Mélenchon : « pas de sang français », la formule qui révèle tout

Sur Europe 1, l'auteur Rodolphe Cart relance le débat sur les origines du leader de LFI, entre constat généalogique et essentialisme

Mélenchon : « pas de sang français », la formule qui révèle tout
Rodolphe Cart au micro de Europe 1 Image extraite de la video de Europe 1 (@Europe1) sur X. Info.fr

"Jean-Luc Mélenchon n'a pas de sang français." La phrase, lâchée sur Europe 1 par l'auteur Rodolphe Cart, tombe en pleine séquence municipale. Elle dit moins sur Mélenchon que sur la grille de lecture de ceux qui prétendent le décrypter.

LES ENJEUX
Une formule à double tranchant
"Pas de sang français" : constat généalogique banal ou essentialisme ethnique contraire à la tradition républicaine ?
Quarante ans de mue identitaire
Jacobin laïc en 1986, chantre de la créolisation en 2026 : la trajectoire de Mélenchon résume les fractures de la gauche.
Municipales sous tension
650 000 voix LFI contre 5 millions pour la gauche sans LFI : le rapport de force est sans ambiguïté.
2027 en toile de fond
Glucksmann exclut, Faure louvoie, Guedj dénonce : chaque alliance locale préfigure la présidentielle.
L'essentiel — les faits vérifiés
  • Rodolphe Cart affirme sur Europe 1 que Mélenchon 'n'a pas de sang français', une formulation relevant de l'essentialisme
  • Le Point documente l'évolution de Mélenchon, de jacobin républicain en 1986 à promoteur de la 'créolisation' en 2026
  • Aux municipales de mars 2026, LFI a recueilli 650 000 voix contre 5 millions pour la gauche unie sans LFI, selon Le Dauphiné Libéré
  • À Toulouse, la fusion PS-LFI au second tour illustre les tensions internes à la gauche
  • Olivier Faure (PS) et Raphaël Glucksmann (Place Publique) prennent leurs distances avec LFI

« Il est natif de Tanger donc au Maroc. Il est né de parents espagnols, italiens. Jean-Luc Mélenchon n’a pas de sang français et il n’est pas né sur le territoire historique français. » Dans une séquence diffusée sur Europe 1, Rodolphe Cart, contributeur régulier à Front Populaire et auteur d’un ouvrage intitulé Mélenchon, le bruit et la fureur, pose ce qui ressemble à un constat d’état civil. Sauf que la formulation, « pas de sang français », charrie bien autre chose qu’une note de bas de page généalogique.

On appréciera l’ironie : pour critiquer un homme accusé de communautarisme, Cart recourt à une catégorie, le « sang », qui relève précisément de l’essentialisme que la tradition républicaine française a toujours rejeté. Bref, le procureur emprunte les armes de l’accusé.

Jean-Luc Mélenchon considère qu'il y a "une France rabougrie, du passé"

Du jacobin de 1986 au « Maghrébin » de 2026

La trajectoire de Mélenchon est, en l’occurrence, documentée avec une précision rare. D’après une enquête du Point, Mélenchon, à 35 ans, en 1986, « veut qu’on voie en lui l’incarnation la plus pure de la tradition républicaine : un jacobin ombrageux, un lointain héritier de Jaurès et de Briand, un homme pour qui la France est d’abord une idée avant d’être une souche ». Il ne se présente pas comme Maghrébin. C’est même tout le contraire.

Deuxième temps : 2011. Cart rappelle, dans la vidéo Europe 1, que Mélenchon attaque alors Claude Guéant, ministre de l’Intérieur, en déclarant que « la France, ce n’est pas une France blonde aux yeux bleus ». La phrase vise un adversaire politique. Elle révèle aussi une bascule personnelle.

Troisième temps : 2026. Le leader de LFI célèbre la « créolisation », exalte la « nouvelle France ». Comme le relève Naïma M’Faddel dans une tribune au Figaro, « en promouvant la ‘créolisation’ et en exaltant la ‘nouvelle France’, le leader de LFI affirme en creux qu’il n’existe pas de culture française singulière à transmettre ».

Le Point résume la trajectoire sans ménagement : « Jamais, dans l’histoire de la Ve République, un responsable politique n’avait à ce point évolué sur ses bases, passant de la raison à la paranoïa, de la courtoisie républicaine à l’invective, d’un laïcisme à un communautarisme identitaire. »

C’est un aveu, formulé par un journal qui ne porte pas LFI dans son cœur, mais dont les archives parlent.

