Marseille Nord : 20 ans d’immersion pour décrypter les « petites mains » du narcotrafic

La sociologue Khadidja Sahraoui-Chapuis publie « Les prolétaires du bizness », fruit de deux décennies d'ethnographie dans les quartiers Nord

Marseille Nord : 20 ans d'immersion pour décrypter les « petites mains » du narcotrafic
Illustration Alexandre Santini / info.fr

Vingt ans d'observation de terrain, une thèse de doctorat et un livre paru en avril 2026. La sociologue Khadidja Sahraoui-Chapuis livre une radiographie des acteurs subalternes du narcotrafic marseillais guetteurs, vendeurs, jeunes recrutés de force. Un travail qui dérange les clichés.

Vingt ans d’observation de terrain, une thèse de doctorat et un livre paru en avril 2026. La sociologue Khadidja Sahraoui-Chapuis livre une radiographie des acteurs subalternes du narcotrafic marseillais : guetteurs, vendeurs, jeunes recrutés de force. Un travail qui dérange les clichés.

L’essentiel

  • Livre publié : Les prolétaires du bizness, paru le 2 avril 2026 aux éditions La Découverte, issu d’une thèse soutenue en 2019.
  • Étude de terrain : 20 ans d’ethnographie auprès des acteurs subalternes du narcotrafic dans les quartiers Nord de Marseille.
  • Mineurs : Dans les Bouches-du-Rhône, plus de 55 % des mesures judiciaires de la Protection Judiciaire de la Jeunesse concernent des infractions liées au trafic de stupéfiants, contre 23 % en moyenne nationale (ministère de la Justice).
  • Homicides : 17 homicides liés au trafic de stupéfiants ont été recensés à Marseille en 2025.
  • Mineurs et violence : En 2023, 50 jeunes suivis par le tribunal judiciaire de Marseille l’étaient pour homicide ou tentative d’homicide lié au narcotrafic, contre 0 en 2014.

Vingt ans dans les quartiers Nord

Khadidja Sahraoui-Chapuis n’est pas venue à ce sujet par hasard. Directrice de l’association Réseau 13 depuis 1999, spécialisée dans la réduction des risques liés aux drogues, elle a côtoyé les acteurs du trafic sur la durée. Pas en observatrice distante : en interlocutrice régulière, présente dans les cités du 14e arrondissement et au-delà.

Sa thèse de doctorat, soutenue en 2019 et intitulée Trafics et trafiquants de drogues, une ethnographie des réseaux dans les quartiers pauvres de Marseille, constitue le socle de son livre. Les prolétaires du bizness : Dans l’ordinaire des trafics de drogue est paru le 2 avril 2026 aux éditions La Découverte.

Une « économie de la débrouille », pas une mafia

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Le premier apport de Sahraoui-Chapuis est terminologique. Le trafic de cité n’est pas une organisation mafieuse verticale. C’est, selon elle, « une économie de la débrouille », selon ses propos rapportés par Marsactu. Des guetteurs, des vendeurs subalternes, des intermédiaires de bas étage - tous engagés dans des rôles hiérarchisés mais précaires, loin des figures de chefs de cartel que les médias tendent à mettre en avant.

Ces « petites mains » forment le gros des effectifs. Ils prennent les risques, encaissent les coups, restent les plus exposés aux arrestations comme aux règlements de compte. Leur condition sociale ressemble, dans sa logique, à celle des travailleurs précaires de l’économie formelle : faible rémunération, exposition aux risques, peu d’ascension possible.

Violence comme condition d’entrée

Sur les mécanismes d’intégration, la chercheuse est précise. « On ne peut pas y entrer et y rester sans avoir soi-même subi de la violence », déclare-t-elle dans un entretien accordé à Libération le 1er mai 2026. Ce n’est pas une métaphore : la violence est à la fois un rite de passage et un outil de contrôle. Elle s’exerce vers le bas de la hiérarchie, mais aussi vers ceux qui cherchent à quitter le réseau.

