Affaire Leprince : la Cour de révision examine les doutes après 30 ans
Audience cruciale à Paris ce 7 mai 2026 nouvelles expertises et témoignages fragilisent la condamnation de 1997 pour le quadruple meurtre de Thorigné-sur-Dué
Trente-deux ans après le quadruple meurtre de Thorigné-sur-Dué, Dany Leprince a comparu ce jeudi devant la Cour de révision à Paris. Nouvelles expertises, reconstitution de 2024, témoignage de la rescapée les piliers de l'accusation s'effritent. Décision attendue le 2 juillet 2026.
Trente-deux ans après les faits, le dossier Leprince n’est pas clos. Ce jeudi 7 mai 2026, la Cour de révision - treize magistrats présidés par Nicolas Bonnal - a examiné à Paris la deuxième requête en annulation de la condamnation de Dany Leprince pour le quadruple meurtre commis le 4 septembre 1994 à Thorigné-sur-Dué (Sarthe). L’homme, aujourd’hui âgé de 69 ans, a réaffirmé son innocence devant la cour. La décision sera rendue le 2 juillet 2026.
L’essentiel
- Le crime : quatre membres de la famille Leprince - Christian (34 ans), Brigitte (36 ans), Audrey (6 ans) et Sandra (10 ans) - tués à l’arme blanche le 4 septembre 1994 à Thorigné-sur-Dué (Sarthe) ; Solène, 2 ans, seule survivante.
- La condamnation : Dany Leprince condamné en décembre 1997 par les assises de la Sarthe à la réclusion criminelle à perpétuité avec 22 ans de sûreté, sans preuve ADN ni empreinte le reliant aux meurtres.
- L’audience : tenue le 7 mai 2026 devant 13 magistrats à Paris ; présence de Dany Leprince, ses avocats Me Olivier Morice et Me Missiva Chermak Felonneau, et la rescapée Solène Leprince.
- Position du parquet : l’avocat général Jean-Michel Aldebert s’est prononcé dès le 28 janvier 2026 pour l’annulation de la condamnation et la tenue d’un nouveau procès.
- Décision : attendue le 2 juillet 2026.
Le crime de 1994 et une condamnation sans preuves matérielles
Le 4 septembre 1994, Christian Leprince, son épouse Brigitte et leurs deux filles Audrey et Sandra sont retrouvés morts à leur domicile de Thorigné-sur-Dué, tués à l’arme blanche. Seule Solène, alors âgée de 2 ans, survit. Dany Leprince, frère aîné de Christian et ouvrier boucher endetté, est rapidement arrêté. Il avoue en garde à vue, puis se rétracte.
En décembre 1997, les assises de la Sarthe le condamnent à la réclusion criminelle à perpétuité avec 22 ans de sûreté. La condamnation repose sur les témoignages de son ex-épouse Martine Compain et de sa fille Célia. Aucune preuve matérielle - ADN, empreintes - ne le relie directement aux meurtres, selon les sources concordantes de l’époque citées par Ouest-France et Le Parisien.
Dany Leprince a passé 18 ans derrière les barreaux avant d’obtenir une libération conditionnelle en octobre 2010, révoquée temporairement en 2016 pour non-respect des conditions. Une première requête en révision avait été rejetée en 2011. Cette audience du 7 mai 2026 constitue sa deuxième tentative - et la plus aboutie à ce stade.
Des aveux sous pression et aucune empreinte : les arguments de la défense
Me Olivier Morice et Me Missiva Chermak Felonneau ont centré leur plaidoirie sur deux axes. D’abord, la nature des aveux : selon l’expertise du psychologue Michel Saint-Yves, les déclarations de Dany Leprince en 1994 sont fausses et contaminées par 46 heures de garde à vue. La défense souligne qu’il n’existe à ce jour aucune preuve ADN ni matérielle l’impliquant directement, selon Ouest-France.
Ensuite, les témoignages à charge. La reconstitution effectuée en 2024 a discrédité le témoignage de Célia Leprince, fille de Dany : elle a confirmé lors de cette reconstitution ne pas avoir pu voir la scène des meurtres depuis la position qu’elle occupait ce soir-là, rendant son accusation contre son père physiquement impossible, selon Le Parisien. Ce point constitue un élément nouveau au sens juridique.
