8 mai 1945 : à Paris, la commémoration officielle ignore les massacres de Sétif
La cérémonie à l'Arc de Triomphe célèbre la victoire alliée, sans évoquer la répression coloniale qui fit des milliers de morts en Algérie ce même jour
Le 8 mai 2026, le Président de la République préside la commémoration de la Victoire de 1945 à l'Arc de Triomphe à Paris. À 3 000 kilomètres de là, l'Algérie commémore les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, perpétrés par l'armée française ce même jour il y a 81 ans. Des historiens et associations réclament une mémoire partagée.
Le 8 mai 2026, le Président de la République préside la commémoration de la Victoire de 1945 à l’Arc de Triomphe à Paris. À 3 000 kilomètres de là, l’Algérie commémore les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, perpétrés par l’armée française ce même jour il y a 81 ans. Des historiens et associations réclament une mémoire partagée.
L’essentiel
- Cérémonie officielle : Le Président de la République préside le 8 mai 2026 la commémoration à l’Arc de Triomphe, sans mention des massacres coloniaux selon les annonces officielles.
- Bilan humain : Les historiens s’accordent sur 10 000 à 30 000 morts algériens lors des répressions de Sétif, Guelma et Kherrata ; le chiffre officiel français de 1945 était de 1 500, celui de l’Algérie de 45 000.
- 102 Européens tués : Les rapports officiels français font état de 102 Européens morts lors des émeutes initiales à Sétif.
- Reconnaissance en suspens : La France n’a pas reconnu officiellement les massacres comme crime d’État, malgré des déclarations d’ambassadeurs en 2005 et 2008 qualifiant l’événement de « tragédie inexcusable ».
- Journée nationale : Depuis 2020, le 8 mai est Journée nationale de la Mémoire en Algérie, instaurée par le président Tebboune.
Arc de Triomphe : une cérémonie sans la mémoire algérienne
Chaque 8 mai, la France célèbre la capitulation de l’Allemagne nazie et la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe. Cette année, la cérémonie parisienne suit le protocole habituel : dépôt de gerbe au pied de la flamme du Soldat inconnu, présence des corps constitués, défilé. Selon le site Sortir à Paris, qui détaille le programme de la journée, les annonces officielles ne font aucune mention des événements d’Algérie.
Cette absence n’est pas nouvelle. Elle est pourtant chaque année davantage contestée, en France comme en Algérie.
Le 8 mai 1945 en Algérie : ce qui s’est passé
Ce jour-là, des manifestations pacifiques s’organisent à Sétif, Guelma et Kherrata pour réclamer l’indépendance. Des drapeaux algériens sont déployés. La répression est immédiate et brutale. L’armée française, appuyée par des milices de colons et des bombardements navals, réprime les rassemblements pendant plusieurs semaines.
Le bilan est disputé depuis 81 ans. Le chiffre officiel français de l’époque était de 1 500 morts algériens. La version officielle algérienne avance 45 000 victimes. Les historiens, eux, convergent vers une fourchette de 10 000 à 30 000 morts, selon Sciences Po Paris qui a documenté ces événements dans son programme Mass Violence and Resistance. Les rapports officiels français dénombrent par ailleurs 102 Européens tués lors des émeutes initiales.
L’historien Mohammed Harbi est l’un des premiers à avoir formulé clairement la thèse selon laquelle ces massacres marquent « le début de la guerre d’Algérie », selon histoirecoloniale.net. Une lecture aujourd’hui largement partagée dans la recherche.
« Deux 8 mai 1945 » : le débat mémoriel s’intensifie
En France, des voix s’élèvent pour relier les deux événements. Karim Amellal, expert et auteur, résume la dualité sur X :
Des associations organisent en parallèle des commémorations de cet « Autre 8 mai ». À Strasbourg, une cérémonie spécifique aux massacres de Sétif, Guelma et Kherrata s’est tenue le 7 mai 2026, selon Strasinfo. Des initiatives similaires ont lieu à Paris. Ces événements locaux s’inscrivent dans une campagne plus large portée par le collectif Égalités et d’autres organisations, qui demandent la reconnaissance des massacres comme crimes contre l’humanité.
En 2026, un appel international en ce sens a été lancé depuis Béjaïa, en Algérie, par un collectif de chercheurs et d’historiens, selon histoirecoloniale.net.
Des parlementaires français en Algérie pour commémorations
En 2025, une délégation de plus de 30 parlementaires français - principalement issus de la gauche et du centre - s’était rendue à Sétif pour les commémorations, selon Franceinfo et RFI. Leur démarche visait à interpeller le gouvernement sur la nécessité d’une reconnaissance officielle. Ce type d’initiative illustre une fracture croissante entre la ligne officielle de l’État et une partie de la classe politique.
La position de la France reste figée depuis deux décennies. En 2005, l’ambassadeur français à Alger avait qualifié les événements de « tragédie inexcusable ». En 2008, une formule similaire avait été réutilisée. Mais aucune reconnaissance formelle de crime d’État n’a suivi, selon Libération, qui relevait fin avril 2026 que la question demeurait « en suspens » dans le contexte des tensions franco-algériennes.
Contexte dans Paris (75)
Paris est à la fois le lieu de la commémoration officielle nationale et un terrain où la question mémorielle coloniale est particulièrement vive. La capitale concentre une diaspora algérienne importante, des associations mémorielles actives et plusieurs institutions universitaires qui travaillent sur l’histoire coloniale française. C’est également à Paris que siègent les institutions républicaines concernées par une éventuelle reconnaissance officielle.
La tension mémorielle n’est pas nouvelle dans la capitale. Le massacre du 17 octobre 1961, où des Algériens manifestant à Paris furent tués par la police, n’a été reconnu qu’en 1998 par le préfet de police de l’époque. La question de Sétif suit un chemin similaire : des reconnaissances partielles, jamais totales. Dans ce contexte, les débats du 8 mai 2026 s’inscrivent dans une séquence plus large où l’action publique locale et nationale est scrutée sur ses choix symboliques.
Les tensions entre Paris et Alger - commerciales, diplomatiques, consulaires - ont marqué les dernières années et compliquent toute avancée mémorielle bilatérale, comme le note Libération.
Une reconnaissance toujours en suspens
En Algérie, la date est officiellement reconnue depuis 2020. Le président Abdelmadjid Tebboune a instauré le 8 mai comme Journée nationale de la Mémoire, selon Wikipédia et RFI. La commémoration y est centrale, portée par l’État.
En France, aucun texte législatif ni déclaration présidentielle ne reconnaît les événements de mai 1945 comme crime d’État. Les débats parlementaires sur ce sujet n’ont jamais abouti à un vote. La question de la mémoire judiciaire et institutionnelle reste ouverte, en France comme à l’échelle européenne, pour d’autres dossiers sensibles.
Les associations qui portent la campagne « Autre 8 mai 1945 » réclament trois choses : une reconnaissance législative, l’inscription des événements dans les programmes scolaires, et des excuses officielles. Sur ces trois points, aucune avancée concrète n’a été annoncée à ce jour.
La prochaine étape identifiée : les parlementaires engagés sur ce dossier ont indiqué leur intention de déposer une nouvelle résolution à l’Assemblée nationale avant la fin de la session 2026. Le gouvernement n’a pas encore répondu à ces initiatives.
Sources
- Sortir à Paris : Commémoration du 8 mai 2026 à l'Arc de Triomphe
- Strasinfo : 8 mai 1945 : Strasbourg commémore les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata
- Franceinfo : Des députés français commémorent en Algérie les massacres du 8 mai 1945
- Libération : La reconnaissance par la France des massacres de Sétif en 1945 en suspens