervention directe de Jordan Bardella lui-même, qui aurait proposé le nom de cette société de média-training. Une irrégularité procédurale qui pose la question de la transparence dans l’utilisation des fonds européens. Les règles du Parlement européen imposent pourtant des critères stricts de sélection des prestataires, notamment en matière de qualifications et d’expérience.

Le montant versé, 133 300 euros précisément, représente une enveloppe considérable pour des prestations de conseil en communication. À titre de comparaison, un média-training classique pour un responsable politique coûte généralement entre 1 500 et 3 000 euros la journée. Les sommes engagées suggèrent donc un accompagnement particulièrement intensif, étalé sur plusieurs mois.

De la « coquille vide » au communicant aguerri

L’hebdomadaire satirique rapporte un détail croustillant : le coach en communication aurait longtemps qualifié son élève de « coquille vide ». Une expression peu flatteuse qui témoigne du chemin parcouru par Jordan Bardella depuis ses débuts en politique. Entré au Front National à l’âge de 16 ans en 2011, le jeune militant de Seine-Saint-Denis a gravi les échelons à une vitesse fulgurante, devenant porte-parole du parti à 22 ans en 2017, puis député européen en 2019.

« La plupart des séances servaient principalement à préparer Bardella pour la communication du RN pendant la campagne présidentielle de Marine Le Pen en 2022, et non à parler de l’actualité européenne », révèle Le Canard enchaîné.

Cette révélation constitue le cœur du problème juridique. Les fonds du Parlement européen sont destinés à financer les activités liées aux mandats européens des députés, pas à préparer des campagnes électorales nationales. Si les faits sont avérés, il pourrait s’agir d’un détournement de fonds publics européens au profit d’intérêts politiques français.

Les séances auraient porté sur des techniques de communication classiques : apprendre à sourire face caméra, maîtriser son langage corporel, préparer ses éléments de langage, gérer les questions piège des journalistes. Des compétences que Jordan Bardella a manifestement acquises, lui qui s’est imposé comme l’un des communicants les plus efficaces de sa génération politique, capable de séduire au-delà de l’électorat traditionnel du RN.

Une stratégie de communication payante

Le résultat de cet investissement massif en média-training s’est révélé particulièrement efficace. Jordan Bardella a multiplié les apparitions médiatiques durant la campagne présidentielle de 2022, devenant l’un des soutiens les plus visibles de Marine Le Pen. Son style lisse, ses interventions calibrées et son apparence soignée ont contribué à la stratégie de « dédiabolisation » du Rassemblement National.

En novembre 2022, quelques mois après la présidentielle, Jordan Bardella a été élu président du Rassemblement National avec 85% des voix des adhérents, succédant à Marine Le Pen. Une ascension fulgurante pour celui qui, selon son propre coach, n’était qu’une « coquille vide » quelques années auparavant. Les élections européennes de 2024 ont confirmé son statut, le RN obtenant plus de 31% des suffrages en France.

Contacté par plusieurs médias suite aux révélations du Canard enchaîné, ni Jordan Bardella ni le Rassemblement National n’ont souhaité commenter ces informations dans l’immédiat. Le groupe Identité et Démocratie au Parlement européen n’a pas non plus réagi officiellement à ces accusations.

Un précédent dans l’affaire des assistants parlementaires

Cette nouvelle affaire intervient dans un contexte déjà tendu pour le Rassemblement National concernant l’utilisation des fonds européens. Le parti fait l’objet d’une enquête judiciaire depuis plusieurs années sur l’emploi présumé fictif d’assistants parlementaires européens entre 2009 et 2017. Marine Le Pen et plusieurs cadres du parti doivent comparaître devant le tribunal correctionnel de Paris dans ce dossier.

Selon Le Monde, le préjudice pour le Parlement européen dans l’affaire des assistants parlementaires est évalué à près de 3 millions d’euros. Le RN conteste fermement ces accusations, arguant que les règles européennes sont floues concernant les missions des assistants parlementaires.

« Le Parlement européen a renforcé ses contrôles sur l’utilisation des fonds alloués aux groupes politiques et aux députés depuis 2017 », précise une source parlementaire européenne citée par Politico Europe.

Les révélations sur le média-training de Jordan Bardella pourraient relancer les débats sur la transparence de l’utilisation des fonds publics européens. Plusieurs eurodéputés d’autres formations politiques ont déjà réclamé une enquête approfondie pour vérifier la régularité de cet appel d’offres et l’usage réel des 133 300 euros versés.

Des implications juridiques potentielles

Sur le plan juridique, l’affaire pourrait avoir des conséquences multiples. Si les accusations de détournement de fonds européens sont confirmées, Jordan Bardella et les responsables du groupe Identité et Démocratie pourraient faire l’objet de poursuites. Le Parlement européen dispose d’un service de lutte contre la fraude, l’OLAF (Office européen de lutte antifraude), qui pourrait être saisi du dossier.

Le montant en jeu, 133 300 euros, dépasse largement le seuil de gravité retenu pour les détournements de fonds publics. En droit français, le détournement de fonds publics est passible de 10 ans d’emprisonnement et 1 million d’euros d’amende. Au niveau européen, les sanctions peuvent inclure le remboursement des sommes indûment perçues, assorti de pénalités financières.

Au-delà des aspects pénaux, cette affaire soulève des questions politiques sur la crédibilité du discours anti-système du Rassemblement National. Le parti, qui dénonce régulièrement les « privilèges » et le « gaspillage » de l’argent public, se retrouve accusé d’avoir utilisé massivement des fonds européens pour des finalités électorales nationales. Une contradiction qui pourrait alimenter les critiques de ses adversaires politiques dans la perspective des prochaines échéances électorales.

Sources

  • Le Canard enchaîné (1 décembre 2025)
  • Le Monde (novembre 2025)
  • Politico Europe (novembre 2025)
Claire Delattre

Claire Delattre

Journaliste spécialisée dans l'analyse politique et les affaires publiques. Formation en sciences politiques et journalisme. Plusieurs années d'expérience en presse écrite et digitale, notamment sur la couverture des institutions françaises et européennes. Rejoint INFO.FR en novembre 2025 pour développer la rubrique politique.

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