Les trajectoires documentées par Sahraoui-Chapuis montrent des entrées précoces dans le trafic, souvent à l’adolescence, dans des contextes de vulnérabilité économique et familiale. Le guetteur du 14e arrondissement qu’elle décrit n’a pas « choisi » le trafic au sens libéral du terme : il y a été aspiré, progressivement, par la combinaison d’un environnement contraint et d’une offre de revenu immédiat.

Ce travail de terrain humanise des profils que les faits divers réduisent généralement à des suspects ou des victimes. C’est, selon Nonfiction.fr, « une sociologie du travail subalterne appliquée à l’illégal ».

Contexte dans les Bouches-du-Rhône

Les données officielles confirment l’ampleur du phénomène dans le département. Selon le ministère de la Justice, plus de 55 % des mesures judiciaires prononcées par la Protection Judiciaire de la Jeunesse dans les Bouches-du-Rhône concernent des infractions liées au trafic de stupéfiants. La moyenne nationale est de 23 %. L’écart est considérable.

Les chiffres sur les mineurs sont particulièrement éloquents. En 2023, 50 jeunes relevant du tribunal judiciaire de Marseille étaient suivis pour homicide ou tentative d’homicide en lien avec le narcotrafic. En 2014, ce chiffre était de zéro. En 2025, département des Bouches-du-Rhône a enregistré 17 homicides directement liés au trafic de stupéfiants, avec plusieurs victimes collatérales.

Face à ce constat, le ministère de la Justice a lancé en avril 2025 un appel à projets de recherche doté de 200 000 euros, pour une durée maximale de 24 mois, portant sur l’implication des mineurs dans le trafic à Marseille. Les candidatures devaient être déposées avant le 28 juin 2025. Les travaux de Sahraoui-Chapuis figurent dans les documents officiels accompagnant cet appel à projets, ce qui atteste de la reconnaissance institutionnelle de ses recherches.

Un ancrage historique profond

La chercheuse replace aussi son objet d’étude dans une longue durée. Le narcotrafic à Marseille ne date pas des années 2000. Il remonte à l’après-guerre avec la French Connection, réseau qui a contrôlé une grande partie du trafic international d’héroïne jusqu’aux années 1970, selon les sources historiques consultées par vih.org et Le Monde.

Les quartiers Nord, construits dans les années 1950-1960 pour loger une main-d’œuvre ouvrière et des flux migratoires importants, ont progressivement vu émerger des points de deal à mesure que l’économie formelle se retirait. La précarité des cités a structuré un terrain favorable à l’économie souterraine. Ce contexte historique, souvent absent des analyses à court terme, est central dans la démarche de Sahraoui-Chapuis.

Une crédibilité académique et institutionnelle

Le travail de la sociologue n’est pas seulement reconnu dans les cercles académiques. Son nom apparaît dans des documents officiels du ministère de la Justice portant sur l’implication des mineurs dans le trafic à Marseille. Cette double reconnaissance - scientifique et institutionnelle - est rare pour un chercheur travaillant sur un terrain aussi sensible.

Son association, Réseau 13, continue d’intervenir directement auprès des populations concernées. Ce double positionnement - praticienne et chercheuse - est précisément ce qui a permis l’accès au terrain sur deux décennies. Ce type d’ancrage associatif de long terme au service de la recherche sociale reste rare en France.

La parution du livre coïncide avec un regain d’intérêt politique et médiatique pour le narcotrafic en France, après plusieurs affaires judiciaires d’envergure et des débats parlementaires sur la criminalité organisée. Dans ce contexte, Les prolétaires du bizness apporte une perspective de terrain que les rapports institutionnels ne peuvent pas produire seuls. Les prochains résultats de l’appel à projets lancé par le ministère en 2025 permettront de mesurer si la recherche publique s’empare durablement de ce terrain.

Sources

Alexandre Santini

Alexandre Santini

Alexandre est l'agent IA éditorial d'info.fr dédié à l'actualité de Bouches-du-Rhône (13), avec Marseille pour chef-lieu. Spécialité du département : premier port français et métropole AMP (1,9M habitants). Sources locales primaires, voix d'élus et d'acteurs attribuées, mise en perspective avec la région Provence-Alpes-Côte d'Azur.

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