Des doutes pèsent également sur Martine Compain, ex-épouse de Dany. Selon ICI.fr, une expertise montre qu’elle ment sur ses trous de mémoire. Des témoins la décrivent comme violente, et elle aurait tenu des déclarations ambiguës, dont la phrase rapportée : « J’ai peut-être tué quelqu’un ». Des liens avec les armes du crime auraient aussi été identifiés, selon la même source - ces éléments restent contestés par l’accusation.
Solène Leprince : « On m’a instrumentalisée »
La présence de Solène Leprince à l’audience a marqué les esprits. La seule rescapée du drame, qui avait 2 ans en 1994, a témoigné qu’elle n’a aucun souvenir des faits et refuse d’être considérée comme témoin clé. Elle affirme avoir été instrumentalisée lors de l’enquête initiale, selon ICI.fr.
Ses dossiers de tutelle, versés au dossier, indiquent l’absence de syndrome de stress post-traumatique, ce qui, selon la défense, suggère qu’elle n’a pas assisté directement aux meurtres. Cette interprétation reste soumise à l’appréciation des magistrats.
L’avocat général favorable à un nouveau procès
Fait rare dans ce type de procédure : l’avocat général Jean-Michel Aldebert a pris position dès le 28 janvier 2026 en faveur de l’annulation de la condamnation et de la tenue d’un nouveau procès. Il a invoqué des éléments nouveaux et des zones d’ombre persistantes, selon Le Parisien et Le Monde.
Ce positionnement du parquet général pèse dans la balance, même si la décision appartient aux seuls magistrats. Dany Leprince a déclaré lors de l’audience : « Je tiens à vous dire que je suis totalement innocent », selon ICI.fr.
Si la cour annule la condamnation, un nouveau procès devra être organisé. Si elle rejette la requête, Dany Leprince n’aura plus de recours judiciaire ordinaire en France. La question des aveux partiels ou rétractés reste centrale dans plusieurs affaires judiciaires françaises récentes.
Contexte dans la Sarthe
Thorigné-sur-Dué est un bourg rural de la Sarthe comptant environ 800 habitants selon les données INSEE 2021. Le drame de 1994 a profondément marqué cette communauté agricole isolée, à l’est du Mans. Le département de la Sarthe, peuplé de quelque 570 000 habitants, est peu habitué aux affaires judiciaires de cette ampleur nationale.
Le dossier Leprince est devenu l’une des affaires criminelles les plus commentées de la région Pays de la Loire. Il s’inscrit dans un contexte judiciaire national où les révisions de condamnations criminelles restent extrêmement rares : une douzaine de cas seulement depuis 1945 en France, parmi lesquels les affaires Seznec et Outreau, selon Sud-Ouest et Libération. La Sarthe fait régulièrement l’actualité judiciaire, mais rarement à cette échelle.
Le fait que l’avocat général lui-même ait demandé un nouveau procès place cette affaire dans une catégorie à part. La procédure de révision, encadrée par le code de procédure pénale, exige la démonstration d’un fait nouveau ou d’un élément inconnu au moment du procès, susceptible d’établir l’innocence du condamné ou de faire naître un doute sur sa culpabilité.
Une procédure rarissime, une décision le 2 juillet
La Cour de révision peut annuler la condamnation et renvoyer l’affaire devant une nouvelle cour d’assises, ou rejeter la requête. Dans le premier cas, Dany Leprince retrouverait un statut de présumé innocent le temps d’un nouveau procès - sans pour autant être acquitté d’office. Dans le second cas, sa condamnation de 1997 demeurerait définitive.
L’arsenal des preuves matérielles reste au cœur du débat : en 1997, leur absence n’avait pas empêché la condamnation. En 2026, c’est précisément cette absence qui nourrit la demande de révision.
La décision sera rendue publique le 2 juillet 2026. D’ici là, les treize magistrats de la cour délibèrent sur un dossier qui cristallise, depuis trois décennies, le débat sur les erreurs judiciaires en France.
Sources
- Ouest-France : Affaire Leprince : direct de l'audience à la Cour de révision
- Le Parisien : L'affaire Dany Leprince revient devant la Cour de révision
- ICI.fr : Résumé de l'audience sur l'affaire Dany Leprince à la Cour de révision
- Le Monde : Affaire Dany Leprince : l'avocat général se prononce pour un nouveau procès