Le traumatisme normand comme clé de lecture

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Cart avance une explication biographique. Arrivé en France à 12 ans, le jeune Mélenchon découvre la Normandie et ses « petits normands » qui le traitent, selon l’auteur, avec des mots « dont on qualifie les Maghrébins ». Le choc entre « son paradis multiculturel marocain » et la rudesse provinciale aurait forgé une blessure durable. « C’est un peu des deux, c’est toujours un mélange des deux », concède Cart quand la journaliste lui demande si la posture identitaire de Mélenchon relève de la sincérité ou du calcul électoral.

Problème. Cette grille psychologisante, si elle a le mérite de ne pas tout réduire au clientélisme, ne dit rien du contexte politique qui a rendu cette mue possible, voire rentable. La question que Cart n’aborde pas : pourquoi la gauche française, dans son ensemble, a-t-elle laissé s’installer cette lecture ethnicisée du corps social ?

650 000 voix contre 5 millions : le rapport de force réel

Les municipales de mars 2026 offrent une réponse chiffrée. Selon Le Dauphiné Libéré, le parti a recueilli 650 000 voix au premier tour. La gauche unie sans LFI : 5 millions, d’après la même source. Le scrutin a par ailleurs été marqué par une abstention en hausse et un RN solidement implanté. De facto, la machine Mélenchon pèse beaucoup moins que le bruit qu’elle produit.

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Rapport entre les voix LFI (650 000) et celles de la gauche sans LFI (5 millions) au 1er tour des municipales
Source : Le Dauphiné Libéré

Ça n’empêche pas les alliances de se nouer. À Toulouse, la fusion PS-LFI au second tour met la gauche en ébullition. Le candidat LFI François Piquemal (27,56 %) espère battre le maire sortant Jean-Luc Moudenc (37,23 %) grâce au renfort des électeurs de François Briançon (24,99 %), d’après France Info. Sur le terrain, les militants LFI tentent un slogan révélateur : « Piquemal, ce n’est pas Mélenchon. » Traduction : le nom du fondateur est d’ores et déjà un repoussoir, y compris pour ses propres alliés.

(lire aussi : Emmanuel Grégoire promet l'interdiction d'Airbnb à Paris s'il devient maire)

Olivier Faure, premier secrétaire du PS, résume le malaise en une phrase rapportée par Le Dauphiné Libéré : « Les mots de Jean-Luc Mélenchon abîment, divisent et affaiblissent la gauche. » Raphaël Glucksmann va plus loin : il a exclu tous les membres de Place Publique qui s’associeraient avec LFI, indique Le HuffPost.

La vraie question que Cart ne pose pas

Rodolphe Cart parle de « sang ». Le mot est lourd, et son usage, dans un pays qui a constitutionnellement fondé la citoyenneté sur le droit et non sur l’ethnie, pose un problème que l’auteur semble ne pas voir. Dire que Mélenchon « n’a pas de sang français » revient à valider, en creux, l’idée qu’il existerait un « sang français », une catégorie que ni le Code civil ni la tradition républicaine ne reconnaissent.

Résultat : on se retrouve avec un critique de l’identitarisme mélenchoniste qui mobilise lui-même une grille identitaire. La veille, le 20 mars, Mélenchon célébrait à Saint-Denis la victoire au premier tour de Bally Bagayoko, comme le montre son blog. « Ville des rois morts et du peuple vivant », titrait-il. Chacun son lyrisme.

"Le natif de Tanger veut qu'on voie en lui l'incarnation la plus pure de la tradition républicaine : un jacobin ombrageux."
Le Point, sur Mélenchon en 1986
1986
"Moi Mélenchon le Maghrébin, et cetera et cetera."
Rodolphe Cart, citant Mélenchon en meeting
2026

(lire aussi : François Hollande laisse la porte ouverte à 2027)

Ni LFI ni Mélenchon n’ont, à cette heure, réagi aux propos de Cart. Cart, contributeur régulier à Front Populaire, la revue fondée par Michel Onfray, n’a pas non plus précisé la date de parution de son livre. La formule, elle, circule. Elle en dit autant sur celui qui la prononce que sur celui qu’elle vise. C’est souvent le cas.

Sources

Claire Delattre

Claire Delattre

Journaliste spécialisée dans l'analyse politique et les affaires publiques. Formation en sciences politiques et journalisme. Plusieurs années d'expérience en presse écrite et digitale, notamment sur la couverture des institutions françaises et européennes. Rejoint INFO.FR en novembre 2025 pour développer la rubrique politique.

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